Jean Szlamowicz, professeur des universités ; Guylain Chevrier, docteur en histoire, enseignant et formateur en travail social, membre du Conseil d’administration du Comité Laïcité République 17 novembre 2025
[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]
"Dix ans après les attentats du 13-Novembre, chercheurs et spécialistes alertent : au-delà de la défaite militaire de l’État islamique, la France affronte un combat idéologique où islamisme, décolonialisme et fractures identitaires pèsent sur la cohésion nationale. Entre peur, culpabilisation et renoncements politiques, les terroristes ont-ils réussi à imposer leurs thèmes dans le débat public ?

Guylain Chevrier
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Atlantico : Les attentats du 13 novembre 2015 ont-ils atteint un objectif symbolique : fracturer la société française et affaiblir le sentiment d’unité nationale ? Dix ans plus tard, les terroristes n’ont-ils pas remporté la bataille de l’opinion publique en forçant une fracture idéologique, en exploitant la culpabilité occidentale et l’idéologie décoloniale pour attirer des musulmans modérés et des non-musulmans vers une vision du monde opposée à l’universalisme républicain français ?
Jean Szlamowicz : La stratégie terroriste islamique connaît toujours, en quelque sorte, deux temps. D’abord, la violence constitue toujours un premier gain en soi qui se constitue dans la jouissance pure de son déchaînement. Ensuite, il y a un gain à plus long terme qui est celui de l’intimidation, de la peur et de la démonstration de puissance qu’elle génère, une fois qu’on a intériorisé la possibilité d’une violence, on peut hésiter à la déclencher. L’apaisement, et donc le renoncement à la puissance, est actuellement la réponse politique face au risque de violence. Cela revient à un discours de peur, de soumission et montre une incapacité à exercer la force face à la force. En tant que signe, l’irruption de la violence dans une société pacifique et soucieuse de tranquillité, est profondément déstabilisatrice. Elle provoque diverses réactions (déni, angoisse, évitement, etc) mais surtout elle pose la question de son irruption comme problème social qui interroge l’ensemble de la société. Comme signe, l’acte terroriste s’introduit dans le débat public et par les discours qu’il suscite, qu’il s’agisse de discours d’excuse, de condamnation ou d’analyse, il commence déjà à normaliser les problématiques qu’il impose.
Guylain Chevrier : Si la menace djihadiste n’est pas à écarter au regard de sa faculté à se redéployer dans le monde, la menace a surtout changé de forme depuis ces attaques qui ont frappé l’opinion en profondeur et effectivement divisé notre société, qui compte la plus grande présence de musulmans en Europe. Rappelons au passage que bien des pays européens ont connu des attentats terroristes, et que la France n’est donc pas la seule visée, c’est l’Occident. Cela étant, c’est notre pays qui avait déjà connu l’attentat contre Charlie Hebdo, qui visait non seulement le journal, mais une forme de société qui était tout le contraire du modèle de l’Etat islamique promouvant une conception de la religion qui la porte au-dessus de tout, ce qui est l’une des lectures de l’islam. On se rappelle le procès mené quelques années auparavant par des organisations musulmanes en France contre le journal pour blasphème, que la justice n’a pas suivi, mais qui donnait un signe extrêmement négatif à nos concitoyens de confession musulmane.
Ces attentats de novembre 2015, on croit y avoir vu une volonté de frapper la France de François Hollande, en réaction à sa participation à la coalition contre l’Etat islamique, mais l’opération était surtout comme un rappel choc aux musulmans de France qu’il y avait une sorte de résistance à faire valoir face à l’Occident, en portant la guerre en terre impie par un djihad en bonne place dans le Coran, jouant sur le sentiment de revanche, alors que de nombreux immigrés viennent de territoires qui ont été colonisés par les grandes puissances dont la France. On ne saurait oublier que les pays d’origine de nos concitoyens musulmans sont tous des Etats qui, peu ou prou, n’ont pas séparé le religieux du politique, où en général le délit de blasphème est inscrit dans la loi, le port du voile une règle de conduite, avec un fort contrôle social dérivé de la charia, et qu’il existe donc une certaine réceptivité culturelle au rejet de notre mode de vie et de pensée. Dans ce contexte d’après-attentat, sur la défensive, on n’a pas su ou voulu prendre la mesure de la difficulté. Si on a parfois su réagir, comme avec la dissolution du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) considéré comme entretenant des liens étroits avec la mouvance islamiste radicale, on a contribué aussi parfois à la confusion ambiante, telle qu’à travers la volonté étatique de créer un « islam de France », laissant penser que l’on était redevable ici de quelque chose et même coupable.
On sait combien les idéologues de l’islamisme savent retourner contre nous notre propre façon de penser, celle des Droits de l’homme. Il y a eu le « pas d’amalgame » à raison, mais qui a conduit aussi à l’autovictimisation justifiant une mise à part de plus en plus encouragée par des voix venues de représentants religieux, faisant de ceux qui refusaient l’intégration sur les valeurs et principes républicains des victimes d’un système accusé d’intolérance. On ne les a jamais vus du coup déferler dans la rue pour crier « à bas l’islamisme ». S’est ajouté à cette réalité un soutien intérieur inattendu d’une frange intellectuelle et politique de notre société, voyant à travers le passé colonial une responsabilité à tous les maux et donc, inévitablement, à la difficile intégration des populations issues de l’immigration. Un courant décolonial qui a ainsi collé à cette victimisation, réclamant la reconnaissance d’un droit à la différence, un retour « des tribus » contre la République, jugée excluante.
Dans quelle mesure l’idéologie islamiste a-t-elle réussi à influencer le débat public, à diviser la société française et à exacerber les fractures, notamment autour de thèmes comme l’islamophobie, la laïcité ou le colonialisme ? Cette polarisation au sein de la société fait-elle partie des objectifs stratégiques du terrorisme ? Les islamistes cherchent-ils à forcer le « ventre mou » de l’opinion à prendre parti ?
Jean Szlamowicz : Le terrorisme islamique impose sa présence et donc ses thèmes. En réaction, les discours autour de l’islam, quels qu’ils soient, sont déjà une victoire pour le terrorisme. Dans une société fragile, traversée par des revendications identitaristes et des divisions culturelles, l’acte terroriste constitue un test. Or, au lieu d’un mécanisme de défense franc et massif, s’est mis en place après le 13 novembre une dilution discursive où certains courants d’opinion atténuent la violence et parviennent à retourner l’agression par un geste narratif où la victime devient le bourreau, l’islamisme devient alors la résultante de l’islamophobie.
Guylain Chevrier : Le terrorisme ne vise pas seulement à engendrer la terreur des populations, mais effectivement à créer un contexte de fracture entre musulmans d’origine immigrée et population majoritaire. D’une part, c’est un message visant à nous tétaniser et à nous faire adopter une position défensive, voire une défiance vis-à-vis de nos concitoyens musulmans, et un message envoyé à ces derniers en leur disant, nous sommes en guerre avec l’Occident mécréant, ne vous mélangez pas avec lui, restez purs. De fait, l’utilisation du terme « islamophobie » est au centre de la bataille idéologique menée depuis. Il pose d’emblée toute critique de l’islam comme étant potentiellement porteuse de discrimination, de racisme, encourageant nos concitoyens musulmans au rejet de tout aménagement de leur religion pour s’adapter à notre société et au repli communautaire. L’idée cultivée par un Tariq Ramadan et reprise ensuite, a été que la laïcité était le traitement égal des cultes, mais en réalité juste une hypocrisie qui visait à ne favoriser que la religion historique de la France et à marginaliser l’islam. Une laïcité qui passait alors pour une forme d’oppression prolongeant la domination coloniale, alors qu’elle se définit au contraire comme l’égalité de tous devant la liberté de croire ou pas, en séparant pour cela l’Etat de tout culte.
Pensez-vous que la montée de l’idéologie décoloniale en France constitue une victoire indirecte pour les islamistes, dans la mesure où elle affaiblit le récit universaliste républicain et a pu impacter les milieux universitaires ?
Jean Szlamowicz : L’anti-occidentalisme est la machine discursive qui fournit les légitimations politiques et idéologiques autorisant la violence. Le courant décolonial n’est pas seulement une accusation de l’Occident, il est un innocentement principiel de tout ce qui se revendique de la victimité historique. La construction d’un récit polarisé organisé autour des « dominés » et des « dominants » efface des siècles d’histoire de l’humanité pour produire un argument biaisé constituant une excuse éternelle. Ainsi, la « colonialité », qui a été la pratique naturelle de tous les peuples dominants dans toute l’histoire, devient le seul apanage de l’Occident. La notion d’« islamophobie », dans son utilisation stratégique, revient à construire une excuse victimaire pour alimenter une révolte anti-occidentale.
Guylain Chevrier : L’idéologie décoloniale y a pris sa part, définissant notre société comme étant dominée par une majorité blanche opprimant des minorités, particulièrement les immigrés, musulmans, pour prôner un droit à la différence, assimilé à la non-discrimination, incluant la reconnaissance des communautés. Un courant de pensée qui trouve son origine sur les campus américains, qui a fait des émules dans les universités en France, se prenant pour la nouvelle conscience universelle. Il est certain que les amalgames qui sont pratiqués par ceux qui font le procès permanent de la France, tout en défendant la diversité et le relativisme des cultures, sans jamais s’intéresser à ce qu’il y a derrière parfois de freins au développement, sinon de dangers pour les libertés, donnent un alibi formidable aux islamistes pour faire progresser leur cause. La chose est d’autant plus problématique que l’ONU elle-même défend la diversité, derrière le droit des minorités, comme la nouvelle dimension des droits humains, mis en balance avec l’égalité présente dans les textes onusiens. Dans le même état d’esprit, on a aussi assisté du côté de l’Europe au financement de campagnes favorables au voile islamique. Ces décoloniaux ont reçu le renfort d’un courant politique influent qui revendique son clientélisme en direction de nos concitoyens musulmans, La France insoumise, jouant sur tous les ressentiments contre la République et sa laïcité. L’islam politique ne peut qu’y voir une perspective pour s’introduire par voie électorale dans les rouages du pouvoir démocratique, pour y avancer ses pions. Après le pogrom du 7 octobre en Israël, LFI a été un vecteur majeur des manifestations pour Gaza, criant au génocide, donnant l’occasion à un antisémitisme prenant pour prétexte l’antisionisme de sortir du bois et se débrider.
Les attentats ont-ils durablement transformé les réflexes mentaux des Français en renforçant la méfiance, la peur, ou la tentation du repli identitaire ? L’esprit Je suis Charlie ou des terrasses s’est-il érodé ?
Jean Szlamowicz : L’angoisse peut s’apaiser par la lâcheté : le slogan « Vous n’aurez pas ma haine » permet de faire comme si l’on choisissait une voie moralement supérieure, souveraine et en apparence courageusement frondeuse. En réalité, c’est un déni qui permet de ne pas affronter le réel, en faisant comme si l’évitement était une force. En la matière, je ne parlerai pas de « repli identitaire » puisque le terme a des connotations négatives, d’autant que c’est bien une identité qui est explicitement attaquée par ses ennemis. Or, on n’a justement guère vu de sursaut national proclamant une identité particulière, hormis l’affirmation consumériste qu’il fallait continuer à profiter des terrasses de cafés.
Guylain Chevrier : Il y a eu l’unité d’un moment autour de « Je suis Charlie », qui n’est pas totalement retombée, mais qui a vu le doute s’immiscer. On remarquait lors de la grande manifestation en réaction aux attentats de Charlie Hebdo, dans une France sonnée qui ne pouvait pas imaginer jusque-là que l’on pouvait ainsi en France tuer pour des idées des journalistes et des dessinateurs, que les populations des quartiers étaient très peu présentes. L’esprit Charlie a été pour une part une illusion du côté de ceux qui voulaient se persuader que nous ne faisions qu’un. Il est devenu toujours plus difficile dans un établissement scolaire de parler de critique des religions, de caricatures, d’enseigner la liberté de pensée, de faire un cours sur la théorie de l’évolution, de faire participer tous les élèves aux cours de piscine, etc. Et depuis, nous avons eu les assassinats des enseignants Samuel Paty et Dominique Bernard, parce qu’ils ne faisaient que leur travail de prof, former des citoyens éclairés, avec un libre-arbitre, sachant faire la différence entre leur foi qui est un choix personnel et la liberté de pensée qui est celle de tous, une propriété commune au-dessus des différences. Selon une étude Odoxa-Backbone Consulting pour Le Figaro, pour les vingt ans de la loi interdisant les signes religieux ostensibles dans l’école publique, on ne s’étonnera pas que 78 % des Français considèrent que la laïcité est en danger.
Quels leviers la France devrait-elle activer pour contrer cette victoire “idéologique” du terrorisme : l’éducation civique, la culture, la laïcité, ou une refondation du pacte républicain ?
Jean Szlamowicz : Si la culture, la laïcité sont soudain défaillantes, c’est qu’elles affrontent un ennemi idéologique qui n’a aucune intention de se laisser éduquer… Je ne crois donc pas qu’une telle sorte de rééducation idéologique, dont les effets relèvent du rêve éveillé, ait la moindre efficacité. On ne peut pas faire comme si l’ennemi qui choisit de s’en prendre aux sociétés occidentales n’avait pas une intentionnalité qui lui soit propre. Le socle sociologique de l’hostilité islamique repose sur un clivage culturel qui, après avoir été importé, se reproduit désormais sans connaître d’obstacle. S’il n’y a pas de contrainte, de sanctions et une intransigeance politique réelle, le développement d’un terrorisme permanent, d’une sorte de dissidence culturelle, idéologique et religieuse est inévitable. Il existe tout de même des courants en France qui prônent l’intifada permanente et qui prennent fait et cause pour le Hamas… À quoi servirait « l’éducation civique » quand des responsables politiques ou des militants se permettent de faire l’apologie du terrorisme ?
Guylain Chevrier : On a cru bon d’enseigner le fait religieux à l’école au nom du fait qu’en connaissant mieux la religion de l’autre on se respecte mieux, ce qui a été une illusion totale car le problème ne se posait nullement ainsi. Ce qu’il faut, c’est une politique cohérente en la matière qui ne fasse aucun compromis car aucun n’est acceptable avec la liberté. C’est défendre un choix de société, sans alternative, et donc arrêter de louvoyer comme on le fait depuis trop longtemps en brouillant notre propre message. La décision d’interdiction des abayas dans l’école annoncée à la rentrée de septembre 2023 a été approuvée à 81% par les Français et soutenue seulement par 28 % de nos concitoyens musulmans [1] . C’est sur ces derniers qu’il faut s’appuyer, comme citoyens avant tout, plutôt que sur des représentants de l’islam en France dont beaucoup ont montré leur peu de volonté à endiguer le risque du communautarisme qui monte, sinon d’affrontement.
Dix ans après le Bataclan, les terrasses et les attentats au Stade de France, pensez-vous que la France a tiré les leçons nécessaires pour éviter que les terroristes, même défaits militairement, gagnent durablement la bataille des idées ? Entre l’universalisme républicain et le communautarisme, la bataille est-elle perdue d’avance ?
Jean Szlamowicz : Le personnel politique est globalement irresponsable face à l’entrisme islamique. Disons même qu’il l’accompagne. Quand, sous prétexte humanitaire, on voit débarquer de jeunes Gazaouis en Belgique vêtus de survêtements floqués d’une mitraillette, on peut penser que l’avenir jihadiste de l’Europe est assuré par l’irresponsabilité politique consistant à importer des populations à risque. La population française est massivement contre le développement d’un clivage culturel et religieux mais il semble s’accélérer pour des raisons démographiques et ce n’est pas le simple mot « républicain », aussi creux que flexible, qui fera rempart contre l’entrisme et la normalisation de la revendication islamique.
Guylain Chevrier : Il y a aujourd’hui un fort risque que le danger vienne de l’intérieur, sous le signe de cette dégradation de la cohésion sociale. S’il faut cultiver la conscience laïque par tous les moyens et ne pas céder sur ce qui la protège, on ne saurait créer une contre-vague à ce qui se dessine sans faire retour au citoyen. La bataille des idées ici est capitale mais elle passe par des actes, le citoyen semblant aujourd’hui se détourner d’un système politique en crise, alors que trop de choses se décident ailleurs hors de sa volonté. Défendre la citoyenneté comme recours passe par un retour à son véritable rôle, qui donne toute sa valeur à notre république et au croyant la justification de faire passer sa religion après, celui qui relève de l’appartenance à un peuple souverain, à la démocratie et aux libertés qui y sont associées, qui procure aux hommes la maîtrise de leur destin. C’est la carte la plus forte que nous puissions jouer, celle de la liberté, comme réalité pratique, tel l’argument qui fait la différence, en ayant bien à l’esprit que nous n’avons pas le droit à l’erreur."
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