(Le Point, 10 sept. 26) Sophia Aram, humoriste et chroniqueuse, Prix national de la laïcité 2024 16 septembre 2026

Lire "La charia avant les bœufs".
"La proposition d’interdire le voile dans l’espace public – rappelée dernièrement par le député RN Jean-Philippe Tanguy – a toute sa place dans le concours Lépine des idées saugrenues de cette rentrée. Pile entre l’interdiction du mensonge en politique chère à l’écologiste Marine Tondelier et la volonté de définir une « politique de l’amitié » défendue par la LFIste Clémence Guetté.
Le plus navrant étant l’argument avancé par les promoteurs de l’interdiction du voile qui consiste à expliquer qu’on « ne peut pas ne rien faire contre l’islamisme » en guise de réponse aux objections pointant le caractère liberticide, anticonstitutionnel et contre-productif de la proposition. Un argument tenant tout entier dans la formule : « Il faut bien faire quelque chose, or ceci est quelque chose… donc il faut le faire ». Principe dont la relative robustesse nous permettrait de supprimer la présomption d’innocence pour en finir avec l’impunité, d’interdire le sucre et le gras pour lutter contre l’obésité ou de généraliser la castration chimique pour en terminer avec le viol.
Pourtant, s’il ne s’agit pas d’une bonne idée – tant s’en faut –, cela ne devrait pas nous empêcher de parler du voile (pour ce qu’il est), ni de lutter contre l’islamisme (pour l’ensemble de son œuvre). Ce serait chouette de ne pas abandonner ces sujets à une extrême droite qui ne comprend toujours rien à l’entrisme ou à une extrême gauche tout occupée qu’elle est à caresser l’islamisme dans le sens du voile.
L’idée étant que dans un pays libre, il devrait y avoir un espace pour débattre des modalités de lutte contre l’islam prosélyte et politique, loin du misérabilisme condescendant d’un Mélenchon découvrant à l’occasion d’un dialogue avec des musulmanes « pas cruches » – je cite – « qu’elles ont un cerveau sous le voile ». Et de l’inconséquence d’un Jean-Philippe Tanguy considérant qu’obliger Latifa Ibn Ziaten à retirer son voile serait un dommage collatéral acceptable de la lutte contre l’islamisme. Quand bien même la mère d’un soldat tombé sous les balles d’un islamiste aurait consacré une partie de sa vie à défendre les valeurs républicaines. À ce niveau de contradiction, l’idée n’est plus d’accepter de casser des œufs pour faire une omelette, mais bien d’envisager de mixer directement les œufs avec la coquille.
Il est donc temps que les candidats de la droite à la gauche républicaine s’emparent vraiment du sujet en nous épargnant la posture du juste milieu consistant essentiellement à éviter de se faire traiter de « facho » ou d’« islamophobe ».
Histoire de ne pas mettre la charia avant les bœufs, on pourrait commencer par rappeler – comme le martèle Kamel Daoud – que le voile n’est pas une liberté, une identité ou un choix culturel et religieux, mais bien un instrument de contrôle et d’enrôlement des promoteurs de l’islam politique, un moyen autant qu’un étendard leur servant à marquer leur territoire. Ce qui ne milite pas mécaniquement en faveur de son interdiction en dehors de l’école, où la loi de 2004 sur l’interdiction des signes religieux ostentatoires permet de protéger les mineurs contre tous les prosélytismes religieux.
On pourrait enfin écouter l’ensemble des chercheurs travaillant sur l’islamisme, s’inspirer des mesures adoptées par des gouvernements de pays musulmans – car les musulmans sont, rappelons-le, aussi victimes de l’islamisme – et s’atteler vraiment à la tâche. Cela nous éviterait ce ping-pong électoral navrant : d’un côté, une extrême droite qui préfère agiter le voile plutôt que de nous expliquer comment elle souhaite lutter concrètement contre l’islamisme ; de l’autre, une extrême gauche qui a fini par se convaincre qu’arborer l’étendard de l’islam politique et du patriarcat religieux était un signe d’émancipation des femmes."
[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]
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