Revue de presse

"L’hiver des poètes" (Riss, Charlie Hebdo, 31 jan. 24)

(Riss, Charlie Hebdo, 31 jan. 24). Riss, directeur de "Charlie Hebdo" 1er février 2024

[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]

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Lire "L’hiver des poètes".

"[...] L’éviction de Sylvain Tesson de cette édition du Printemps des poètes mettra-t-elle un coup d’arrêt à la progression de l’extrême droite dans le monde ?

Le milieu littéraire a toujours été un nid ­d’auteurs réactionnaires. Les fameux Hussards n’étaient pas vraiment de gauche, et pourtant, ils étaient invités dans des émissions populaires, comme Apostrophes, sans qu’aucune pétition n’ait été brandie pour s’y opposer. Michel Déon, Jean Raspail, Jean Cau, Michel de Saint-Pierre et bien d’autres, labellisés « écrivains de droite », voire d’extrême droite, y avaient leur rond de serviette. Il faut dire qu’à l’époque l’extrême droite ne séduisait pas plus de 1 % des votants aux élections et n’inquiétait donc pas. Les auteurs réactionnaires invités sur les plateaux de télévision ressemblaient davantage à des attractions de fête foraine qu’à des menaces mortelles.

Pourquoi, en 2024, un auteur estampillé « de droite » se retrouve la cible d’une pétition signée par 1 200 personnes ? Le simple fait de poser cette question peut vous rendre suspect. Mais elle interroge notre capacité à cohabiter avec des idées qui ne sont pas les nôtres. D’un côté, on voit monter l’extrême droite sans que personne ne sache comment l’en empêcher. De l’autre, on pense lutter pour la bonne cause en boycottant un auteur au prétexte que son œuvre contribuerait à cette vague réactionnaire.

Jean-Jacques Pauvert, qui avait édité Wolinski, Topor et Siné, et qu’on ne pouvait soupçonner d’être d’extrême droite, réédita en 1976 Les Mémoires d’un fasciste, de l’ignoble Lucien Rebatet, ce qui lui valut pourtant d’être invité sur le plateau d’Apostrophes. Depuis, l’usure du temps a dégradé les choses, et la littérature au passage. Même si les arts ont toujours été instrumentalisés par de multiples idéologies détestables, la tolérance artistique se fait de plus en plus rare. On peut encore en observer l’expression, dans les Salons du livre qui réunissent des auteurs de tous horizons, de toutes sensibilités, étrangers les uns aux autres et parfois même hostiles.

Ces manifestations culturelles ressemblent à ces ponts qui séparaient l’Est et l’Ouest pendant la guerre froide, et sur lesquels étaient échangés les espions des deux blocs, qui pourtant se haïssaient et souhaitaient leur destruction réciproque. Des endroits qui permettent à la culture d’échapper à la violence ambiante en revendiquant une neutralité semblable à celle de pays comme la Suisse ou la Suède en période de guerre. Mais aujourd’hui, même le temps d’un festival, cet effort furtif de cohabitation est devenu intolérable. Car le ­combat politique est devenu total. Chaque centi­mètre, chaque Salon du livre, chaque festival est un enjeu de vie ou de mort. Et chaque auteur, un ennemi à abattre sans sommation ou un allié à soutenir bec et ongles. Cette nervosité générale n’est pas très rassurante, et aboutit à un résultat mitigé : démontrer la grande vulnérabilité de ceux qui s’y abandonnent et renforcer les adversaires qu’ils espéraient vaincre."


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