Revue de presse

"Qui veut la peau de Jean Quatremer à « Libération » ?" (lepoint.fr , 7 av. 26)

7 avril 2026

"Le spécialiste des questions européennes, pilier du quotidien, est l’objet d’une assemblée générale ce mardi. Ses prises de position seraient une cause de « souffrance » pour certains de ses collègues.

Erwan Seznec

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Il y a les petits chefs sadiques, les patrons tyranniques et les employés qui se trouvent un collègue souffre-douleur. Ils sont nombreux. Et puis il y a Jean Quatremer, seul dans sa catégorie, celle du travailleur isolé qui harcèlerait un collectif.

Ce journaliste de 68 ans, salarié de Libération depuis près de quatre décennies, ferait souffrir une rédaction entière, soit 250 personnes en comptant les pigistes réguliers. Le tout sans prérogatives hiérarchique, et à distance. Réputé pour sa connaissance des coulisses de la politique européenne, Jean Quatremer se rend en effet très rarement à la rédaction parisienne du quotidien. Il vit à Bruxelles. C’est de là qu’il écrit ses articles ou ses messages sur les réseaux sociaux, et qu’il prépare sa chronique hebdomadaire sur LCI, « Quatremer en liberté ».

Ces dernières années, à plusieurs reprises, ses prises de position ont provoqué des remous. En 2019, sur X (qui s’appelait encore Twitter), il avait qualifié les Gilets jaunes de « beaufs d’extrême droite », « poujadistes », « racistes » et « homophobes ».

Pas de plainte, pas de condamnation
« La position de Jean Quatremer sur les Gilets jaunes ne représente pas celle du journal », avait précisé Libération le 11 janvier. « La caractéristique de Libé, c’est qu’il existe une multitude d’opinions différentes. Tout le monde peut s’exprimer », commentait alors Alexandra Schwartzbrod, directrice adjointe de la rédaction.

Ce n’est pas ce que semblent penser certains salariés, relayés par les délégués du personnel. Dans un message envoyé fin mars à l’ensemble de la rédaction, que le « Point » a consulté, ces derniers rappellent que « la liberté d’expression est protégée, elle n’est pas absolue. Ce droit fondamental ne peut pas être le cheval de Troie du racisme, des discriminations et de la haine fondées sur la religion ou l’origine, du sexisme et de l’homophobie ».

Jean Quatremer est visé. Il n’a jamais été poursuivi pour quelque propos que ce soit incitant à la haine ou la discrimination, mais peu importe, poursuit le courrier. « Les élu·es ont été stupéfait·es d’entendre la direction affirmer que toutes ces “opinions “ont leur place à Libération en l’absence de condamnation pénale ». Selon leur point de vue, la direction du titre a un motif de sanction contre Jean Quatremer, du seul fait qu’il occasionne de la « souffrance » aux salariés.

Embarras des ressources humaines
Par ses prises de position, il se livrerait à un « harcèlement discriminatoire » contre le collectif. Du moins, c’est ainsi que certains de ses membres le ressentent. « Ces ressentis ne caractérisent pas en des termes juridiques une faute constitutive d’une atteinte discriminatoire », a répondu, non sans quelque bon sens, la direction des ressources humaines.

Choisi comme avocat par Jean Quatremer (qui n’a pas souhaité s’exprimer), Richard Malka considère que « cette interprétation du harcèlement n’a aucun sens. Jamais un tribunal ne la validera. On parle de Libération. Si on devait retenir, pour qualifier le harcèlement, le fait de peiner quelqu’un, je vous laisse imaginer la réaction des personnes physiques et morales que le journal peine en les critiquant dans ses colonnes… »

Le journaliste est convoqué à un entretien disciplinaire vendredi prochain. Tout en rappelant son attachement à la liberté d’expression, dans la convocation, le directeur des ressources humaines de Libération mentionne deux prises de position de nature, selon lui, à porter atteinte à l’obligation de loyauté qui s’impose à tous les salariés.

Motifs prétextes
Jean Quatremer aurait dénigré Libération, le travail de la rédaction ou celui de ses collègues, « sur LCI en date du 11 février 2026, puis sur X en date du 13 février 2026, à l’occasion du retweet d’un post de Géraldine Woessner », journaliste au « Point ». La chronique sur LCI revenait sur des propos de Francesca Albanese, Rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens. Selon Jean Quatremer, ces propos étaient antisémites. Le journal Libération n’est évoqué à aucun moment dans cette chronique. Jean Quatremer relève seulement que « la presse de droite » a « couvert la montée de l’antisémitisme », contrairement à « la presse de gauche ».

Quant au tweet reposté, il mentionnait sans nommer personne certains « jeunes gens » de Mediapart, Libé ou du Conseil de déontologie journalistique et de médiation, « qui ont un peu de mal avec la déontologie », ironisait Géraldine Woessner, le tout à propos de l’innocence des gendarmes dans l’affaire Adama Traoré, la Cour de cassation venant de prononcer un non-lieu.

Avant l’entretien disciplinaire, ce mardi, se tiendra à Libération un « temps de parole » collectif, sorte de thérapie de groupe sur le cas Jean Quatremer. Contactée, la Société des journalistes et du personnel de Libération, qui s’est souvent plainte de lui, affirme que ce n’est pas à son initiative et se refuse à tout commentaire.

Un conflit politique
« Il n’est jamais cité alors que tout le monde sait que c’est lui », soupire Luc Le Vaillant. Cet autre pilier de la rédaction trouve que son collègue exagère parfois, mais il le défend fermement, au nom de principes simples. « Une société des rédacteurs n’attaque pas un des siens et un comité social d’entreprise ne porte pas atteinte à la liberté d’expression ». « La souffrance au travail occasionnée par Jean Quatremer », Luc Le Vaillant n’y croit pas une seconde. Selon lui, « cette affaire est un épisode de la guerre des gauches ».

Certains, à Libération, voudraient se débarrasser de Jean Quatremer car il constituerait un obstacle à l’alignement du titre sur la gauche tendance France Insoumise. Social-démocrate, pro-européen, Jean Quatremer était très peu Mélenchon-compatible. Depuis le 7 octobre 2023, ce critique intarissable du Hamas et de ses relais européens ne l’est plus du tout.

Ce n’est pas un cas isolé à Libération, mais pour le moment, « les pro-LFI sont à l’offensive », analyse une membre de la rédaction. Elle décrit « un groupe minoritaire ayant moins de dix années d’ancienneté, mais qui a pris l’ascendant sur une rédaction encore plus jeune ». Ces dernières années, le quotidien a connu un très fort renouvellement de ses équipes, suite à des vagues de départs et de recrutements. « Jean les enquiquine, résume la même source. La chefferie lui a demandé de ne plus mentionner Libération sur les réseaux sociaux et à la télé. Il a obtempéré mais sa notoriété est telle que cela ne change rien. Il est associé au titre. »

Fragilité économique
La direction du titre, de son côté, cherche le point d’équilibre (elle n’a pas souhaité s’exprimer). Le directeur de la publication et de la rédaction, le franco-israélien Dov Alfon, ne veut nullement sanctionner Jean Quatremer, mais il est soucieux d’apaiser ses troupes, pour éviter une embarrassante motion de défiance.

Denis Olivennes, de son côté, fait plus que soutenir le journaliste. Il insiste pour le garder dans l’équipe. Son point de vue compte. Président de Presse Indépendante SAS, la structure qui possède Libération, Denis Olivennes est le représentant de l’actionnaire, l’homme d’affaires Daniel Kretinsky, qui éponge depuis quatre ans les déficits de Libération. Il a accordé 17 millions d’euros de prêts supplémentaires au quotidien, en difficulté économique, en mars 2026. Au total, Daniel Kretinsky a déjà injecté 60 millions d’euros dans le titre.

« Ceux qui veulent la tête de Jean Quatremer devraient quand même se souvenir que la rédaction n’est pas maîtresse de son destin, relève un journaliste passé par Libération. S’il part, que Denis Olivennes le suit par écœurement et que Daniel Kretinsky en conclut que l’équipe est ingérable, la situation sera vraiment compliquée »."

[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]


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