Guylain Chevrier, docteur en histoire, enseignant et formateur en travail social, membre du Conseil d’administration du Comité Laïcité République 24 mars 2025
[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]
Après avoir été adoptée au Sénat, la proposition de loi sur la laïcité dans le sport sera à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale.
Par Guylain Chevrier

"« Lille-Dortmund interrompu pour rompre le jeûne du Ramadan, toujours pas accordé par la FFF », titre le journal l’Equipe, comme à regret, après ce match au Stade Pierre-Mauroy lors du 8e de finale retour de Ligue des champions le 12 mars dernier. Et ce, effectivement, contre la neutralité requise sur les terrains par la Fédération française de foot (FFF). Pour faire bonne mesure, on cite son président, Philippe Diallo, l’an passé sur France Info : « Mon devoir, c’est d’assurer une forme de neutralité dans la pratique sportive. La Fédération a mis un cadre, comme à l’école. Il ne peut pas y avoir une modification de nos horaires, de notre organisation, qui soit liée à la mise en œuvre d’une pratique religieuse, quelle qu’elle soit ». L’extrait choisi donne l’impression d’un formalisme doctrinaire rejetant la religion. Il n’en est pourtant rien. Car c’est pour protéger les libertés de tous vis-à-vis de tout discours ou affichage « politique, idéologique, religieux ou syndical », qui n’a rien à faire dans le sport (FFF, Article 1.1 de ses statuts).
Nous sommes une République laïque pas un pays du multiculturalisme.
L’Angleterre, les Pays-Bas et l’Allemagne autorisent ces pauses, nous dit-on. Oui, c’est bien tout le sujet ! Ces pays pratiquent le multiculturalisme, autrement dit, tolèrent des communautés identitaires séparées se réclamant de droits traditionnels ou/et religieux particuliers, et ainsi le communautarisme. La France, elle, assure à chaque individu les mêmes droits et libertés, qui ne dépendent ainsi pas du bon vouloir de telle ou telle communauté. Nous les considérons comme incessibles, autrement dit, attachés à l’individu, à égalité, faisant que personne ni rien ne peut venir s’y substituer.
Cette interruption du match pour satisfaire à une prescription religieuse valant pour certains joueurs lui donne force de loi. De plus, c’est l’assignation des autres joueurs à celle-ci, sinon des supporters. Et ce, devant des millions de téléspectateurs, procurant aux chefs de la communauté en cause un pouvoir considérable pour imposer, aux individus supposés la composer, leur façon de vivre. Ce qui est pourtant contraire aux textes internationaux, comme la Convention européenne des droits de l’homme qui protège la liberté de conscience, de pratiquer sa religion comme chacun l’entend, d’en changer, de ne pas croire. Comment considérer que faire ainsi le jeu des communautés soit normal ? On sait qu’au sein de ces pays se pratique avec elles un clientélisme politique, qui a ses avantages pour se faire élire, mais le désavantage pour les individus de celles-ci de ne pas disposer du libre choix de leur vie et d’être des citoyens de seconde zone. Est-ce cela le modèle rêvé qu’on veut vendre ? Si c’était de l’affichage politique, on crierait à la récupération et là, non !
Loi d’interdiction des signes religieux dans le sport et protection des libertés
Le Sénat a adopté, mardi 18 février, une proposition de loi pour interdire le port de signes religieux, et notamment le voile dans l’ensemble des compétitions sportives, y compris au niveau amateur, ce qui rejoint le règlement de la FFF. La ministre des Sports, Marie Barsacq, a entendu réagir pour mettre en garde, selon elle, vis-à-vis des « confusions » et des « amalgames » entre le port du voile et la radicalisation dans le sport, comme pour s’en démarquer : « Il y a des femmes qui exercent leur liberté religieuse comme la loi de 1905 l’autorise dans notre pays, que ça vous plaise ou non, c’est comme ça, elles en ont le droit et c’est d’ailleurs le cas dans beaucoup de démocraties ». On soulignera d’abord qu’il n’existe pas de « liberté religieuse » en France, mais bien une « liberté de culte », car il n’existe aucun corpus de droits spécifiques aux religions opposable aux droits et libertés de l’individu. Concomitamment, nous ne sommes pas n’importe quelle « démocratie », celle d’une République laïque, dont l’État est séparé des cultes. La ministre a aussi affirmé qu’elle ne « tolère pas qu’on stoppe un match pour faire une prière ". Il aurait été utile de préciser, pas qu’on « interrompe un match pour rompre le jeûne du ramadan », pour clarifier. Depuis, le Premier ministre s’est exprimé sans ambages pour stopper la polémique, disant soutenir cette proposition de loi avec son gouvernement.
On oppose à cette interdiction qu’elle serait « un frein de plus à une pratique sportive déjà inférieure pour les femmes à celle des hommes ». Une égalité femme-homme que l’on voudrait bien voir défendue contre un port du voile qui fait écho à un statut inférieur des femmes dans l’islam (Coran, Sourate 4…), susceptible de freiner leur liberté de pratiquer un sport. Pour justifier le port du voile, on met en avant la liberté de conscience de ces joueuses, mais en réalité, laisser entrer dans le sport la religion, c’est laisser y pénétrer des groupes de pression, les mêmes qui, dans les quartiers, poussent malgré elles nombre de jeunes filles à se voiler. On avance aussi que ce serait « source d’isolement social, de mal-être psychologique et d’humiliation supplémentaire, pour les sportives exclues ou obligées d’enlever publiquement leur voile… » Mais ce ressenti mis en avant n’est-il pas révélateur lui-même du problème ?
Invité d’"Apolline Matin" sur RMC ce mercredi, Eric Tanguy, président de la Fédération française de volley-ball, s’est exprimé sur l’interdiction du port des signes ostentatoires religieux mise en place dans son sport cette saison. "Je suis entièrement d’accord avec le Premier ministre", confie-t-il (…) je pense que c’est du rôle de l’Etat et des parlementaires de statuer sur cette question (…) Dès l’instant qu’il y a une règle, on la met en application, surtout lorsqu’on accepte de conduire la délégation de service public, telle qu’elle est confiée à notre Fédération. (…) Quand on s’engage à respecter les principes de la République, notamment celui de la laïcité, il faut aussi le mettre en œuvre… » Il ajoute, « Cette règle n’a pas, en tout cas, fait diminuer le nombre de pratiquants (…) mais je regrette que certaines personnes, ou certaines jeunes filles, aient choisi d’arrêter le volley-ball pour choisir une autre fédération afin de pratiquer leur sport parce qu’elles privilégient l’appartenance à leur religion plutôt que de participer à des compétitions. »
C’est cette façon de porter au-dessus des principes communs, ceux de notre République, la religion, qu’il faut s’interroger, indiquant que quelque chose n’a pas été dépassé de ce côté dans certaines mentalités. Ce qui correspond à un modèle de société où c’est la religion qui domine, comme dans la totalité, peu ou prou, des pays inscrits dans l’histoire des terres d’islam, où l’Etat n’en est pas séparé. On sait combien, par essence, cette religion encadre non seulement la croyance de ses fidèles, mais leur vie sociale, par la charia, ce qui contient déjà le risque de séparatisme pour ceux qui ne s’écartent pas de cette façon de la vivre. En fait, les réactions de ces personnes sont trempées dans des prescriptions religieuses puritaines qui ne s’embarrassent pas de la liberté de conscience, assignent les femmes à la soumission religieuse partout, sous contrôle. C’est protéger la liberté de ces personnes que de ne pas céder, qu’elles le voient ou non. On conteste que les signes religieux soient un risque d’entrisme islamiste dans le sport, mais cet attachement absolu à un signe religieux si ostensible n’a-t-il vraiment rien à voir avec la radicalité d’un croire qui lui entrouvre la porte ?"
Rien que du sport, démocratique, laïque et convivial, un choix de société.
Pour justifier ces adaptations du sport au religieux, on met en avant l’intégration sociale. Mais au contraire, c’est l’absence de tout préalable identitaire qui la favorise, dans le prolongement de leur apparition au tournant du XXe siècle. La Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT), créée en 1934 au sein du mouvement sportif ouvrier et dans la lutte contre le fascisme, promeut le droit d’accès au sport de toutes et tous, adapté aux besoins de la population. Avec l’avènement du Front populaire en 1936, la FSGT devient le meilleur soutien de la politique du nouveau secrétaire d’État aux Sports et aux loisirs Léo Lagrange. La FSGT définit le sport populaire comme un sport de qualité, le moins cher possible, démocratique et laïque, convivial. Elle priorise la qualité des apprentissages pour contribuer à la formation d’un « sportif citoyen ».
Tout cela revient à une certaine idée de la liberté, celle de l’individu de droit, celle du citoyen, croyant ou incroyant, dont la condition de sa protection est cette neutralité sur les terrains de sport. Au contraire de la suspicion de racisme qui traîne derrière ce refus de l’influence du religieux dans le sport, n’est-ce pas alimenter plutôt une vision postcoloniale que de renvoyer ainsi automatiquement chacun à une origine ou autre pour qu’il n’en sorte jamais ? Il n’y a rien du hasard que la citoyenneté soit conçue comme l’aboutissement de l’intégration, qui ne vise nullement à effacer l’identité particulière de chacun, mais à ne pas tout mélanger, en garantissant des espaces de participation à la vie de la cité, qui nous permettent de faire société par-delà nos diverses appartenances. Le sport conçu comme pratique populaire, dont le foot par excellence, constitue pour nombre de jeunes un modèle qui mérite cette exigence."
Photo : Thierry Mercier.
Voir aussi VIDEO Webinaire "Quand l’islamisme pénètre le sport", avec Médéric Chapitaux (CLR, 26 oct. 23), VIDEO Colloque "Sport et laïcité" (CLR, 22 oct. 22),
dans la Revue de presse la rubrique Sport,
les communiqués du CLR La neutralité religieuse sur les terrains de foot protège, rassemble et unit (CLR, 11 fév. 22), Burqini : l’acharnement islamiste contre les femmes (CLR, 4 mai 22),
la VIDEO Prix de la Laïcité 2022. Annie Sugier : "Le voile signifie concrètement et symboliquement la séparation des femmes et des hommes" (Prix de la Laïcité, 9 nov. 22) dans Prix de la Laïcité 2022,
la note de lecture A. Sugier, L. Weil-Curiel et G. Biard : Les JO otages du politiquement correct islamiste par Patrick Kessel ; le livre "Femmes voilées aux jeux olympiques", d’Annie Sugier (Jourdan éditeurs) ;
dans les Initiatives proches la Ligue du droit international des femmes (LDIF),
dans les Documents Charte olympique (CIO), Vade-mecum "Liberté d’expression, neutralité et laïcité dans le champ des activités physiques et sportives" (Conseil des sages de la laïcité, mars 22), le dossier Sport (note de la rédaction CLR).
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