Revue de presse

"Houellebecq ou l’extension du domaine du style" (Le Figaro, 22 août 25)

(Le Figaro, 22 août 25) 22 août 2025

[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]

"Des chemisettes d’informaticien frustré de son premier roman à la parka élimée du Goncourt en 2010, les sapes faussement banales de l’auteur français ont participé à son statut rare de rock star.

Par Hélène Guillaume

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Lire "De la chemisette d’informaticien frustré à la parka du Goncourt : ces looks qui ont fait de Michel Houellebecq une rock star".

« Michel Houellebecq, vous avez vitrifié la rentrée, vous en êtes aujourd’hui à 265 000 exemplaires. Vous avez gagné de l’argent, c’est pour ça que vous avez un nouveau look… Maintenant vous avez le look François Valéry », lance un Thierry Ardisson hilare à l’auteur devenu star depuis la sortie des Particules élémentaires, un an plus tôt. Il est vrai que ce 22 juin 1999, sur le plateau de « Rive droite/Rive gauche », l’émission culturelle quotidienne de Paris Première, ses cheveux blondis par le shampooing à la camomille, son teint hâlé, sa chemise à carreaux vichy bleu assortie à la couleur de ses yeux et au col largement ouvert sur le revers de sa veste en coton gris clair donnent à Houellebecq des airs de chanteur de
charme. « J’ai pensé à François Valéry effectivement, j’ai décidé d’essayer de faire ringard pop pour me décrédibiliser », assume l’écrivain en pleine forme. De là à imaginer que le tube culte Aimons-nous vivants (« N’attendons pas que la mort nous trouve du talent… », 1989) a inspiré son premier recueil, Rester vivant (1991), il n’y a qu’un pas… que nous ne franchirons pas.

Ce nouveau look, qu’il nomme lui-même « ringard pop », paraît surtout dû à l’influence de Bertrand Burgalat, avec lequel il va bientôt entrer en studio pour enregistrer l’album Présence humaine – le musicien et fondateur du label Tricatel est coutumier des costumes pastel, des cravates larges, des lunettes fumées et des cheveux mi-longs, raie sur le côté. Quelques jours après l’émission d’Ardisson, Michel revêt même son polo bleu ciel sur la Bamboo Beach d’Hyères pour scander ses poèmes inspirés de la Playa Blanca et des touristes allemands servis par l’easy-listening psychédélique de Bertrand. Mais cette parenthèse esthétique de dandy kitsch va se refermer bien vite alors que la tournée des plages de cet été-là finit en pugilat avec Burgalat… Retour au « Droopy schopenhauérien » (comme son copain Frédéric Beigbeder le qualifie) dont le nom a commencé à bruisser, cinq ans plus tôt, en librairie.

Féru de physiognomonie
1994, Houellebecq qui a fait Agro, Louis-Lumière et une dépression, avant de rejoindre le service informatique du ministère de l’Agriculture, puis celui de l’Assemblée nationale, a sorti son premier roman chez Maurice Nadeau. Malgré le peu de retombées dans la presse, le soutien de Michel Polac et le bouche à oreille font vite d’Extension du domaine de la lutte un livre culte. Les Français ne connaissent pas encore la tête de Houellebecq, mais découvrent ses personnages à travers le regard de son double fictionnel, informaticien dépressif dénonçant le système économique libéral et son corollaire, la misère sexuelle.

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Comme Balzac féru de physiognomonie, l’auteur montre son goût des détails vestimentaires pour raconter la réalité psychosociale et dresser le portrait moral de ses personnages. Ici, son univers est peuplé de chemisettes de geeks pathétiques et de minijupes de quadragénaires solitaires qui ne parviennent pas à se rencontrer. La hantise du narrateur, « le cadre », affiche, lui, sa réussite aussi bien financière que sentimentale : « Il a une montre Rolex , une veste en seersucker. À l’annulaire de la main gauche il porte une alliance en or, moyennement fine. Sa tête est carrée, franche, plutôt sympathique. Il peut avoir une quarantaine d’années. Sur sa chemise blanc crème on distingue de fines rayures en relief, d’un crème légèrement plus foncé. Sa cravate est d’une largeur moyenne , et bien entendu il lit Les Échos. »

Deux ans plus tard, le recueil de poèmes Le Sens du combat lui vaut le prix de Flore, soit 40 000 francs et un verre de pouilly-fumé pendant un an au café de Saint-Germain-des-Prés. Le milieu littéraire parisien s’entiche de cet écrivain plus punk qu’informaticien, qui tient ses Philip Morris entre le majeur et l’annulaire comme Georges Perec et les soldats de la Seconde Guerre, qui devait garder l’index libre pour appuyer sur la détente…

Avant-garde
C’est en 1998 qu’il cristallise véritablement son image médiatique avec Les Particules élémentaires, alors que les critiques débattent sur son dézingage de l’idéologie soixante-huitarde et son penchant pour le clonage dans les journaux, à la télé, à la radio. Une photographie en noir blanc restera dans les mémoires : Houellebecq fumant, la chemise à carreaux et la veste de costume froissée, le rabat de la poche à moitié plié, portant dignement à l’avant-bras un sac de supermarché. Ce portrait, signé Renaud Monfourny, illustre l’article de Marc Weitzmann « Monoprix pour un maxi livre » dans le numéro d’août des Inrocks – il figurera, l’année d’après, en couverture d’Extension du domaine de la lutte en poche chez J’ai lu. « J’ai pris cette photo avant qu’il ne se prépare : c’est pour ça qu’il porte encore son sac, c’était le sien, racontait son auteur, à Franceinfo. C’est vrai qu’elle le résume parfaitement : la cigarette, le geste, le sac de courses Monoprix. Les gens ont l’habitude de dire qu’il est habillé comme l’as de pique, mais en fait il a un style, qui n’est évidemment pas dans les canons de la mode et de l’élégance, mais qui est très cohérent depuis le début. »

Pas dans les canons de la mode, mais pas si éloigné d’une certaine avant-garde. Ainsi, ce sac (servant à transporter moins ses provisions que ses boîtes d’anxiolytiques) fait écho au cabas en coton donné dans les boutiques de Martin Margiela, le grand designer du minimalisme et du ready-made de ces années-là. Ironie de l’histoire, l’objet élu pour sa fonctionnalité autant pour que sa banalité sera bientôt éradiqué, remplacé pour de (justes) questions écologiques par d’affreux sacs de supermarché en polyester imprimé. Qu’importe, Houellebecq s’en est déjà détourné au profit du sac à dos, taillé pour sa nouvelle vie d’auteur à succès mis en disponibilité de l’Assemblée nationale, et désormais en prise avec le réel, de l’Irlande à l’Andalousie et la Slovénie durant son stage chez Raël.

« La plus belle parka jamais fabriquée »
Autre attribut de ce néo-aventurier, la parka, présente dès Extension du domaine de la lutte – « Quant à moi je suis vêtu d’une parka matelassée et d’un gros pull style “week-end aux Hébrides”. J’imagine que dans le jeu de rôle qui est en train de se mettre en place je représenterai l’homme système, le technicien compétent mais un peu bourru, n’ayant pas le temps de s’occuper de son habillement et foncièrement incapable de dialoguer avec l’utilisateur. » Elle devient centrale dans la vie de Houellebecq, l’auteur comme le personnage de La Carte et le Territoire, en 2010. « Dans ma vie de consommateur, j’aurai connu trois produits parfaits : les chaussures Paraboot Marche, le combiné ordinateur portable-imprimante Canon Libris, la parka Camel Legend. Ces produits, je les ai aimés, passionnément […]. Eh bien cette joie, cette joie simple, ne m’a pas été laissée. Mes produits favoris, au bout de quelques années, ont disparu des rayonnages, leur fabrication a purement et simplement été stoppée – et dans le cas de ma pauvre parka Camel Legend, sans doute la plus belle parka jamais fabriquée, elle n’aura vécu qu’une seule saison… »

C’est ce modèle qu’il porte, au mépris du thermomètre, en août 2010, en pleine promotion de son cinquième roman – comme en témoigne la photographie de cet article. Et le 8 novembre, chez Drouant, pour recevoir le prix Goncourt, puis le soir, au Théâtre de l’Odéon, où il l’évoque même dans son discours (rapporté par Beigbeder dans Le Figaro) : « Je suis content. On a beaucoup critiqué ma parka, mais elle est tout de même bien utile par temps pluvieux. Je pense que, si je n’avais pas eu ce prix, il y aurait eu de l’énervement en France, et ce n’est pas souhaitable. Notre pays n’en a pas besoin. J’étais devenu une grande cause, comme les bébés phoques. Il fallait sauver le Goncourt de Houellebecq. » Cette parka - après l’arrêt de la production de la Legend, il se serait (mal) consolé avec une Camel Active - est à Houellebecq ce que la chemise blanche est à BHL, à la différence que cet oripeau grunge lui a valu lors de sa fameuse tournée des plages d’être pris pour un clochard par les policiers monégasques.

Sa panoplie médiatique fait désormais couler presque autant d’encre que ses romans dits « à polémique ». « J’ai longuement observé comment il s’habillait et j’en ai conclu que ce n’était absolument pas déplorable, expliquait en 2015 à Vanity Fair son ami, le légendaire arrangeur Jean-Claude Vannier. Ses godasses, on ne les trouve nulle part. Le petit sac à dos minable, idem. En fait, c’est une sorte de dandysme. » Dans Le Figaro Magazine , lui-même revendique son « look un peu grunge, chemise à carreaux, cheveux vaguement longs et vaguement sales, [qui] existe depuis toujours du point de vue de la culture rock […]. Oui, on est prisonnier de son look, donc autant choisir une prison confortable. Dans mon cas, parka-sac à dos, c’est facile à vivre. » En 2010, Houellebecq a 54 ans, et son personnage de rock star en Mephisto est un sommet du genre, à la fois cynique, drolatique, sexy et médiatique. Les années suivantes, il va orchestrer sa déchéance."


Voir aussi dans la Revue de presse le dossier Michel Houellebecq dans Chasse aux “nouveaux réacs” (note du CLR).


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