Revue de presse

B. Joubert : « Aujourd’hui, des gens de gauche, et même d’extrême gauche, appellent à la censure » (Charlie Hebdo, 25 juin 25)

(Charlie Hebdo, 25 juin 25). Bernard Joubert, auteur du « Dictionnaire des livres et journaux interdits » (Éditions du Cercle de la Librairie) 29 juin 2025

[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]

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Lire "Entretien. « Aujourd’hui, des gens de gauche, et même d’extrême gauche, appellent à la censure »".

Propos recueillis par Lorraine Redaud

Alors que le parquet de Nanterre a renoncé à faire appel dans l’affaire Vivès, l’auteur du « Dictionnaire des livres et journaux interdits » (Éditions du Cercle de la Librairie), Bernard Joubert, revient pour Charlie sur toutes les interdictions qui ont touché le monde de la bande dessinée, des commissions ministérielles aux associations familiales en passant par les réseaux sociaux.

Charlie Hebdo : Dans le hors-série des Cahiers de la BD à paraître ce 27 juin, vous avez enquêté sur les commissions de censure, notamment celle créée en 1949 qui surveille la bande dessinée. Quel a été son rôle ? A-t-elle encore un poids aujourd’hui ?

Bernard Joubert : Cette commission, baptisée Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence, avait été envisagée pour les parutions dédiées à la jeunesse seulement, comme son nom en a gardé trace, mais elle a tout de suite demandé et obtenu l’interdiction de publications pour adultes. Au temps où elle était puissante, dans les années 1950 et 1960, une bande dessinée avec des cases de nudité risquait fortement d’être interdite d’exposition. Hara-Kiri l’a été alors à deux reprises. Ça a commencé à changer au tournant des années 1960-1970, quand les sex-shops ont été tolérés, puis lorsque la pornographie a été autorisée au cinéma. À cette époque, la commission comptait 60 membres, 30 titulaires, 30 suppléants, des représentants de plusieurs ministères, des associations familiales, dont l’Union nationale des associations familiales (Unaf), qui y a toujours été très présente, des mouvements de jeunesse tels que les Scouts et les Francas, et des professionnels de l’édition. Ces derniers avaient officieusement un rôle de contrepoids aux partisans de la censure, mais intervenaient rarement. Ou bien à charge, pour faire disparaître un concurrent ! Aujourd’hui, la commission est moribonde. Sa composition a été réduite de moitié et, alors qu’elle s’est longtemps réunie un après-midi entier tous les deux mois, c’est maintenant une heure par trimestre. Quatre heures par an ! Elle pourrait disparaître sans que ça se remarque.

Vous racontez aussi les déboires de certains magazines avec la Commission paritaire des publications et agences de presse, qui a notamment refusé cette année de donner son agrément à Charlotte Mensuel, au prétexte de dessins jugés « pornographiques »…

Cette commission, contrairement à l’autre, n’est pas là pour faire de la morale. Elle a des critères techniques : vérifier que vous n’êtes pas un catalogue publicitaire, que vous paraissez au moins quatre fois par an, etc. Son agrément permet de bénéficier de la TVA réduite pour la presse et de tarifs préférentiels pour les abonnés. Je suis chroniqueur à Charlotte Mensuel et je connais les anciennes décisions de cette commission, mais quand on m’a annoncé qu’elle trouvait pornographique notre premier numéro, je suis tombé des nues. On ne comprenait même pas de quoi elle parlait ! Quand on l’a relancée, elle a indiqué que ça concernait cinq pages de BD, trois d’Andrea Pazienza, un auteur italien qui est mort en 1988 et est vénéré dans son pays, alors qu’il n’a quasiment jamais été traduit en français, et deux de l’Espagnol Jordi Bernet, déjà parues au siècle dernier dans L’Écho des savanes, sans problème. Des dessins soft, en plus ! Il y a quelque chose d’anormal dans cette décision, qui sent l’abus de pouvoir, aussi l’éditeur a-t-il saisi le tribunal administratif.

Au fond, la prétendue protection de la jeunesse n’est qu’un prétexte pour censurer ce qui déplaît ?

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Souvent. Prenez l’interdiction de L’Hebdo Hara-Kiri en 1970, après la fameuse couverture « Bal tragique à Colombey – 1 mort ». Tout le monde savait pertinemment que ce n’était pas pour « protéger la jeunesse », comme le prétendait le ministre de l’Intérieur, mais parce qu’on riait de De Gaulle. Pareillement, dans la même décennie, on interdisait d’exposition beaucoup de romans-photos pornographiques vendus dans les sex-shops. Or, par définition légale, ces boutiques ne laissaient pas entrer les mineurs, lesquels ne risquaient donc pas de voir les livres en rayon. En fait, c’est simplement la pornographie qui déplaisait et était visée, mais il fallait justifier une procédure facile d’utilisation, des dizaines d’arrêtés pouvant être signés en une même journée.

On parle des commissions, mais il y a aussi énormément d’associations qui jouent le rôle de pères la morale en attaquant des musées, des éditeurs…

Oui, mais leur présence n’est pas nouvelle et je ne trouve pas qu’elles soient plus actives aujourd’hui qu’il y a dix, vingt ou cinquante ans, pour ce qui concerne l’édition du moins. Dans les années 1950, le Cartel d’action morale et sociale faisait des procès à Boris Vian, Gallimard et Henry Miller… Quant aux musées, c’est en 1994 qu’on leur a offert comme arme l’article 227-24, et ça fait donc une trentaine d’années qu’elles l’utilisent. Le phénomène nouveau, ce sont les réseaux sociaux et, comme on l’a vu entre autres avec l’affaire Bastien Vivès, des éditeurs et des dessinateurs de gauche, et même d’extrême gauche, ont appelé à la censure de leur collègue.

Puisque l’on parle de Vivès, le parquet de Nanterre, qui s’était le mois dernier déclaré incompétent pour le juger, a décidé de ne pas faire appel, et donc de ne pas le poursuivre. Est-ce une bonne nouvelle pour le monde de la bande dessinée et de l’art en général ?

C’est une très bonne nouvelle pour Vivès et ses éditeurs, Glénat et surtout Les Requins Marteaux, qui peinent à survivre. Ça l’est moins pour nos libertés à tous puisqu’on reste dans une incertitude quant à l’application de la loi, ce qui est propice à l’autocensure. La justice semble bien embarrassée quand il s’agit d’appliquer l’article 227-23 à des BD ou à des peintures. Elle évite de le faire et je la comprends. Dans les débats parlementaires qui ont étendu le délit d’« image » pornographique d’un mineur à sa « représentation », il n’a jamais été question de dessins ou de peintures. Le sénateur Jolibois expliquait que son amendement permettrait de lutter contre les « images virtuelles », ce qui se comprenait comme l’imagerie numérique très réaliste, pas les croquis rigolos de Petit Paul et sa bite géante. Un législateur actuel ferait bien de replancher sur le sujet.

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Jusqu’à quel point une censure fonctionne-t-elle ?

À étudier le passé, je trouve que les censeurs échouent sur le long terme. Avec la loi de 1949, ils ont lutté contre les super-héros américains, les romans policiers, l’homosexualité, la nudité, l’érotisme puis la pornographie… Succès momentané, mais quelques années après, c’était un constat d’échec. Aujourd’hui, les éditeurs n’osent pas réimprimer les BD poursuivies de Vivès, qui se sont vite épuisées, mais elles le seront un jour. Et lui-même n’a pas perdu son envie de dessiner. C’est ce qui est le plus important pour moi. Des écrivains et des artistes ont dans le passé été brisés par un procès, alors que son avant-dernier livre, La Vérité sur l’affaire Vivès, est une fiction hilarante parfaitement réussie.

Les éditeurs seraient-ils devenus, à leur tour, des adeptes de la censure ?

Je l’évoque un peu dans le hors-série des Cahiers de la BD. Mon attention a été attirée par le Syndicat des éditeurs alternatifs qui, comme son nom le laisse deviner, regroupe des petites structures à l’esprit volontiers rebelle. Deux éditeurs ayant édité Vivès en font partie, Les Requins Marteaux et Le Monte-en-l’air. Or, au début de l’affaire Vivès, le vice-président a proposé non pas un soutien, mais que soit rédigé un communiqué contre Vivès. Puis, dans la foulée, que les statuts du syndicat soient modifiés afin, je cite le compte rendu de l’assemblée générale, que ne soient pas édités « d’ouvrages faisant la promotion de comportements condamnables juridiquement ou moralement ». Il n’a pas eu gain de cause, mais j’ai été peiné de lire les tergiversations de quelques vieux éditeurs libertaires qui se demandaient si, oui ou non, ils pourraient être partants pour pilonner certains titres immoraux de leurs catalogues. J’aurais préféré qu’ils aillent droit au but : non. J’étais triste pour eux.


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