(P. Sastre, Le Point, 25 sept. 25) Peggy Sastre, journaliste scientifique et essayiste 1er octobre 2025
[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]

Lire "Tour télé d’ivoire".
C’est une vidéo « volée » en juillet dans un restaurant parisien et publiée en septembre par L’Incorrect, hebdomadaire droitier. On y voit Thomas Legrand et Patrick Cohen, figures du service public, attablés avec des cadres du PS. Ils parlent de Rachida Dati, évoquent leur « influence », suggèrent qu’ils font « ce qu’il faut » pour – ou contre – elle. Le premier donne l’impression de confondre son travail avec une mission partisane, le second ne dément pas, et le tout aura ranimé un serpent de mer sur l’indépendance des antennes payées par le contribuable, leur pluralisme idéologique et la place qu’y occupe, ou non, la contradiction.
Soit des préoccupations parfaitement raisonnables, pas neuves, et d’autant plus saillantes quand s’accumulent les nuages sur le service public d’information : financement sous pression, rapport imminent de la Cour des comptes, velléités de privatisation.
L’épouvantail plutôt que le fond
Ce qui rend le parapluie qu’aura choisi d’ouvrir Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions, parfaitement pitoyable. Plutôt que de répondre sur le fond – l’excès d’homogénéité des opinions ou le flou croissant entre journalisme et militantisme –, elle préfère l’écran de fumée et, dans une interview au Monde, conglutine la contestation dans un bon gros homme de paille. Selon elle, il n’y aurait qu’une odieuse « campagne de dénigrement » orchestrée par la galaxie Bolloré et son navire amiral, CNews, « chaîne d’extrême droite ». Et Ernotte de réclamer un soutien politique, un vrai : la démocratie est en péril, l’audiovisuel public est son dernier rempart, SOS.
On peut bien sûr estimer qu’une démocratie digne de ce nom nécessite un secteur public fort et capable de résister aux sirènes des intérêts privés et aux emballements idéologiques. Mais encore faut-il que cela soit bien le cas et que les briques du « rempart » ne soient pas en réalité un alignement, un entre-soi, une vision du monde hémiplégique.
Car ce que Delphine Ernotte feint d’ignorer, c’est que l’inquiétude sur le déséquilibre du service public n’est pas réservée à l’extrême droite. Elle hante aussi ceux qui, sans être des drogués à CNews, se demandent pourquoi certaines idées, certains sujets sont systématiquement abordés sous le même angle, avec les mêmes voix – les mêmes silences.
Couper le cordon sanitaire
Pire encore, elle ne semble pas saisir que le « cordon sanitaire » ne protège plus rien. Que, loin de dissuader, il radicalise ; que les nez bouchés ne calfeutrent plus, ils crédibilisent. Qu’à force de cacher tout malaise – sur l’objectivité d’un journaliste, le conformisme d’une rédaction ou la dérive d’un ton – sous le tapis de l’« extrême droite », on sert à de prétendus « fascistes » le monopole du bon sens et la prime au réel. Qu’on génère un effet Streisand doublé d’un effet boomerang : ce qu’on espérait occulter revient en force et en masse. Et qu’à ceux que l’on croit combattre on offre ainsi le luxe de passer pour les seuls à poser les bonnes questions.
L’ironie, cruelle, c’est qu’une présidente de télévision publique s’indigne des attaques de chaînes d’opinion tout en s’aveuglant sur sa propre maison et le fait qu’elle n’est plus perçue comme un terrain d’entente mais comme une tour d’ivoire.
Si l’audiovisuel public veut redevenir ce qu’il se targue d’être – un espace d’information libre, ouvert, pluraliste –, alors il devra faire bien plus que se murer derrière des épouvantails. Il lui faudra comprendre, comme d’autres autoproclamés gardiens de la démocratie, qu’une posture morale ne fait qu’aggraver la balkanisation car elle ne prêche que les convaincus. Parce qu’en démocratie, justement, ce que l’on refuse d’entendre, d’autres finissent toujours par le dire. Et que, à force de confondre critique et sacrilège, il ne restera bientôt plus qu’à pleurer la victoire de ceux qu’on a soi-même usinés.
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