Revue de presse

"Entrisme des Frères musulmans : la bataille est-elle perdue d’avance ?" (G. Chevrier et E. Razavi, atlantico.fr , 21 mai 25)

(G. Chevrier et E. Razavi, atlantico.fr , 21 mai 25). Guylain Chevrier, docteur en histoire, enseignant et formateur en travail social, membre du Conseil d’administration du Comité Laïcité République ; Emmanuel Razavi, grand reporter, spécialiste du Moyen-Orient 23 mai 2025

[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]

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Lire "Entrisme des Frères musulmans : la bataille est-elle perdue d’avance ?"

"Atlantico : Un rapport explosif de 73 pages rendu par les services de renseignement au ministère de l’Intérieur fait état d’un tableau alarmant sur l’influence des Frères musulmans en France. On dénombrerait ainsi 139 lieux de culte affiliés aux Musulmans de France, émanation de la société des Frères musulmans, auxquels il convient d’ajouter 68 lieux réputés « proches » répartis dans 55 départements. Il y aurait aussi 280 associations qui opèrent dans tous les domaines (éducation, finance islamique, jeunesse, etc). Doit-on s’en inquiéter ? L’entrisme est-il une méthode historique des Frères musulmans ? On se souvient notamment du roman Soumission où Michel Houellebecq l’évoquait.

Emmanuel Razavi : Je vais vous exposer mon point de vue de reporter, qui a passé 25 ans à faire des enquêtes sur le sujet, notamment en Égypte, en Jordanie, en Irak, au Pakistan, à Gaza, mais aussi en France, en Espagne, en Allemagne et au Royaume-Uni. Ce qu’il faut comprendre à propos des Frères Musulmans, c’est que leurs fondateurs avaient pour objectif d’organiser toute société où vivent des musulmans, autour des valeurs de l’islam et de la charia. Leur projet était, et reste religieux, mais il est aussi social, juridique et politique. C’est là sa spécificité. Ils sont donc les tenants d’un combat avec un fort enjeu civilisationnel. En 2007, au Caire, j’ai rencontré Gammal el-Banna, le frère du fondateur de la confrérie. Il m’avait confié que l’une des premières cibles des fondateurs des Frères Musulmans, en 1928, c’étaient les dockers du canal de Suez. Cela entrait dans le cadre d’une stratégie assez large de rassemblement, qui allait du prolétariat aux intellectuels musulmans. Leur idée de révolution islamique et d’islamisation de la société a perduré jusqu’à aujourd’hui. Toutes les associations cultuelles et culturelles qui se disent proches d’eux opèrent ainsi, avec le but d’islamiser la société dans laquelle ils évoluent, y compris en Europe. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ils ne s’en cachent pas. Donc oui, les Frères Musulmans représentent un danger pour la France et les démocraties européennes qui font face à un ennemi dangereux. L’organisation des Frères Musulmans fait de l’entrisme, et se répand dans toutes les couches de la société. Je le raconte depuis plus de deux décennies dans mes reportages pour le Figaro Magazine, ou Arte.

Guylain Chevrier : On rappelle à l’occasion de ce rapport cette harangue proférée en 1928 par Hassan-Banna, fondateur des Frères musulmans à Ismaïlia, dans la banlieue du Caire : « Nous, les Frères musulmans, sommes comme un immense hall dans lequel n’importe quel musulman peut entrer par n’importe quelle porte pour partager ce qu’il souhaite. Rechercherait-il le soufisme, il le trouverait. Rechercherait-il la compréhension de la jurisprudence islamique, il la trouverait. Rechercherait-il du sport et du scoutisme, cela est ici. Rechercherait-il le combat et la lutte armée, il les trouverait. (…) Vous êtes venus à nous avec la préoccupation pour la “ nation ”. Ainsi je vous accueille. » avec un dessein, recruter pour instaurer à terme un Etat islamique mettant la société sous son contrôle par la charia. Ce rapport indique que la France est devenue une porte d’entrée à ce projet.

On sait comment les Frères musulmans conçoivent leur projet politique, au contraire du wahabisme, c’est par l’entrisme, la séduction, la pénétration des institutions en donnant le change sur leurs intentions, se présentant avec une volonté d’apaisement tout en nourrissant l’ambiguïté, le double langage, qui avait atteint un summum lorsque Tariq Ramadan avait proposé de discuter d’un moratoire sur la lapidation. Une propagande bien huilée, qui passe par l’interprétation de la laïcité comme l’égalité des religions, ce qui induit que, si on ne donne pas par exemple aux représentants de l’islam les mêmes moyens dont dispose historiquement l’Église catholique, l’Etat est inévitablement « islamophobe ». Contrairement aux salafistes qui rejettent certaines des conceptions politiques occidentales, les Frères musulmans, eux, les voient comme un levier pour leur perspective, tels que la formation de partis ou de structures organisationnelles, la participation aux élections, l’accès des femmes à l’espace politique ou professionnel pour leur faire jouer un rôle dans leur stratégie prosélyte…

Que dire de la genèse de la Société des Frères Musulmans, née en Egypte dans les années 20 sous l’influence d’Hassan el-Banna, mais aussi de Sayyid Qutb qui a ensuite marqué une rupture ? Son influence va-t-elle au-delà du monde sunnite ? En Occident même grâce à l’implantation de fortes minorités musulmanes ?

Guylain Chevrier : Le salafisme a été inspiré par l’imam Ahmed ibn Hanbal (780-855) qui le premier prône un islam rigoriste appuyé sur un appel aux ancêtres. Pour eux, le déclin des pays musulmans face à l’Occident résulte de l’oubli du message originel de l’Islam. Il prêche pour une lecture littéraliste et puritaine de l’islam impliquant l’inégalité entre les hommes et les femmes, les châtiments corporels, l’application rigoriste de la charia et le contrôle des rapports sociaux. La confrérie islamiste née au début du XXᵉ siècle prône l’instauration d’un État régi par la loi islamique et condamne les dirigeants des pays majoritairement musulmans qui ne respectent pas la charia. Le principal inspirateur de l’inflexion de l’abandon de la violence pour la conquête du pouvoir politique pour y installer l’islam est le théologien Sayyid Outb. C’est ainsi que les Frères musulmans, nés dans les années 1920, sont présentés comme des radicaux qui ont renoncé à la violence pour peser sur le destin des sociétés dont, occidentales, où sont installés de nombreux musulmans, influencer aussi les instances internationales. Leur but est de développer pour ce faire un lobby capable de faire émerger un vote musulman, à l’image de l’oumma, la nation musulmane qui se place au-dessus des Etats-nations, susceptible de submerger les démocraties. S’ils ne prônent pas le djihadisme, le but est le même que pour les autres islamistes, celui de prendre le pouvoir politique pour imposer une vision religieuse qui n’est pas moins radicale, mais par des voies plus tortueuses, qui impliquent d’intégrer à la stratégie le fonctionnement de l’ennemi. Les Frères musulmans ne craignent pas d’emprunter au mouvement contemporain de la contestation, des concepts comme la justice sociale, l’anticolonialisme, ou l’égalité économique, que des conservateurs fidèles à leur vision rigide n’utiliseront pas. On pourrait parler de taqîya, pratique de précaution consistant à dissimuler ou à nier sa foi afin d’éviter la persécution, mais qui est aussi l’art de la dissimulation, le cas échéant, à des fins de subversion.

On a vu en Egypte ou en Tunisie comment ils ont, à un moment, utilisé aussi la violence lorsqu’elle est apparue comme un moyen nécessaire dans leur tentative de conquérir le pouvoir ou de le confisquer. Ils ont aussi soutenu le Hamas, par exemple, en contribuant à l’armer. L’islamisme reste l’islamisme, tous ses courants ont en commun le traditionalisme en matière d’exégèse coranique qui nie la liberté de l’homme et postule le caractère incréé du Coran. L’Arabie saoudite a contribué avec d’autres pays du Golfe à financer et promouvoir cette doctrine qui s’est progressivement propagée à travers le monde, notamment via la Ligue islamique mondiale.

La résidence dans les pays mécréants n’est interdite que pour la personne qui ne peut y accomplir les rites de sa religion. Ce qui constitue dans la tradition un formidable argument d’invitation inévitablement à les imposer. Prenons l’exemple du Ramadan, dans les pays musulmans, pendant cette période, tout est organisé pour permettre des adaptations de la vie sociale en fonction de cette prescription religieuse. Aussi, les demandes d’aménagement de la vie en France au ramadan poussent dans ce sens. On l’a vu avec l’interruption du match Lille-Dortmund pour la rupture du jeûne, lors du dernier ramadan, contre le règlement de la Fédération française de football qui l’interdit... Les exemples pleuvent dans le même sens.

Le rapport distingue trois failles qui nous rendent perméables à cet entrisme. Ainsi, est-il écrit : « D’abord, il s’agit de poser clairement les termes de l’islamisme politique puisque la « définition de séparatisme ne rend pas suffisamment compte du caractère subversif et subtil du projet porté par les « Frères musulmans ». Sommes-nous collectivement suffisamment conscients politiquement de cette menace et équipés juridiquement pour lutter contre leur entrisme au sein de la société française ? L’influence de mouvements politiques comme LFI et de pays étrangers ayant des liens avec eux peut-elle nuire à l’élaboration d’une réponse ferme sur le plan législatif ?

Emmanuel Razavi : Ce qui ressort de mes enquêtes depuis 25 ans, c’est que les Frères musulmans ont pour objectif de conquérir le pouvoir, et non de faire du séparatisme. Toutefois, j’ai tendance à penser que nous sommes équipés sur le plan législatif, pour lutter contre eux. Le nazisme est par exemple interdit dans l’ensemble de nos démocraties. Et nos autorités savent viser les tenants des organisations qui se réclament de cette idéologie. Il y a régulièrement des dissolutions d’associations, et des condamnations de personnes. De même, nous connaissons, dans l’ensemble, les noms des principaux animateurs de l’idéologie frériste en France. Ce sont des gens qui mettent en danger la sécurité nationale. Ils ont pour projet de tenter de conquérir le pouvoir par les urnes. Mais s’ils ne peuvent y parvenir ainsi, alors ils encourageront à la lutte armée. Pour le comprendre, il faut se reporter à leurs textes originaux et à leur organisation structurelle. Dès leur création, ils ont d’ailleurs créé une branche armée ainsi qu’un service de renseignement. Cela dit, mon sentiment, c’est que nous avons, pour la première fois depuis trente ans, un ministre de l’Intérieur qui comprend le danger vital de la jonction entre l’extrême gauche et l’islamisme et qui joint les actes à la parole. Les Français, s’ils n’ont à mon avis pas totalement pris conscience du danger, le pressentent. Et ils voient bien, en majorité, que des partis comme LFI font le lit d’organisations terroristes islamistes comme le Hamas, en manifestant aux côtés de sympathisants des Frères Musulmans. Maintenant, pour lutter contre cela, il faut mener un combat intellectuel, politique et judiciaire. Nous devons aussi nous réapproprier notre histoire, notamment celle de la laïcité, mais aussi notre culture historique et politique.

Les Frères musulmans ont pu s’imposer parce qu’en Occident, les démocraties n’ont rien fait pour empêcher l’installation de l’ « islam politique ». Terme que d’ailleurs je réprouve, puisqu’il reprend leur présentation. Les Frères musulmans sont en réalité issus de l’islam nationaliste. Et presque dès leur création, ils ont versé dans le terrorisme. L’expression d’islam politique a été utilisée pour se rendre fréquentable, mais la plupart des organisations terroristes islamistes, comme le Hezbollah ou le Hamas, ont une branche politique, pour se légitimer aux yeux des États. Il faut comprendre que les Frères musulmans sont la matrice du djihadisme moderne. Ils ont inspiré le Hamas qui est leur branche palestinienne. Le mentor de Ben Laden était Abdallah Azam, était un théoricien frériste. Le successeur de Ben Laden, Al Zawahiri, appartenait quant à lui à la branche armée des Frères musulmans égyptiens.

Je rappelle enfin que pendant la Seconde Guerre mondiale, les Frères musulmans étaient alliés des nazis. Leur vocation est révolutionnaire et totalitaire. Ils sont l’incarnation de l’extrême droite musulmane, mais ils ont su instrumentaliser les mouvements d’extrême gauche en faisant la jonction avec le prolétariat, au nom de la révolution et de la lutte anticolonialiste, antiimpérialiste et antisioniste.

Guylain Chevrier : Dans le processus d’étapes qui est celui des Frères musulmans, cela passe d’abord par l’affirmation de la communauté comme réalité organique y assignant les musulmans, et par une reconnaissance d’autorité sur eux, de telle manière à peser pour faire progresser la cause, et de cette position de force pousser dans les faits l’Etat, malgré lui, à un fonctionnement multiconfessionnel. Pour y parvenir, cette entreprise a besoin de concret, d’un tremplin, celui du clientélisme politico-religieux, chemin sur lequel on trouve les insoumis, mais pas seulement, même si LFI en a intégré la pratique à sa stratégie de conquête du pouvoir, car la plupart des grandes formations politiques en ont usé et beaucoup en usent encore. On a à l’esprit la politique des Grands frères pratiquée en échange d’une bien illusoire paix sociale, qui, d’ailleurs, bien que critiquée, n’a pas été totalement abandonnée par certaines municipalités. On parle de la responsabilité « du manque persistant de structuration de l’organisation du culte musulman » pour expliquer en partie la percée de l’islam radical, mais bien au contraire, c’est cette volonté des gouvernants d’accompagner la formation d’un islam de France illusoire en échec depuis le début des années 2000 (2003, création du Conseil Français du Culte Musulman - CFCM) qui a conduit à cette situation. On a pensé par-là maitriser quelque chose, alors que c’était donner une officialité à un islam communautaire sur lequel entendent s’appuyer les Frères musulmans pour, justement, poser les bases du communautarisme, et aller plus loin. Il y a un islam en France qui doit respecter tout simplement les principes de la République loin de toute compromission. Ils doivent respecter la loi, c’est tout. L’Eglise chez elle et l’Etat chez lui, comme aimait à le dire Victor Hugo.

On a entretenu l’idée que le chacun sa culture ne posait pas de problème, en sous-estimant le fait que nos libertés ont été conquises en faisant reculer la domination du religieux qui s’est longtemps mélangé au politique. Ce qui impliquait de faire passer le message d’un aggiornamento pour des individus et des familles venant de pays où le religieux et le politique sont étroitement liés. Mais ce ne fut pas le cas, ce qui a permis de tenir pour les militants islamistes un discours de victimisation, d’autant plus aux yeux de grands médias dont bon nombre de rédactions sont acquises au multiculturalisme du modèle anglo-saxon. Même la polygamie mise en avant par des dirigeants de l’actuel Sénégal n’a reçu quasiment aucune critique dans les médias français, une pratique pourtant rétrograde et avilissante pour les femmes, discriminatoire, interdite en France.

Il y a le conflit de loyauté qui flotte toujours dans l’esprit de nombreux enfants d’immigrés souvent français, entre une terre d’accueil qui n’est pas celle de la tradition de leurs anciens, vision mystifiée, enjolivée du pays d’origine, comme un âge d’or perdu, sur quoi jouent les influenceurs islamistes. C’est encore plus fort, comme je l’ai entendu, lorsqu’on explique qu’il n’y a rien de pire que d’avoir dû quitter pour une cause matérielle son pays colonisé d’hier qui s’en est libéré, pour vivre dans le pays vaincu, celui de l’ex-colonisateur, et donc sous ses lois contraires à l’islam.

Le rapport fustige « l’efficacité parfois limitée des outils de droit commun mobilisés en matière d’entrave, doublée de la prudence de certaines administrations, dont certaines internalisent le risque des réactions victimaires dans les médias sur le thème de l’islamophobie ». En creux, la politique de l’autruche est de mise sur le terrain. La stratégie d’internalisation de la « victimisation », s’appuyant notamment sur l’accusation d’islamophobie, serait en partie issue des méthodes de développement des Frères musulmans dans les sociétés occidentales. Comment fonctionne-t-elle ? Qui vise-t-elle ?

Emmanuel Razavi : Le terme d’islamophobie est ancien. On en trouve des traces dès les années 1920 de manière marginale, dans le milieu universitaire français. Il a ensuite été repris par Khomeini et les influenceurs iraniens en Europe. L’extrême gauche altermondialiste, au nom de la protection des minorités, en a fait ses choux gras, sans même se rendre compte qu’elle était manipulée. Je sors d’une famille majoritairement musulmane. Je peux vous dire que la France intègre très bien, et qu’il n’y a aucune islamophobie d’État comme le font croire les idiots utiles de l’islamisme. La France a été une chance formidable pour les gens qui fuyaient l’islamisme et les Frères musulmans.

Le véritable problème, c’est qu’aujourd’hui, la société et l’État sont démissionnaires. Les Frères profitent de ces failles et s’y engouffrent. Leur discours a ainsi été pensé dans un cadre d’inversion accusatoire, où l’islamiste est la victime, et son opposant le bourreau. Cela marche dans les cités auprès de populations jeunes et nombreuses qui se disent victimes du système, et se sentent solidaires de ce discours. L’islamophobie est donc un ressort puissant d’adhésion qui est complaisamment et médiatiquement relayé. Le résultat, c’est que vous avez des personnalités comme Fabrice Balanche, qui est une sommité du monde universitaire, qui est agressée dans son amphithéâtre par des activistes. Mais il ne faut pas se leurrer : l’alliance victimaire des islamistes avec l’extrême gauche , vise uniquement à affaiblir l’autorité de l’État. Bruno Retailleau a pris la mesure du problème et dit : « Revenons aux fondamentaux républicains, assumons d’être autoritaires quand il faut l’être et d’être forts face à ceux qui veulent détruire ce que nous sommes. » Il y a là aussi un enjeu d’ordre public : Car dans les cités, les Frères côtoient les narcotrafiquants. Je veux enfin ajouter que ce que dit et fait Bruno Retailleau vise aussi à protéger les musulmans français de l’emprise des islamistes, bien plus que le discours inepte et incendiaire d’un Mélenchon. Par exemple, autour de moi, les Français de la diaspora iranienne avec qui je parle, se disent ravis de l’ action du ministre de l’intérieur.

Guylain Chevrier : La diffusion de l’accusation « d’Islamophobie » pour moyen de défense des musulmans en France est à l’image de ce qui est revendiqué, le retour à la pureté originelle de la religion, du sacré, un islam radical, à quoi colle ce terme qui assimile toute critique de l’islam à une phobie. Il est le maître mot du conflit entre liberté de conscience et domination, dictature religieuse. C’est sans ambiguïté la recherche du retour du délit de blasphème. Il représente sans doute l’une des impostures les plus flagrantes de l’histoire des rapports entre religieux et politique.

Cela étant, nos gouvernants sont tombés en partie dans le piège, car la stratégie d’intimidation relayée par tout ce qui défend le postulat d’un racisme d’État, a payé. Certes, pour répondre à l’inquiétude des Français, qui sont pour plus de discrétion des convictions religieuses et défendent largement la laïcité dans de multiples enquêtes d’opinion et voient bien le danger, a été décidée une lutte contre le séparatisme, comme la loi confortant le respect des principes de la République d’août 2021 l’a fait progresser. D’un autre côté, la création d’un islam de France avec des accommodements dits « raisonnables », tels que les terrains cédés pour rien par des municipalités pour construire des mosquées, ou encore, que, pour intégrer au cadre des associations cultuelles la large majorité des mosquées qui sont adossées à des associations loi 1901, on ait, par la même loi de 2021, au nom de plus d’autonomie financière, fait en sorte que ces associations puissent détenir et exploiter des immeubles de rapport acquis par legs ou don, laisse rêveur. Pour parer à ce genre de procès en discrimination, il a même été mis en place lors de la mandature précédente du président de la République, une politique d’incitation à la discrimination positive, un index de la diversité dans les entreprises qui se rapproche d’une politique de quotas d’embauche des dites " minorités visibles", en flirtant avec le modèle anglo-saxon du multiculturalisme, à l’opposé de l’égalité républicaine. Un « en même temps » qui ne date pas de la présidence Macron, qui en a fait un mode de gouvernement.

On sait bien que cette situation est aussi le fait de tout un réseau associatif peu ou prou sensible à cette victimisation, qui est soutenu par des subventions de l’Etat, des financements CAF, des collectivités territoriales. Des acteurs privés qui ne jouent pas toujours le jeu, et font dans les accommodements déraisonnables, jusqu’à rejeter tout compromis. C’est ce qu’avait révélé l’épisode de la visite de Sarah El Haïry, secrétaire d’Etat à la jeunesse, lors d’une rencontre organisée avec la Fédération des centres sociaux et socioculturels de France à Poitiers le 22 octobre 2020, avec 130 jeunes, lorsque la laïcité y a été massivement attaquée et la Marseillaise brocardée.

La recherche universitaire, très influencée par le monde anglo-saxon et sa théorie de la personnalité inspirée par la politique des identités, a de plus en plus pour modèle le multiculturalisme, et plus encore, le wokisme, une sorte de bien-pensance puissance mille. C’est ainsi qu’il existe tout un courant idéologique à l’université qui mélange militance et recherche en passant parfois outre le respect de la méthode, au nom de la grande cause de s’éveiller aux différences et aux discriminations, en jouant un rôle social et politique, qui sort du cadre de ce qu’est censée être l’université, en l’instrumentalisant politiquement. Ce qui, depuis le retour de Trump, est encore plus flagrant, servant d’alibi à cette démarche.

Le rapport pointe en creux l’absence de contre-récit national propre à lutter contre celui des islamistes : « Les islamistes proposent un grand récit, face auquel les « valeurs de la République » ne suffisent pas . » Il certifie qu’« un sentiment de malaise français, pour le moins, prévaut chez les musulmans « dans un contexte où l’islam reste principalement évoqué sous un angle négatif (…). » Pourquoi sommes-nous si faibles ?

Emmanuel Razavi : Notre faiblesse vient du fait que depuis quarante ans, les démocraties européennes sont représentées par des gens qui n’assument pas leur héritage civilisationnel. Il y a notamment un continuum judéo-chrétien que nos élites n’assument plus. L’historien et académicien Max Gallo m’avait dit, quelques mois avant de mourir : « Ayons conscience de notre héritage car il a engendré les démocraties et les valeurs qu’elles portent : l’égalité et la liberté. » Nos élites n’incarnent plus ce message. D’abord, parce que la gauche a imposé un pseudo logiciel de défense des minorités, au détriment de la majorité des Français. Je le dis d’autant plus facilement que je suis moi-même d’origine iranienne. Par électoralisme, la gauche a également pensé que les musulmans de France se reconnaissaient dans les Frères Musulmans et dans l’islamisme fondamentaliste. De mon point de vue, c’est une honte, car elle a essentialisé les musulmans, y compris laïques ou athées, qui sont une majorité. Quant à la droite républicaine, elle s’est soumise par lâcheté aux discours d’une certaine presse de gauche et aux partis du même bord qui ont imposé leur logiciel en faisant croire que « critiquer l’islamisme est du fascisme ». Finalement, on est arrivé à des situations ubuesques, comme à Dijon il y a quelques années, où François Rebsamen, le maire socialiste, a été totalement dépassé par un imam lié aux réseaux fréristes, Mohammed Ateb, qui est intervenu pour calmer des émeutes entre Tchétchènes et voyous d’origine maghrébine, en lieu et place des pouvoirs publics. A dire le vrai, de nombreux maires de gauche ont délégué la paix sociale à des islamistes totalitaires. Et pendant des décennies, la droite n’a rien dit ; au point qu’on pouvait craindre une situation qui allait s’empirer. Bruno Retailleau a donc raison de mener ce combat. De mon point de vue, il fait preuve de lucidité et de courage républicain.

L’islamisme vient-il combler auprès de certaines populations le vide spirituel laissé par nos sociétés occidentales ? Les islamistes proposent un horizon que la laïcité et la République ne donnent pas à un pan entier de la jeunesse. Ils apportent un démenti cinglant à ceux qui « considéraient la religion comme un archaïsme soluble dans la sécularisation. »

Guylain Chevrier : Je crois surtout que cela est le fait d’une conception de l’islam que l’on n’a pas voulu voir s’affirmer, suivant une tradition qui est celle de ne pas dissocier le droit du religieux, et ainsi que tout ce qui relève de la vie sociale, civile, soit aussi encadré par la religion, sous contrôle. Aussi, le projet des Frères musulmans de la tutelle du religieux sur le politique se confond avec cette vision, surfant sur cette tradition. Et, ce, alors que l’essentiel des régimes politiques en terre d’Islam confondent largement Etat et religion, dont l’influence n’est pas négligeable sur les Français musulmans. C’est juste l’impossible séparation du sacré et du profane, comme du croire et du droit, qui en Europe occidentale, a pris plus de deux millénaires d’évolution, politique, des mœurs, des cadres mentaux, pour advenir devant l’histoire. C’est là où, dans l’analyse de mon point de vue, il y a un angle mort.

On n’a pas compris que, face au risque du retour du religieux dans le politique par l’islam, il fallait un pouvoir politique inflexible dans la défense non seulement des libertés, mais effectivement ce qui les fait tenir debout, nos grands principes démocratiques, pour en favoriser la juste compréhension et l’adoption par nos concitoyens musulmans. Au lieu de cela, on a encouragé à penser, par la volonté de donner des gages de tolérance, que la République doutait d’elle-même. "Le droit est sans prise sur la foi" selon un livre qui est passé inaperçu en 2005 et qui donnait les clés pour affirmer la primauté de l’islam dans tous les domaines (Chems-eddine Hafiz et Gilles Devers, Droit et religion musulmane, page 36, Dalloz, 2005). On a laissé à cela un boulevard.

Après le basculement de l’Iran en République islamique, présenté comme une réaction légitime à la domination des peuples par un Occident arrogant à travers l’Amérique, les attentats du 11 septembre 2001 ont été un détonateur du retour en grand de l’islam comme enjeu dans les pays occidentaux, comme fait de résistance idéalisé en territoire ennemi.

Il faut dire aussi que les Frères musulmans ont bien été aidés, lorsqu’après ces mêmes attentats du 11 septembre 2001, contre toute attente, les institutions européennes financent des rapports et organisent des rencontres pour analyser et combattre « l’islamophobie » en Europe, des ONG et des associations qui vont dans ce sens, et le terme est utilisé dans des discours à l’ONU, lui conférant une légitimité et une diffusion internationales. En 2004, Kofi Annan, alors secrétaire général de l’ONU, déclare : « Quand le monde est contraint d’inventer un nouveau terme pour constater une intolérance de plus en plus répandue, c’est une évolution triste et perturbante. C’est le cas avec l’islamophobie  » Ils avaient remporté le gros lot !

S’il y a une crise, c’est moins celle de la sécularisation que du sens d’une société en perte de repères, avec un Etat et une démocratie qui tanguent, une gouvernance desséchée qui ressemble plus à celle d’une entreprise soumise à restructuration et licenciements, sans projet d’avenir autour de ses valeurs qui sont à la racine de nos libertés, des décisions politiques de plus en plus dictées par la mondialisation dans le cadre d’une Europe qui parle avant tout le langage du marché et de la fin de la souveraineté du peuple… On vend qu’il reste un Etat de droit par-delà les nations, protégeant les libertés fondamentales, individuelles, mais n’a rien comme perspective collective à proposer qui puisse indiquer que de cela va venir l’espoir d’une nouvelle période de bonheur après l’effort.

Comment lutter contre les ennemis de la liberté qui utilisent nos libertés publiques pour pouvoir un jour les renverser ? Un renforcement de l’arsenal juridique est-il envisageable sans heurter les libertés fondamentales ?

Guylain Chevrier : Je crois que, s’il doit y avoir une réaction, ce sera celle à un moment donné des Français, qui sont immensément majoritaires à vouloir préserver notre État laïque, dans le prolongement du changement social qui a prévalu avec l’installation de la laïcité dans l’Etat, et l’avènement d’un citoyen qui soit aussi un homme libre, émancipé des anciens cadres traditionnels. C’est un rapport de force qui est nécessaire, une affirmation collective de ces valeurs et principes qu’en réalité les Français portent en faisant la France, et donc, qu’ils le manifestent en en défendant l’âme comme lors des attentats de Charlie Hebdo, en se montrant unis au-dessus des différences. Et ce, comme ils l’ont fait de nombreuses fois dans l’histoire qui a fait de ce pays l’un des plus enviables finalement au monde, on l’oublie parfois.

Mais inverser la vapeur est avant tout de la responsabilité de l’Etat, de ceux qui nous gouvernent, en arrêtant de jouer aux apprentis sorciers avec la religion, et la carte d’un chacun selon sa différence, qui ne peut que nous emmener dans le mur. Car certains, qui sont en embuscade, ne manqueront pas sinon de saisir leur chance pour jeter leur obscurité sur le monde.

Comment lutter contre cela dans une société où l’islam est minoritaire, dans une société qui n’est pas islamique ? Avec un centre qui se cache derrière une nébuleuse d’associations et de représentants légaux ? La France où le poids de la population musulmane est certes minoritaire, mais très important, n’est-elle pas au point de non-retour comme naguère le Liban ?

Emmanuel Razavi : Dès lors qu’on a la preuve qu’une association fait l’apologie d’organisations terroristes, c’est le cas des Frères, il faut l’interdire. Du reste, nos services de renseignement savent presque tout. Rappelons tout de même que la DGSI est l’un des meilleurs services de renseignement intérieur au monde, et que ses policiers ont identifié depuis longtemps une importante partie des structures et des cadres fréristes qui opèrent en France. Cela a été fait aux Émirats Arabes Unis, en Égypte, en Arabie Saoudite et en Jordanie, qui sont des pays arabes. Alors pourquoi ne serions-nous pas capables de faire pareil ? En réalité, les Frères musulmans se réinventent en Europe, et particulièrement en France, en raison de notre laxisme. Toutefois, je ne crois pas qu’il soit trop tard !"


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