Revue de presse

Kamel Daoud : "Ferghane Azihari face au vide intellectuel camouflé en antiracisme" (Le Point, 19 fév. 26)

(Le Point, 19 fév. 26) Kamel Daoud, écrivain, Prix international de la Laïcité 2020 25 février 2026

[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]

Ferghane Azihari, L’Islam contre la modernité, éd. Presses de la cité, 15 jan. 26, 400 p., 22 e.

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"L’islam et la modernité sont en conflit. Je regarde Ferghane Azihari, essayiste, défendre ses idées sur un plateau TV. Son « origine » comorienne le protège des accusations de racisme, car il est lui-même « racisé ». Il est un intellectuel brillant, avec un texte travaillé, fort, sans atermoiements ni lâchetés académiques. Les télés et radios ont donné divers avis dont, notamment, des critiques de son dernier essai, avec des arguments connus : « c’est un livre qui va servir le discours de haine de l’extrême droite », « l’islam, ce n’est pas ça », « c’est dangereux », souvent accompagnés d’une condescendance universitaire. Cette promotion pour un livre d’un essayiste libéré de ses entraves révèle une perspective profonde, une coupe transversale. Elle met en évidence « la gauche » intellectuelle et son utilisation problématique du « on ne doit pas penser l’islam, car c’est mal penser des musulmans ». Le résultat est en fin de compte alarmant : en France, il est devenu tabou de critiquer l’islam, contrairement au christianisme.

La raison, elle, est entrée dans le catalogue des vieux outils du refus de penser tout court. Désormais, pour les gardiens du vide mondain, l’islam est lié, par réflexe, au registre décolonial : penser l’islam, c’est comme reconduire une posture de colonisateur. Penser l’islam est devenu une prohibition, une interdiction d’examiner une réalité bien française. Un mélange de contritions, d’exotisme, de mépris, de culpabilité, d’électoralisme et d’esprit de castes intellectuelles qui fait face à l’essayiste.

Un objet interdit d’appropriation
Car, secrètement, une partie de la gauche perçoit l’islam comme un objet étranger, « sauvage », interdit d’appropriation. Elle le considère comme étant « à eux ». Si « l’on veut les respecter », il faut le laisser dans son état brut, tel que décrit dans ses textes médiévaux, ses rites, ses prescriptions. Ferghane Azihari provoque alors un effet miroir : d’un côté, une prouesse de liberté et de pensée ; de l’autre, un vide intellectuel camouflé en antiracisme automatique, en héritage anticolonial ou en délicatesse communautaire poudrée.

C’est là que l’on comprend nos points en commun avec ceux qui, ici ou ailleurs, interdisent de penser cette religion. Dans les pays musulmans, on trouve de même des conservatismes politiques qui ont besoin de marabouter la foi pour garder la main sur les soumissions, des castes théologiques qui s’arrogent le monopole de l’interprétation et du droit de parler au nom d’Allah, des tueurs djihadistes qui font le « sale boulot » en décapitant ceux qui osent s’attaquer au dogme figé, à l’interdit, à la loi religieuse, à cette vaste question immédiate : « qu’est‑ce que l’islam ? ». Est-il celui, clinquant, des pays du Golfe ? Celui des talibans, qui ont réintroduit l’esclavage, ou des influenceurs édentés qui propagent le communautarisme ?

En France, ce même instinct de bannir, d’assassiner et d’excommunier existe également, autrement. Dès que cet essayiste publia son recueil, on condamna l’intention. Laquelle ? Penser. Penser les chiffres, les contradictions, les impasses, les interrogations sur l’avenir et l’état du monde dit « musulman ». On reproche moins à l’auteur ce qu’il dit que le fait même de se permettre de le dire.

Cessons d’accuser les autres de haine
Peut-on analyser l’islam dans ses textes fondateurs, ses déclinaisons doctrinales et son sens immédiat ? Au lieu de prétendre que nous le pensons pour éviter la réalité du milliard de musulmans dans le monde, pouvons-nous vraiment le penser ? Pourrions-nous cesser d’accuser les autres de complot et de haine et arrêter de brandir l’indignation comme un écran ?

L’islam a des difficultés à s’adapter au présent, à se remettre en question, à évoluer avec son temps. Les obstacles à cela viennent des djihadistes, des talibans, des idéologues du repli, mais aussi de certains intellectuels de gauche. Certains de ces derniers ont fui les pays musulmans pour s’installer en Occident, y profiter des libertés, mais y interdire aux autres de penser le non-pensé d’une époque entière.

À qui appartient l’islam ? À tous, à personne, à qui le veut ? Non. Apparemment, il est à ceux qui nous interdisent d’en creuser le sens ou le non‑sens au nom de leurs blessures narcissiques, de leur identité présumée, de leur histoire décoloniale. Un penseur libre est plus dangereux que jamais dans le monde musulman, tout comme un penseur « marron », en France, qui échappe aux plantations idéologiques. L’échafaud peut être un plateau TV, une campagne de discrédit, une décapitation. Les responsables de l’état de mort clinique de cette religion sont ceux qui refusent d’innover et préfèrent défendre le tapis volant plutôt que d’inventer la roue."



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