Livre

Présidentielle 2002 : "Pour une gauche républicaine et laïque" (Marianne toujours ! de Patrick Kessel - extrait)

par Patrick Kessel, cofondateur et président d’honneur du Comité Laïcité République, ancien Grand Maître du Grand Orient de France. 16 mai 2023

[Les échos "Culture" sont publiés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]

Patrick Kessel, Marianne toujours ! 50 ans d’engagement laïque et républicain, préface de Gérard Delfau, éd. L’Harmattan, 8 déc. 2021, 34 e.

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Les années 2000-2010 sont à vomir. Les réjouissances du millénaire ne sauraient masquer que la décomposition suinte de tous côtés. La Marseillaise est sifflée pendant le match de foot France-Algérie au stade de France à Saint-Denis. Mahmoud Ahmadinejad devient président en Iran et déverse sa bile haineuse et antisémite. Présidée par un Libyen, la 64e Assemblée générale des Nations unies est ouverte au nom de "dieu le miséricordieux" tandis que la commission des droits de l’homme banalise la lapidation de la femme adultère. Et la conférence de Durban en août 2001 se transformera en tribune pour un terrifiant antisémitisme. Une assemblée internationale ou des coalitions hétéroclites mais efficaces combattent ouvertement les principes de la Société des Nations des origines, voulus par les francs-maçons [1]. La guerre entre Hutus et Tutsi débouche sur un monstrueux holocauste. Heureusement, le discours de Dominique de Villepin devant le Conseil de sécurité, affirmant l’opposition de la France à une guerre soi-disant "préventive" en Irak pour "parer à la menace des armes de destruction massive" dont l’administration Bush affirmait à tort détenir la preuve, renoue avec la tradition de la République, conscience des Droits de l’homme.

Cette expression suscitait mon ironie lorsque, lycéen, je découvrais les guerres de Louis XIV ou de Napoléon, la conquête de l’Algérie, de l’Indochine, l’intervention au Mexique… Mes voyages, mes rencontres avec des femmes et des hommes de tous les continents me confirmeraient néanmoins que lorsque la République française est respectée, aimée même, c’est pour sa Révolution, son engagement en faveur de la liberté et de l’égalité des droits. C’est ce trésor qui était en train de foutre le camp.

La décomposition annoncée de la gauche se concrétise par un tremblement de terre politique. Son candidat est éliminé du second tour. Lionel Jospin expliquera ce triste sort par la concurrence de deux candidats de gauche, Christiane Taubira pour les radicaux de gauche et Jean-Pierre Chevènement pour la gauche républicaine. Toujours la fable de la paille et de la poutre dans l’œil du voisin ! Le dirigeant socialiste ne voit pas, ne veut pas voir qu’il a perdu non pour ce qu’il est, un homme solide, austère, parfois rigide qui mérite le respect, mais parce que depuis des années la gauche qu’il incarne a pris ses distances avec les fondements de sa culture historique. Les électeurs attachés à la laïcité n’ont pas oublié sa responsabilité historique dans l’affaire du voile de Creil.

Il paye un bilan global dont il n’est que partiellement responsable. L’échéance présidentielle de 2002 doit permettre de ressourcer la gauche à ses racines républicaines, laïques et sociales. Ce n’est malheureusement pas la voie qu’emprunte le candidat du Parti socialiste.

Aussi est-ce sans regrets que je m’engage avec nombre de mes amis dans l’équipe de campagne de Jean-Pierre Chevènement, tels ces grognards qui suivirent l’Empereur jusqu’au cœur de la Russie, à ceci près qu’il ne s’agit pas de conquérir de nouveaux territoires mais de reconquérir la République.

J’avais déjà participé en d’autres temps aux deux campagnes de François Mitterrand, la première, enthousiasmante avec le sentiment d’être porté par le peuple pour reprendre le chantier d’un socialisme à visage humain, la seconde, enrichie par l’expérience mais dénaturée par la culture de gouvernement.

Notre objectif : refonder une République authentiquement sociale, laïque, universaliste. La page du temps des illusions est pleinement tournée.

Bien que je ne sois pas membre de son parti, le Mouvement républicain et citoyen (MRC), issu du Ceres, je rejoins presque naturellement cette réincarnation politique de Georges Clemenceau dont le portrait est toujours en bonne place sur les rayons de sa bibliothèque dans son bureau de la rue de Bourgogne à Paris. Il en fera une carte de Nouvel An adressée à ses amis où "le père la Victoire" côtoie Jeanne d’Arc et d’autres sauveurs de la Patrie !

Je connais Jean-Pierre Chevènement depuis des années et lui ai rendu visite à plusieurs reprises dans ses bureaux ministériels. L’homme a sans doute sa part d’ambition car on ne se lance pas dans une telle aventure sans y trouver sa gratification. Mais il a d’abord, ce qui manque à beaucoup, une vision gaullienne pour la France et pour la République. Avec ses fidèles compagnons de route, Didier Motchane, Georges Sarre, avec la fondation Res publica qu’il lancera en 2005, il met inlassablement en place des outils d’analyse et publie des ouvrages qui contribuent à la réflexion politique.

Je l’ai invité à plusieurs reprises à s’exprimer à l’occasion de colloques du Comité Laïcité République et également dans ma loge, République.

Le ministre est un homme que l’on respecte pour son intelligence, sa culture, sa rigueur, sa pondération, fût-il parfois un peu raide. Même si l’homme est toujours à l’écoute, son opposition courageuse le conduit à trois reprises à claquer la porte du gouvernement. "Un ministre, ça ferme sa gueule. Si ça veut l’ouvrir, ça démissionne", lâche-t-il à la sortie d’un conseil des ministres en février 1983. Il démissionne un mois plus tard en opposition avec le président de la République qui refuse de sortir la France du système monétaire européen. Revenu au gouvernement en 1988 comme ministre de la Défense, il s’oppose à la participation de la France à l’intervention militaire américaine en Irak. Last, but not least, ministre de l’Intérieur en 1997, il rejette la politique corse du Premier ministre, les Accords de Matignon qui redéfinissent les relations avec les mouvements nationalistes, et appelle à "la vigilance républicaine". Pour la troisième fois, il démissionne. On ne peut pas dire de lui qu’il gère une carrière !

Chevènement a des vertus qui font d’autant plus sens que le monde politique s’est petit à petit laissé convertir aux us et coutumes de la société du spectacle et que le cynisme est érigé en art de la politique. L’homme incarne à mes yeux les qualités qu’on est en droit d’attendre d’un homme d’État, l’honnêteté intellectuelle, l’audace, l’abnégation, le sens du bien commun, la capacité d’entendre la critique si elle est fondée et d’en débattre. Il n’est pas franc-maçon mais, à n’en pas douter, il aurait pu y trouver sa place. Respect donc pour l’homme, à défaut de partager toutes les idées de celui que la presse finit par appeler "le Che", comme si l’ancien ministre de l’Intérieur, de la Défense, de l’Éducation nationale, de la Recherche et de l’Industrie portait les idéaux de la révolution cubaine à ses tout débuts.

Le nationalisme qu’on lui attribue ne participe pas de ma culture. J’ai toujours été universaliste et, disons-le, plus cosmopolite que cocardier. J’aime les limes des empires, les ports, où les cultures, les langues, les hommes se côtoient, s’effleurent, se bousculent, "Les eaux mêlées", version Roger Ikor, les espaces tournés vers le devenir plutôt que les terres saintes et territoires sacralisés où l’avenir est enfermé dans la tradition.

L’idée de Nation, trop souvent accaparée, détournée par une droite aux lisières de la xénophobie, me faisait peur par sa capacité d’intolérance et d’exclusion. Penser le monde comme fils de déporté contraint à quelque légitime prudence avec les nationalismes, plus souvent exclusifs qu’intégrationnistes. Je lui préférais la notion de Patrie, sentant bon la Révolution, les sans-culottes montant à Valmy la devise "la Patrie ou la mort" brodée sur leurs étendards, la Fraternité, la Résistance qui ne demandait à personne son certificat de naissance ou de baptême, le cosmopolitisme qui a fait de la France une authentique avant-garde de la culture humaniste. Avec le temps, le sens critique, cultivé notamment en loge, appliqué à mes plus intimes convictions, m’a conduit à dépasser mes préjugés.

La Nation républicaine, ce n’est pas une couleur de peau, une religion, contrairement à ce que défend l’extrême droite depuis toujours et que j’ai passé ma jeunesse à combattre, mais bien l’ensemble des citoyens quelles que soient leurs origines. La Nation n’est pas chauvine, ethnique, raciste mais au contraire universaliste dès lors qu’elle est portée par un État républicain.

Encore convient-il de s’assurer que nos interlocuteurs donnent à ce mot la même signification. Ce ne sera pas toujours le cas dans l’équipe de campagne, avec quelques personnes proches de l’extrême droite qui prôneront un rapprochement avec Philippe de Villiers, "le Chouan" du Puy du Fou, suscitant de sérieuses turbulences.

Jean Poperen, avec qui j’avais travaillé au début du septennat de Mitterrand, universaliste convaincu, avait contribué à me faire lever la barrière de mes interdits. "La Nation n’est pas l’ennemie du reste de l’humanité, me disait-il. Elle ne vit pas en s’opposant aux autres. Bien au contraire, elle se développe en se nourrissant de ce que les autres peuvent lui apporter dans les arts, les sciences, la pensée." La Nation n’est pas une maladie honteuse ainsi qu’on l’imaginait dans les cercles libertaires de ma jeunesse étudiante, traumatisés par les nationalismes qui avaient engendré les deux guerres mondiales. L’histoire avait eu raison de l’universalisme prolétarien.

C’est donc sans appréhension mais avec vigilance que je rejoins Jean-Pierre Chevènement dans cette passionnante campagne sous l’étendard du Pôle républicain. Cet engagement est personnel. Pourtant je reçois bientôt des messages de soutien, en particulier du Sud-Ouest où l’on ne badine pas avec la laïcité. "Tu avais osé t’opposer au fatalisme du laisser-aller lorsque tu étais Grand-Maître, il faut procéder de même à l’occasion de la présidentielle", m’écrivent des Frères du Grand Orient. Des militants du Comité Laïcité République de plusieurs départements et notamment du Lot-et- Garonne m’invitent à engager l’association en tant que telle dans le Pôle républicain qui se constitue autour de la candidature de Chevènement pour y promouvoir la laïcité et le retour de la République.

Pour le Comité Laïcité République, c’est une première, même si nous avons toujours affirmé le principe de rassemblement des républicains des deux rives au service de la liberté de conscience. Nous n’avons rien inventé. C’est un principe essentiel pratiqué dans les loges maçonniques.

La machine s’emballe. Les appels à la mobilisation se succèdent. Les fondateurs du Comité Laïcité République, Henri Caillavet, Claude Nicolet, Clément Durand, Louis Astre, Gisèle Halimi et des compagnons de combat tel Régis Debray, appuient le mouvement. Bien vite la quasi-totalité des comités locaux m’accompagnent dans cette aventure. Ils se démultiplient, à Toulouse, Saint-Étienne, Lille, La Ciotat, Marseille, Saint-Nazaire, Limoges, Saint-Denis, Besançon, Mulhouse, Lyon, Nice, souvent animés par des amis maçons et des compagnons de route du "Che". Ils organisent des manifestions, des débats, des meetings. La parole circule. Une réelle ferveur s’installe qui me rappelle les débuts de la campagne de 1981.

Le Grand Orient auditionne les candidats républicains, à l’exception du représentant de l’extrême droite, mais ne donne pas de consignes de vote. Dans le secret de l’isoloir, chaque maçon fait librement son devoir de citoyen.

Jean-Pierre Chevènement est globalement bien apprécié au Grand Orient. Certes, il est, pour les plus libéraux, de culture marxiste, a contribué à la rédaction du programme commun et incarne l’aile gauche du Parti socialiste dans laquelle tous les frères ne se reconnaissent pas. Mais il parle le républicain à merveille. Les frères et sœurs qui l’écoutent ne peuvent que se réjouir de l’entendre égrener avec talent ces grands principes que la République et la franc-maçonnerie française ont en commun. Sans rien solliciter, ce qui serait contraire aux pratiques de la franc-maçonnerie, je reçois bien vite le soutien de nombreux frères et de sœurs du Grand Orient et d’autres obédiences qui s’impliquent à titre personnel.

Nous vivons un moment intense, joyeux. Dès le début, les sondages donnent à espérer sérieusement un bon score. De nombreux intellectuels rejoignent le mouvement. On croise les époux Aubrac, Gilles Casanova, Catherine Clément, le magistrat Éric Halphen, des journalistes et écrivains, Philippe Cohen, Élisabeth Lévy, Edmonde Charles-Roux, Natacha Polony, Apolline de Malherbe, Éric Zemmour, des politiques, Michel Pinton, fondateur de l’UDF, François Morvan venu du trotskisme, Florian Philippot, alors élève à HEC, qui rejoindra un temps le Front national, Éric Coquerel, futur député mélenchoniste, un certain Emmanuel Macron, étudiant à Sciences Po, assistant de Georges Sarre, sans compter les "visiteurs du soir" Max Gallo, Régis Debray et quelques amis de longue date que "le Che" réunit parfois chez lui à une heure tardive en présence de Nisa son épouse, artiste peintre de talent.

Chevènement a souhaité rassembler les "souverainistes" des deux rives. Mais quelques-uns portent un lourd passé dans leurs bagages. Les relations sont tendues avec Paul-Marie Couteaux, issu de l’extrême droite, député "pasquaïen", proche des milieux catholiques intégristes, et William Abitbol, ancien d’Ordre nouveau, député européen sur la liste Pasqua-Philippe de Villiers.

Je pense à mon père me disant que dans son réseau de Résistance, dans la Seine-et-Marne, il avait travaillé avec d’anciens "Camelots du Roi" qui s’étaient engagés à ne pas confondre leur activité de résistance et leur engagement passé. Dans ce contexte de guerre, ils avaient accepté de travailler sous la responsabilité d’un Juif !

Mais nous n’étions pas dans la France occupée. Très vite il se révéla que le souverainisme n’avait pas le même sens chez les uns et les autres.

Avec Anicet Le Pors, ancien ministre communiste, et Jean Charbonnel, ancien ministre du Général de Gaulle, nous serons à plusieurs reprises contraints de nous démarquer de leur ligne.

Tous les matins, tôt, autour du candidat et de Raphaël Bartold, un préfet, directeur de la campagne, nous faisons le point des déplacements du candidat, des meetings et des passages aux émissions de radio et de télévision dont je suis en principe responsable. Une fois par semaine, l’équipe de direction de campagne se réunit pour évoquer le fond, la ligne, la stratégie, la tactique. Prévoir des réactions aux déclarations des autres candidats et affirmer l’identité politique du nôtre.

Chacun y va de son couplet. Les premiers temps, l’atmosphère est légère. Les générations se croisent. Les strates de militants aussi. Se jalousent parfois, se frottent l’ego afin d’essayer de se placer au plus près du "Che". C’est là une bien triste constante des comportements humains à l’approche des pouvoirs quels qu’ils soient. L’arrivée impromptue dans l’équipe d’une attachée de communication auto promotionnée suscite une réaction virulente de Claude Marti, pionnier de la communication politique, conseiller de François Mitterrand, de Michel Rocard et de plusieurs chefs d’États africains. Le vieux routier de la com, consultant qui n’a pas été consulté dans ce choix m’écrit qu’il a "passé l’âge des querelles enfantines et se retire de ce nid de vipères". Je partage son exaspération. Quel dommage pour le "Che" !

Des sujets plus graves nous attendent, liés à l’hétérogénéité de l’équipe. Réunie sous l’étendard d’un programme de salut public, l’équipe, une armée de bonnes volontés, se développe avec son côté Cour des miracles. Se côtoient désormais, en plus de ceux déjà cités, des personnages très différents et l’attelage devient plus difficile à conduire. Pierre-André Taguieff, Danielle Sallenave, Philippe Muray, Henri Guaino, Marcel Gauchet, Jacques Le Goff, Pascal Bruckner, Alain Finkielkraut, Robert Redecker, Michel Onfray, Michel Houellebecq peuvent se croiser. Des politiques rejoignent le mouvement. André Bellon, ancien président de la Commission des affaires étrangères à l’Assemblée nationale, Gérard Cureau, préfet ancien conseiller de Pierre Mauroy à Matignon, Arnaud Montebourg, de nombreux élus radicaux qui viennent respirer l’air vivifiant du radical-socialisme d’antan, Émile Zuccarelli plusieurs fois ministre qui n’a jamais transigé sur la laïcité ni sur l’unité de la Nation, Michel Scarbonchi, député européen, Jean Rigal, député.
Il y a des gaullistes, Pierre Dabezies, Claude Beaulieu, président du Comité Valmy, Catherine Coutard, des monarchistes comme Bertrand Renouvin, des élus chevènementistes, Jean-Yves Autexier, Jean-Luc Laurent, Sami Naïr, député européen. Certains se connaissent du Mouvement des Citoyens, du Parti socialiste, du très iconoclaste club Phares et balises, fondé trois ans plus tôt par l’écrivain Denis Tillinac, proche de Jacques Chirac, du Comité Laïcité République, du Grand Orient.

Lionel Jospin n’avait pas fait le programme minimum en faveur de la laïcité. Chevènement s’engage clairement en sa faveur, déclarant que "l’obligation de la laïcité doit s’appliquer à tous les services publics afin de refuser l’enfermement des jeunes dans des différences que le communautarisme voudrait figer". Cette déclaration d’intention conduira au ralliement de nombreux électeurs de gauche fatigués des tergiversations du Parti socialiste et du Parti communiste voire de la trahison de certains de ses éminents représentants ralliés à la "laïcité nouvelle".

Ce qui n’empêchera pas Jean-Pierre Chevènement d’accepter trois ans plus tard la présidence de la fumeuse Fondation pour l’islam de France avec mission de transformer cette coquille vide en un outil performant. Il découvrira bien vite les limites de ce projet sur lesquelles buteront ses successeurs, en particulier le président Macron. Mais est-ce bien à l’État d’organiser les cultes ? 

La campagne bat son plein. Mon engagement à ses côtés s’inscrit dans une filiation naturelle à la Révolution française, à la Commune, à la Résistance, de Jaurès à Mendès France, du Front populaire à l’espérance de mai 1981, ainsi que je l’écris dans une première tribune à Libération signée avec Henri Caillavet.

Les sondages donnent plus de 12 % à Chevènement. Il ne fait aucun doute pour moi que cet excellent score, s’il ne suffira pas à Chevènement pour se qualifier au second tour, contraindra Lionel Jospin à négocier rapidement et à reprendre dans son programme certaines des propositions que nous avançons.

Les choses ne se passeront pas ainsi. Malentendu ? Partie de bras de fer ? Règlement de compte entre les deux hommes depuis que Jean-Pierre a démissionné du gouvernement avec en toile de fond l’affaire corse ? Incompatibilité sur l’Europe au moment où il est peut-être encore temps de rendre à ce projet sa dimension sociale et culturelle alors qu’elle est en voie de se rétrécir à une simple zone de libre-échange selon la volonté des Anglo-saxons ? Impossibilité de trouver une synthèse sur la question du souverainisme ? Poker menteur ?

Le ton monte et dans l’entourage du candidat Jospin des voix s’élèvent, sûres d’elles-mêmes, accusatrices, de mauvais augure pour la suite alors qu’il est encore temps de préparer les conditions d’un désistement au second tour. Au lieu de cela, Chevènement est traité en paria. De son côté, Jean-Pierre maintient un certain flou, affichant un positionnement qui se veut "au-dessus de la gauche et de la droite". Certains porte-paroles auto-proclamés interprètent, "Ni droite, ni gauche", slogan qui a été porté dans le passé par une certaine extrême droite.

Mitterrand en 1981 avait bien reçu le soutien de nombreux gaullistes dont Jacques Chirac, tout comme le général de Gaulle avait été soutenu par certains socialistes. Mais le contexte est bien différent. En l’occurrence, il ne s’agit pas de rallier des républicains de l’autre rive mais de proclamer l’extinction du clivage gauche droite et d’ouvrir la voie à un ralliement des aventuriers issus de la droite extrême.

Ce qui aurait pu être envisagé avec Philippe Seguin, authentique républicain de l’autre rive, ne pouvait l’être avec n’importe qui ! Ma Loge avait d’ailleurs invité l’ancien président de l’Assemblée à nous présenter sa conception de la République. Personne ce jour-là n’aurait pu mettre en doute ses convictions.

Mais le curseur s’est déplacé. Les souverainistes de l’équipe de campagne, issus de la droite dure, voire extrême, soutiennent le principe d’un rapprochement avec Philippe de Villiers. Certains suggèrent même de ne pas laisser au candidat du Front national la paternité du discours en matière d’immigration !

Il est difficile de comprendre que des personnes issues de la gauche dite "révolutionnaire" aient pu déclarer ne pas être gênées par l’éventuel ralliement du vicomte. Anicet Le Pors critique vertement la dérive d’Alain Morvan. Le ton n’est plus à la gentille camaraderie des débats de campagne. Ça tangue dans la direction de campagne. Les plus anciens n’ont pas oublié que le slogan "Ni droite ni gauche", de Mussolini à Déat et Doriot, a toujours servi la droite extrême. Zeev Sternhell, l’historien israélien, a écrit une somme sur le sujet, montrant comment cette théorie de la disparition de l’opposition gauche/droite a nourri la montée du fascisme [2].

Jean-Pierre Chevènement, en réunion de direction, dément tout rapprochement de ce type.

Mais les souverainistes de droite, par voie de presse, telle Florence Kuntz dans une tribune publiée dans Le Figaro, montent en ligne et plaident, sans état d’âme, en faveur d’une telle orientation "de nature à attirer l’électorat populaire". Max Gallo partage cette analyse. Il faut selon lui se placer au-delà de la gauche et de la droite et il trouve des accents populistes qui inquiètent de plus en plus l’aile gauche de l’équipe de campagne.

Les sondages donnent désormais un peu plus de 14% à Chevènement et seulement 16 à Lionel Jospin ! Une erreur a dû se glisser dans l’enquête ! Chevènement pourrait-il se qualifier pour le second tour et porter les couleurs de la République sociale et laïque ? L’impensable devient-il possible ? La question jette le trouble. Autour de la table, le débat devient vif lorsque l’aile la plus droitière relance la perspective d’une concertation, voire d’une alliance, avec Philippe de Villiers. Les échanges sont tendus avec William Abitbol lorsque j’affirme le plus nettement possible qu’ "il n’est pas question de négocier quoi que ce soit avec des mouvements et des hommes marqués par leur liens avec l’extrême droite. La République laïque et sociale ne se négocie pas."

Nous sommes à un moment clé de la campagne. Mes amis des comités Laïcité République me disent, me téléphonent, m’écrivent, que nous n’avons rien en commun avec les héritiers des cagoulards, des Croix-de-feu, des intégristes catholiques. Anicet Le Pors, Jean Charbonnel et moi ne nous gênons pas pour le dire. Jean-Pierre Chevènement nous rassure. Ce ne sont bien évidemment pas ses convictions.

Mais l’inquiétude demeure, qui gagne des militants issus de la gauche. Le mal est fait dès lors que se répand l’information selon laquelle notre candidat a discrètement dîné avec Philippe de Villiers au domicile du général Gallois à la mi-janvier [3]. Et puis, la rumeur prête à certains "visiteurs du soir" une telle inclination. En 1981, François Mitterrand n’avait-il pas bénéficié d’un soutien bienveillant de Jean-Louis Tixier-Vignancour, avocat d’extrême droite, dont le directeur de campagne à la présidentielle de 1965 n’était autre que Jean-Marie Le Pen ?

Réel malaise dans l’équipe. Nous, femmes et hommes de gauche, engagés dans la campagne de Jean-Pierre Chevènement, républicains et fiers de l’être, publions une tribune dans Libération du 11 février 2002, qui dit qu’au-delà de cette limite, le ticket ne serait plus valable [4]. Nous plaidons pour une négociation à gauche, ouverte aux républicains de l’autre rive mais sans la droite extrême. Sont signataires Henri Caillavet, ancien ministre, Anicet Le Pors, ancien ministre communiste de François Mitterrand, Michel Dahry député européen radical, Jean Charbonnel ancien ministre gaulliste, Danielle Sallenave, écrivain, Karim Zeribi, président d’Agir pour la citoyenneté et moi-même, soutenus par Claude Nicolet, président fondateur du Comité Laïcité République, Henri Peña-Ruiz, philosophe.

La dynamique de la campagne butte sur le manque de clarté des perspectives. Anicet Le Pors, au bureau du Pôle Républicain, déclare que "l’antagonisme droite-gauche repose sur des contradictions de fond dont il n’est au pouvoir de personne de décréter la disparition". La rupture idéologique est consommée.

Le dernier meeting se tient au Zénith à Paris. Ambiance survoltée. Max Gallo avec ce corps de bûcheron plein de sève, ses grands lancés vers le haut, posture empruntée au Général, la faconde des grands tribuns, l’audace des quasi autodidactes, rassemble toutes ses forces dans la bataille. L’écrivain prolixe qui entrera à l’Académie française, l’historien, l’ancien porte-parole du troisième gouvernement Mauroy, l’ancien directeur quelque peu tyrannique du Matin de Paris, l’adhérent du Comité Laïcité République, sur qui la foi tombera tel un éclair en pleine cérémonie religieuse, se surpasse et donne à voir son immense talent boosté par une insolente énergie.

Mais c’est un chant du cygne. Son discours électrise en même temps qu’il éclaire l’évolution ambigüe de son positionnement. Il cite dix fois la France et la Nation et pas une seule la République alors que Chevènement fait preuve de prudence.

L’écrivain a franchi le Rubicon, jeté les amarres de la Gauche pour les rives du nationalisme. Il y avait du Gambetta, du Jaurès dans cet orateur hors du commun. Il en voudra beaucoup à Henri Caillavet d’avoir déclaré au Nouvel Observateur que, dans ce rôle, il ressemblait à Marcel Déat. La formule est un peu raide mais elle se comprend dans la bouche d’un homme qui a vu les miliciens fusiller son père au début de la guerre.

Aux derniers moments de la campagne, j’imagine que dans le plus grand secret des contacts ont été établis entre les candidats de gauche pour envisager un possible désistement au second tour. Cette perspective avait été abordée en réunion de la direction de campagne. Nous étions opposés entre ceux qui prôneraient l’abstention, ceux qui appelleraient à voter à droite et ceux, majoritaires qui, comme moi, voteraient pour le candidat de la gauche dès lors qu’il concédait une évolution sur le social, la laïcité et l’Europe.

Mais, à ma connaissance, aucune initiative de dialogue ne vint du côté de Lionel Jospin où l’on traite avec condescendance, mépris, animosité, ces voix "chevènementistes de gauche". La critique de la ligne Jospin est très mal perçue dans son entourage alors qu’il avait lui-même revendiqué "un droit d’inventaire" sur le bilan de François Mitterrand. Notre ralliement entre les deux tours constitue un fait acquis pour ses lieutenants.

Personne n’imagine que le scénario sera tristement tout autre. La veille ou l’avant-veille, nous avons confirmation que Jean-Pierre Chevènement ne sera pas présent au second tour. Il baisse dans les sondages. Il chute et terminera à 5,33 % des voix. La confusion politique a plombé la fin de campagne et éloigné de nombreux électeurs de gauche, séduits par le républicanisme du "Che" mais inquiets des accents nationalistes de certains de ses porte-paroles.

Lionel Jospin est battu et la gauche absente du second tour. C’est la première fois depuis le face à face Pompidou-Poher de 1969. Le ciel nous est tombé sur la tête : Chirac contre Le Pen ! La cabane s’est effondrée sur le chien. Le Parti socialiste est dans l’état où l’avait trouvé François Mitterrand. La gauche plonge dans sa descente aux enfers.

 »

[1Sur la dérive de l’ONU et l’influence des islamistes, lire l’excellent livre de Malka Markovich, préfacé par Élisabeth de Fontenay, Les Nations désunies - Comment l’ONU enterre les droits de l’homme, éditions Jacob Duvernet, 2008.

[2Zeev Sternell, Ni droite, ni gauche, l’idéologie fasciste en France, Folio histoire 1983.

[3Ouest France du 8 février 2002.



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