(Le Point, 13 août 26) Abnousse Shalmani, journaliste, essayiste, écrivain et réalisatrice, présidente du jury du Prix de la Laïcité 2023 18 août 2026
"En Occident, on boucle des quartiers pour des processions religieuses. Mais une société qui accorde à la foi ce qu’elle interdit à la raison a déjà renoncé à la liberté.

Lire "La liberté de conscience n’est pas un passe-droit"
Quarante mille personnes vêtues de noir ont défilé dans les rues de Dearborn, dans le Michigan, pour célébrer l’Arbaïn, soit le quarantième jour du deuil de l’imam Hussein, petit-fils du prophète Mahomet et fils d’Ali qui a subi le martyre à Karbala en l’an 680. L’inédit de l’affaire étant que cela ne se passe plus à Téhéran ou Mechhed, mais aux États-Unis, qui ont donc connu leur plus grande procession chiite. Les avenues étaient bouclées, la police largement mobilisée, le maire en tête de cortège saluait le « sacrifice » qui inspire, répétait-il tout illuminé, « la résistance à l’oppression ». À Londres, à Sydney, jusque dans les villes suédoises, la même scène se rejoue chaque année, toujours plus vaste. Tu me diras, cher lecteur : où est le mal ? Et tu as raison. Des hommes pleurent hystériquement un mort vieux de quatorze siècles et alors ? La belle affaire !
Le mal n’est pas qu’on pleure ou qu’on défile pour sa foi, il n’est pas dans le besoin du religieux pour tenir sa vie, bon an mal an. Il est dans ce qu’on nous prie de ne plus voir. Car derrière le mot « sacrifice », martelé comme une incantation par les organisateurs et gobé tel quel par les élus, il y a un culte du martyre. Et je rappelle pour les distraits que le martyre n’est pas une valeur neutre, mais la sacralisation de la mort donnée et reçue pour la foi, l’exaltation du sang versé comme preuve suprême de la vérité. On peut l’habiller de « justice », de « paix », de « dignité humaine » – choisissez vos mots d’amour –, le vocabulaire est soigné, les banderoles disent « Free Gaza » plutôt que d’appeler à la destruction d’Israël et des Juifs. Ouf ! Mais l’universalisme dont je me réclame n’a jamais confondu la compassion pour les morts, tous les morts, avec le culte de la mort, quelle que soit la « beauté » de la mort. La République laïque s’est construite précisément contre l’idée que verser son sang prouve qu’on a raison. « Mourir pour des idées, d’accord, mais de mort lente », chantait Georges Brassens.
Voilà la capitulation douce, souriante, municipale, habillée d’amitié entre les peuples. Elle ne vient pas des fidèles, qui sont chez eux dans leur foi – c’est leur droit le plus strict et je ne le leur conteste pas. Elle vient de ces maires occidentaux qui ferment une artère pour un rite dévotionnel qu’ils seraient par ailleurs incapables de définir, et qui baptisent « unité » ce qui est d’abord une démonstration de force communautaire ; de ces commentateurs qui, dès qu’on interroge, dégainent l’accusation d’islamophobie par pur réflexe pavlovien, car nous craignons tellement d’offenser que nous avons désappris à distinguer. Or distinguer est le premier devoir de l’esprit libre, né de la Révolution française, qui dit l’émancipation et le refus des discriminations.
Prenons le cas le plus concret. À Hamtramck, ville voisine de Dearborn, un conseil municipal entièrement musulman a voté en 2023 l’autorisation d’égorger des bêtes à domicile au nom de la liberté religieuse. Au nom de quoi le refuse-t-on, alors, à un éleveur laïque, à un chasseur, à quiconque n’invoque pas le Ciel ? La liberté de conscience se mue en passe-droit dès lors qu’on la baptise « religieuse ». C’est l’exception qui, patiemment, récrit la règle commune. Une société qui accorde à la foi ce qu’elle interdit à la raison a déjà renoncé à l’égalité et à la liberté (et l’un ne va pas sans l’autre).
Je ne réclame rien qu’on n’exigerait d’une procession catholique, bouddhiste, d’un défilé identitaire, d’un rassemblement politique quelconque : la même toise pour tous. Qu’on célèbre en privé ce que l’on veut, mais que l’espace public, lui, demeure ce lieu neutre où nulle vérité révélée ne s’impose aux autres. Ce n’est pas de l’hostilité mais le contrat qui nous permet de vivre ensemble sans nous entretuer, héritage qu’il faut défendre bec et ongles, parce qu’il a coûté énormément de sang, suffisamment pour espérer qu’il ne coule plus de nouveau pour des croyances religieuses. L’Occident ne capitule pas lorsqu’il accueille, au contraire, mais lorsqu’il n’ose plus nommer."
[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]
Voir aussi dans la Revue de presse les rubriques Liberté de conscience et Liberté d’expression,
dans les Contributions Soumettre les citoyens à la neutralité dans l’espace public serait contraire à la liberté d’expression (Catherine Kintzler, 30 av. 24) (note de la rédaction CLR).
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