Revue de presse

"Gainsbourg, Halimi et la cause palestinienne" (M. Guerrin, Le Monde, 4 oct. 25)

(M. Guerrin, Le Monde, 4 oct. 25). Michel Guerrin, rédacteur en chef au "Monde" 4 octobre 2025

[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]

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Lire « S’indigner que Charlotte Gainsbourg incarne à l’écran Gisèle Halimi, c’est nier le métier d’actrice et les enjeux d’un biopic ».

"Voilà dix jours que la polémique ne faiblit pas. L’actrice Charlotte Gainsbourg, qui s’affiche en défenseuse d’Israël, est-elle digne d’interpréter dans un film l’avocate Gisèle Halimi, morte en 2020, qui défendait la cause palestinienne ? Beau sujet de débat si les deux camps dialoguaient. Non, bien sûr, ils s’envoient au visage des noms d’oiseaux.

La question est théorique au sens où le biopic Gisèle, de Lauriane Escaffre et Yvo Muller, mettant l’accent sur la militante pour l’IVG, est déjà tourné ; il sortira en 2026. Elle se pose depuis que le nom de Charlotte Gainsbourg figure parmi une vingtaine de personnalités, dont Bernard-Henri Lévy, Alain Minc, Joann Sfar ou Philippe Torreton, ayant signé une tribune dans Le Figaro le 19 septembre, demandant à Emmanuel Macron de conditionner la reconnaissance d’un Etat palestinien à « la libération des 48 otages » et au « démantèlement du Hamas » – sinon ce serait « une capitulation morale face au terrorisme ».

Ce texte indigne la gauche radicale, notamment la députée européenne Rima Hassan (La France insoumise), et enflamme les réseaux sociaux, tandis qu’une pétition en ligne dénonce une « incarnation falsifiée » de Gisèle Halimi par Charlotte Gainsbourg. L’un des fils de l’avocate, Serge Halimi, ancien directeur du Monde diplomatique, ajoute dans Blast que sa mère « aurait lu cette tribune avec dégoût ». L’actrice ne s’est pas encore exprimée.

Chacun pense ce qu’il veut du texte dans Le Figaro. Chacun pense ce qu’il veut de Charlotte Gainsbourg. On pourra ne pas voir le film à cause d’elle ou le voir pour elle. On pourra saluer son interprétation ou la trouver médiocre. Mais, franchement, comme l’écrit notre confrère Luc Le Vaillant dans sa chronique le 29 septembre pour Libération, toute actrice a le droit à « une double vie », publique et privée. Ou alors c’est nier l’essence même de son métier et la portée des mots « interprétation » et « représentation ».

Cette position est celle de l’avocat Jean-Yves Halimi, autre fils de Gisèle Halimi, qui, le 26 septembre, constate que, si les convictions de Charlotte Gainsbourg sont « à l’opposé » de celles de sa mère, « on ne demande pas à un comédien de partager tous les engagements du personnage public qu’il interprète, mais d’incarner son rôle le mieux possible ». Et puis faire parler les morts est un exercice délicat, que nombre d’héritiers d’artistes (pas tous) manient avec l’obsession de bien faire, de magnifier papa ou maman, au point parfois de s’ériger en gardiens d’un temple dont ils estiment être les seuls à posséder la clé.

Se rejoue ici un mauvais film apparu il y a sept ou huit ans, porté par des concepts anglo-saxons alors inconnus du public, comme « appropriation culturelle » et « cancel culture ». Au nom du progrès et des minorités, de bonnes âmes sincères ont cru pouvoir délivrer des certificats d’origine contrôlée et graver dans le marbre de nouveaux commandements : une personne cisgenre ne peut incarner à l’écran une personne transgenre, une femme un homme, un juif un non-juif, une artiste blanche ne peut peindre une douleur noire, etc. Dans le film Moi qui t’aimais, de Diane Kurys, sorti en salle le 1er octobre, Roschdy Zem joue Yves Montand et, bien sûr, il s’est trouvé des voix pour dénoncer un choix « trop arabe ».

Tout cela, on le sait maintenant, est en partie responsable de l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. En réaction, depuis neuf mois, et au nom d’une Amérique blanche et virile, le président des Etats-Unis invite ses troupes zélées à couper les têtes culturelles qui salissent l’Amérique, à dénigrer aussi le féminisme si bien incarné par Gisèle Halimi. Ce retour de bâton est en bonne place dans l’excellent livre de Luc Le Vaillant, Dernières ré/jouissances et charmantes offenses (éditions du Rocher, 340 pages, 19,90 euros), recueil de ses chroniques, notamment celles réunies sous l’intitulé « Wokisme, censure et autres annulations ambiantes ».

Un ressort de cette triste affaire Gainsbourg est le format du biopic. Ces films biographiques, au-delà de l’aspect esthétique, portent des enjeux politiques et identitaires, un peu comme les statues de nos « grands hommes » que l’Etat plantait dans l’espace public, surtout sous la IIIe République, afin de façonner un imaginaire collectif autour de visages glorieux.

Ce n’est pas un hasard si Gisèle Halimi a donné lieu à un autre projet de film (avant de tomber à l’eau), titré Hors la loi, dont le choix de l’actrice, Virginie Efira, avait également fait polémique. Non parce qu’elle avait signé une tribune, en décembre 2023, demandant « un cessez-le-feu » à Gaza, mais parce qu’une « blonde, blanche, née en Belgique » ne peut incarner une « juive et tunisienne » (Le Point du 4 février).

Décidément, on n’en sort pas. Dans un biopic, une actrice est tristement réduite à l’idée que l’on se fait du personnage joué : le physique (Efira) ou les convictions personnelles (Gainsbourg). Ce leurre cache un vrai sujet : le biopic sert le plus souvent à sanctifier les morts, à les laver de leurs péchés, afin que le peuple puisse communier autour de leur résurrection à l’écran. Evidemment parfois il y a un bug, par exemple l’abbé Pierre, montré comme un saint dans le film Une vie de combats (2023), et qui s’est révélé être un prédateur sexuel dans la réalité.

Rejeter le film sur Halimi en raison des prises de position pro-Israël de Charlotte Gainsbourg sur Gaza renvoie enfin à une question qui agite fort les milieux culturels dans le monde : faut-il boycotter les œuvres venues d’Israël, alors que l’écrasante majorité de leurs auteurs sont des opposants farouches à Benyamin Nétanyahou ? Des collectifs palestiniens appellent, par exemple, à ne pas voir le film Oui (sorti le 17 septembre), de l’Israélien Nadav Lapid, brûlot contre le régime actuel mais qui a bénéficié de financements de son pays. Même dilemme pour le chef d’orchestre Lahav Shani, écarté de certains concerts. C’est ainsi que le camp du bien, à force d’éliminer ses propres amis, finit par se retrouver bien seul."


Voir aussi dans la Revue de presse toute la rubrique "Appropriation culturelle" dans Liberté d’expression : culture (note de la rédaction CLR).


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