Revue de presse / tribune

"La tentative laborieuse de la Grande mosquée de Paris pour concilier Islam et République" (G. Chevrier, atlantico.fr , 11 fév. 26)

Guylain Chevrier, docteur en histoire, enseignant et formateur en travail social, membre du Conseil d’administration du Comité Laïcité République 12 février 2026

[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]

"Après trois ans de travail, la Grande mosquée de Paris publie un ouvrage de 1000 pages présenté comme un guide afin de concilier les pratiques religieuses de l’islam et les règles laïques imposées par la République.

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Lire "Entre angles morts et service minimum, la tentative laborieuse de la Grande mosquée de Paris pour concilier Islam et République".

Atlantico : Ce guide marque-t-il une véritable capacité de la Grande Mosquée de Paris à structurer un “islam de France”, ou révèle-t-il au contraire la fragmentation persistante des autorités religieuses face aux influences turques, marocaines, fréristes et salafistes ?

Guylain Chevrier :

La Grande Mosquée de Paris est une chose, mais bien des mosquées ne sont pas connectées à elle, et regardent cela de très loin. On sait la pluralité de courants plus ou moins rigoristes qui traversent l’islam en France, ce qui est l’une des raisons de l’impossibilité de structurer un islam « de » France. Pour ne prendre que cet exemple, si on se réfère au rapport choc sur les Frères musulmans remis au ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau en mai 2025, on compte 139 mosquées dans leur influence, représentant environ 91.000 fidèles le vendredi, 280 associations rattachées à la mouvance. On sait combien le frérisme et le salafisme ont conquis de parts parmi nos concitoyens musulmans, particulièrement chez les jeunes générations, comme en témoignent de façon constante les enquêtes d’opinion. La recherche d’un « vrai » islam comme voie de réalisation du musulman a été sans doute boostée par les conflits multiples auxquels est mêlé l’islam, sinon l’islamisme, dans le monde, au regard de sociétés occidentales se plaçant de l’autre côté. Ce qui réactive un sentiment de revanche à prendre sur fond d’alibi colonial sur les nations développées, nourri par les discours des radicaux sur les réseaux sociaux qui pullulent. Sans oublier une pratique de proximité et d’entraide des mouvances rigoristes ou islamistes au niveau du quartier, et donc de liens horizontaux auxquels le délitement du lien social et l’absence de projet politique ont laissé la place.

Ce Guide serait, selon d’aucuns, le moyen de jauger de « la force prescriptive » de la Grande Mosquée, d’influence algérienne, sur les structures turques ou marocaines (Le Parisien). Ce qui situe plus le sujet dans le jeu d’influence entre leaders de l’islam. Lors de la création express du Conseil national des imams à l’initiative de la Grande Mosquée et de son recteur, Chems-eddine Hafiz, à laquelle étaient associées trois autres Fédérations d’imams, en 2021, déjà pour Amar Dib, ex-conseiller spécial de Dalil Boubakeur (ancien recteur de la Grande Mosquée de Paris), cela tenait plutôt de la querelle d’ego (face à la concurrence du CFCM) que de la volonté de fédérer la formation des imams.

Atlantico : Les compromis proposés — voile, jeûne, blasphème, mariage civil — constituent-ils une adaptation sincère de la pratique religieuse au cadre républicain, ou un simple effort institutionnel qui risque de rester sans effet sur les jeunes exposés aux discours rigoristes en ligne ?

Référence centrale de cet ouvrage, « la Charte de Paris » et un glossaire des principaux termes en islam, qui proclament de grands principes sur les intentions de cette religion. On met en avant des versets coraniques, de façon sélective, interprétés dans le bon sens, comme l’affirmation de « la liberté de conscience », alors qu’on trouvera facilement ceux qui décrivent le châtiment capital « à ceux qui ne croient pas à nos versets » (sourate 4, verset 56) ; l’égalité « complète et inconditionnelle entre les femmes et les hommes », bien que le texte sacré affirme la soumission par nature de la femme à l’homme (sourate 4 verset 34), et que soit aussi défini le statut juridique inférieur de celle-ci ; le rejet de « toute forme de violence et d’extrémisme », avec un djihad présenté comme exprimant « l’effort » dans le glossaire, alors qu’il est présent dans le même livre avec des appels à la guerre (sourate 47, verset 35) ; qu’une fatwa "désigne un avis juridique ou religieux" et non, "contrairement à une idée répandue", une condamnation ni une sentence judiciaire »… On a envie de dire, allez demander à Salman Rushdie ! Concernant le voile, la charte affirme qu’il « relève d’un choix personnel qui doit être respecté, que la femme choisisse de le porter ou non », tout en soulignant la nécessité de respecter les « législations nationales qui sont le reflet de la neutralité de l’État ». Autre chose était difficilement soutenable, à moins de chercher le casus belli. Cela étant, on aurait aimé des travaux pratiques de la part de la Grande Mosquée, alors que l’on assiste, comme dans l’hôpital, ou dans des établissements sociaux sous délégation de service public, à des refus du respect de la neutralité par des croyants musulmans, qui sont sur la place publique. Si on affirme que le mariage civil est « préalable au mariage religieux », on rappelle que « le mariage d’une femme musulmane avec un non-musulman est formellement interdit par le consensus des écoles classiques musulmanes », même si l’on évoque que « plusieurs penseurs musulmans contemporains » reconsidèrent cette norme, sans aller plus loin. On est là bien éloigné du mariage mixte qui est un marqueur de notre pays. Concernant les cinq prières obligatoires, aucune adaptation n’est proposée pour tenir compte d’une société ne vivant au rythme d’aucune religion, ce qui pourtant pose, dans bien des entreprises, problème. L’apostasie n’est pas remise en cause, seulement qu’« il n’est pas question d’imposer une peine à l’apostat ». Encore heureux, peut-on se dire ! « On peut blasphémer sans aucun problème", assure le recteur, qui avait menacé Philippe Val d’une plainte après une interview (mai 2024) où il se disait « islamophobe ». "Concernant l’affirmation du rejet de l’antisémitisme, dit « contraire aux principes de justice et de respect mutuel prônés par l’islam", on aurait aussi aimé voir être donné l’exemple, mais on ne s’explique toujours pas « le refus de la Grande Mosquée de Paris de qualifier le 7-Octobre comme une attaque terroriste » et de participer à la marche contre l’antisémitisme. Ce guide reste à la libre disposition de chaque croyant, rien de plus.

Lors de la création du Conseil national des imams déjà cité, ce qui a surpris, c’est le choix d’y avoir associé la Fédération des Musulmans de France, nouveau nom choisi par l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), de réputation proche des Frères musulmans. Lors du lancement de l’Alliance des Mosquées, Associations et Leaders Musulmans en Europe (AMMALE), à la Grande Mosquée de Paris, le 7 octobre 2023, regroupant les dirigeants des principales mosquées européennes dont Rome, Madrid, Hambourg, Stockholm…, on comptait parmi les invités l’ex-grand mufti de Bosnie, Mustafa Seric, membre du Conseil européen de la fatwa et de la recherche (CEFR), organe des Frères musulmans, et le directeur de la mosquée de Madrid, Hussam Siddiq Khoja, institution salafiste appartenant à la Ligue islamique mondiale de l’Arabie saoudite. Si on suit ce mélange des genres, on ne peut que mettre un bémol sur cette nouvelle initiative présentée sous un jour « progressiste ».

Atlantico : En affirmant qu’aucun principe de l’islam n’est incompatible avec la République, ce guide peut-il réellement apaiser les tensions autour de la laïcité, ou risque-t-il de devenir un nouveau terrain de confrontation entre tenants d’un islam conservateur et défenseurs d’une laïcité stricte ?

On entend lutter contre les critiques faites aux musulmans pratiquants en proposant une version plus aménagée, voire plus « inclusive » de leur religion, pour ancrer l’idée que la vie citoyenne "s’accorde pleinement avec les principes fondamentaux de l’islam". Il est certain que bien des désaccords font déjà florès parmi les musulmans sur cette approche qui d’emblée prétend concilier orthodoxie islamique et contexte libéral, religion et République.

Cette représentation renvoie à l’idée fausse d’un islam qui, devant s’adapter selon on ne sait quel curseur plus ou moins acceptable, propre à tel ou tel compromis avec la République, se cabre. Cette idée de compatibilité ressemble à un tour de passe-passe. Ce n’est pas à la République de s’adapter mais le contraire, ce sur quoi, malheureusement, une certaine dose de clientélisme politico-religieux jette la confusion. Le malentendu est palpable à travers l’opinion dominante chez nos concitoyens musulmans, lorsque 75 % d’entre eux souhaitent qu’on autorise « le financement public des lieux de culte et des religieux des principales religions », s’opposant ainsi à la laïcité de l’Etat.

Affirmer qu’« aucun principe de l’islam n’est incompatible avec la république », comme entend être résumé ce livre, est hors propos. La religion par essence, l’islam ici, dont les textes de référence datent du VIIᵉ siècle, n’a rien à voir avec les grands principes qui fondent les démocraties modernes, et tout particulièrement notre République laïque égalitaire. Et en jetant un regard sur ce qui se passe dans l’ensemble des pays musulmans en matière de libertés et droits élémentaires, avec des Etats qui tous confondent peu ou prou religion et Etat, on peut douter de la formule. D’autant que ces pays sont, pour le moins, bien peu critiqués par les représentants de l’islam en France, dont, par le recteur.

Atlantico : Alors que les réseaux sociaux sont saturés de contenus salafistes imposant un rigorisme incompatible avec les valeurs républicaines, un guide institutionnel peut-il réellement contrebalancer cette influence, ou arrive-t-il trop tard face à une génération déjà façonnée par TikTok et Instagram ?

Ce n’est pas le problème qu’il arrive à point nommé ou trop tard, c’est qu’il frappe à côté, et pour cause. Car, en posant le principe d’un guide commun aux musulmans à travers une série d’affirmations relatives à l’accomplissement du croyant, on fixe aussi des normes communes conçues comme un repère s’imposant à tous, en renforçant la logique communautaire, et son poids sur ceux qui parmi eux veulent vivre comme ils l’entendent leur religion hors de tout conseil. C’est indirectement fabriquer une norme et poser le principe d’une prise en main, d’une influence qui, si elle n’est pas le but recherché, ce qui reste à vérifier, n’en crée pas moins les conditions, par-delà les déclarations bienveillantes. De plus, cette norme est vouée à renforcer la concurrence, par un risque de surenchère des courants les plus rigoristes, qui ne manqueront pas d’y voir une tentative de se faire doubler par la droite. Elles sont en quelque sorte « sur le terrain » à mille lieux de la Grande Mosquée.

L’institutionnalisation d’un « islam de France » est-elle possible, et même souhaitable ? C’est bien la question que pose finalement ce guide, dans le prolongement des illusions de cet islam frappé au sceau de la République qui reste introuvable."


Lire aussi dans la Revue de presse "Accorder islam et République" (Le Parisien, 9 fév. 26) dans le dossier Organiser l’"islam de France" (note de la rédaction CLR).


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