Revue de presse

Marc Bloch, "Sur les lieux du martyre" (Le Point, 11 juin 26)

19 juin 2026

"L’historien Marc Bloch fut exécuté le 16 juin 1944 au nord de Lyon. Récit de ses années de résistance et de ses derniers moments.

François-Guillaume Lorrain

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Lire "Sur les lieux du martyre de Marc Bloch".

Démembrement oblige, les haies ont disparu. Du bord de la D88 très passante qui relie Saint-Didier-de-Formans à Saint-Bernard, dans l’Ain, les vastes champs sont désormais visibles à l’oeil nu. C’est le cas du « champ d’exécution » qui s’étend vers la rivière, distante de 300 mètres. En 1944, c’était un pré. À l’ouest, les monts du Beaujolais. Les derniers paysages que le pionnier dans l’étude des « parcellaires », ces champs de la France médiévale, aura aperçus.

La seule haie qui demeure est de marbre. Sur le monument dédié « aux martyrs de la Résistance », son nom figure en quatrième position, entre Martin Bertolino et Lucien Bonnet, sous l’inscription : « Le 16 juin 1944, en ce lieu, trente patriotes furent lâchement assassinés par les Allemands. » L’âge de chaque martyr accompagne les noms inscrits : Bloch est, de loin, le plus âgé : 58 ans. « Il était déjà, comme il aimait à le répéter, le plus vieux capitaine de l’armée française quand il s’est réengagé en 1939 », nous confie l’historienne Annette Becker, qui a édité en 2006, avec Étienne Bloch, ses textes sur L’Histoire, la Guerre, la Résistance (Quarto).

« On n’a pas le temps de souffrir »
Roussille : une pancarte indique le lieu-dit. Lieu maudit choisi par les Allemands entre deux villages, afin d’opérer tranquillement. Il est 21 heures, ce 16 juin, et il tombe une pluie fine. Après avoir été extraits de la prison de Montluc, les 30 internés ont été conduits place Bellecour, dans la cour de la Gestapo, où un officier allemand aviné les a insultés. Tous l’ont regardé avec un souverain mépris, assurera l’un des deux seuls rescapés, Charles Perrin.

Ils ont roulé 40 kilomètres depuis Lyon. À Roussille, les tractions bloquent tout passage pendant l’exécution des patriotes, liquidés par groupes de quatre, derrière les haies. « Ce qu’il y a de bon, c’est qu’on n’a pas le temps de souffrir », soufflera le « vieux » à Perrin, qui ignore encore qu’il s’appelle Marc Bloch. Un « n’aie pas peur » à l’heure la plus tragique.

Depuis son arrestation au mois de mars 1944, Bloch avait subi trois violents interrogatoires. « Noir d’ecchymoses, respirant avec difficulté, ayant été passé plusieurs fois à la baignoire », témoignera Marcel Fonfrède, l’un de ses compagnons de la cellule 75, auprès de Bruno Permezel, président de l’Association des rescapés de Montluc, qui nous a remis ce témoignage.

Après le débarquement du 6 juin, les Allemands savent leurs jours comptés dans la région lyonnaise. Que faire des milliers de prisonniers de Montluc ? Une partie sera déportée, d’autres fusillés dans l’enceinte de la prison ou à la forteresse de la Doua. Les Allemands puisent aussi dans ce vivier pour frapper de terreur population et résistants.

Pour Saint-Didier-de-Formans, le 16 juin, c’est aussi une réponse à une action des maquisards, qui ont abattu des peupliers afin de couper les routes. Un prétexte. Ces prisonniers sont de la chair à représailles. À chaque fois, le même melting-pot : parmi les 30 extraits « sans bagage » de Montluc, des résistants – beaucoup de FTP communistes – des sympathisants, des raflés, des droits communs. Et Marc Bloch, responsable de Franc-Tireur pour la région, délégué auprès des MUR (Mouvements unis de la Résistance). Identifié comme tel par les Allemands, exécuté comme résistant, et non comme Juif.

Nous sommes accompagné par Bruno Permezel et l’Association Saint-Didier commune rurale, dont sa présidente, Françoise Duvillard. Depuis trente ans, cette association mène un travail remarquable. Publications, cérémonies le 16 juin, témoignages des familles des massacrés auprès des écoles… Au nom même de Marc Bloch et de sa modestie, ils tiennent à ce que les 28 noms soient prononcés, dans l’ordre alphabétique, sans privilégier l’historien. « Il est mort parmi ses frères en résistance », résume Françoise Duvillard. Depuis l’an dernier, sur le monument, tous les martyrs ont leur photo. Certaines familles s’étaient plaintes qu’on en fasse trop pour la « star » Marc Bloch. Même si depuis 2024, la salle des fêtes et la bibliothèque du collège Jean-Moulin de Saint-Didier portent le nom de Marc Bloch.

À 500 mètres du pré de Roussille, un grand hangar : l’entrepôt de graines du meunier Reuther. C’est là que Marc Bloch, avec les 27 autres corps, fut lavé, photographié, enregistré comme « inconnu », les papiers d’identité des suppliciés ayant disparu à Montluc. Il est le numéro 14. « Marcel Pouvaret, l’instituteur et secrétaire de mairie de Saint-Didier, a récupéré dans des boîtes les effets personnels pour permettre l’identification », précise Françoise Duvillard. Ses lunettes et un morceau de tissu permettront à sa fille, Alice, de le reconnaître. Mais il sera le dernier des martyrs à être exhumé, en 1975, transféré dans le cimetière creusois de Bourg-d’Hem.

Le matin de son arrestation, le 8 mars 1944, Marc Bloch écrivait encore à sa femme, Simone, « pardon d’être si loin ». Son engagement dans la Résistance est la suite logique de ses convictions et de ses écrits. L’Étrange Défaite, dès l’été 1940, se terminait sur ces mots : « Je souhaite en tout cas que nous ayons encore du sang à verser, même si cela doit être celui d’êtres qui me sont chers (je ne parle pas du mien, auquel je n’attache pas tant de prix), car il n’est pas de salut sans une part de sacrifice ni de liberté nationale qui puisse être pleine si on n’a travaillé à la conquérir soi-même. »

Pour entrer dans la lutte à la fin de l’année 1942, il s’est séparé de sa famille. Ce qu’il avait refusé de faire l’année précédente quand la New School for Social Research de New York lui avait envoyé une invitation : aux États-Unis, la renommée du médiéviste était déjà immense. Mais sa mère est malade – elle va mourir en 1941 –, ses deux premiers fils, âgés de plus de 18 ans, ne peuvent plus émigrer selon la nouvelle législation de Vichy. « Il veut sauver toute sa famille », estime Annette Becker. Les visas traînent. Bloch renonce à partir.

En 1941, après que 125 universitaires juifs avaient déposé un recours contre le « statut des Juifs », il a fait partie des 11 – avec Robert Debré notamment – qui furent réintégrés dans l’enseignement pour « services exceptionnels à l’État français ». « Vous savez avec quels sentiments mêlés un homme comme moi peut apprendre qu’il figure parmi les rares rescapés d’une grande injustice », écrit-il, le 21 février 1941. Ce sont ses travaux sur le caractère sacré des rois, sur l’histoire de la France rurale, que le régime de Vichy a appréciés, évidemment.

Franc-Tireur
Après avoir été affecté à son ancienne université de Strasbourg, repliée à Clermont-Ferrand, il est dirigé à l’été 1941 vers Montpellier. Mais il n’y dispose plus de ses livres, restés dans son appartement parisien, qui seront saisis par les Allemands. À Montpellier, le doyen Fliche, jaloux et rancunier, l’humilie. « Il va jusqu’à lui confier le cours d’agrégation, quand le concours est interdit aux… Juifs », souligne Annette Becker.

Après l’invasion de la zone non occupée, le 11 novembre 1942, il se met en congé. Il a déjà croisé les membres du Cercle de Montpellier, qui réfléchissent aux réformes à mener dans la France libérée. Dans une revue clandestine, il fera bientôt paraître un long article sur la réforme de l’enseignement, l’une de ses obsessions. C’est avec des connaissances de Clermont-Ferrand qu’il franchit le pas, écrit Laurent Douzou dans le collectif Marc Bloch. L’histoire en résistance (Seuil). « Le professeur Robert Waitz et Alice Strohl lui fournissent le contact avec le mouvement Franc-Tireur. » Il précise : « Je ne suis pas certain qu’on puisse dire qu’il a choisi ce mouvement plutôt que Combat ou Libération-Sud. Il y entre une part de contingence. Mais les orientations de FT correspondaient à ses propres inclinations. » Patriote, républicain, modéré, antiraciste, anticommuniste, antivichyssois.

Début 1941, il a noté sur son carnet cette citation de Michelet : « Je croyais à l’avenir, parce que je le faisais moi-même. » Sans perspective de poste, se sentant inutile, malgré ses publications qui se poursuivent à un rythme sidérant sous divers pseudonymes, il lui faut agir, « pour retrouver sa citoyenneté meurtrie et proclamer civis gallicus sum », écrit sa biographe Carole Fink. « Je suis un citoyen gaulois. » L’amour de la France envers et contre tout.

Waitz lui présente Maurice Pessis, étudiant de 20 ans en lien avec le commandement lyonnais de Franc-Tireur. C’est l’occasion aussi pour Bloch de revenir dans la ville de sa petite enfance. Il y est né, 66 rue de la Charité. Mais il a déjà 57 ans. Trop vieux. « Je le vis un soir, dans la pénombre, un livre fermé devant lui. Que de peine pour offrir sa vie ! Est-ce là qu’il me dit qu’il se sentait amoindri par l’âge ? » témoignera Pessis. « Le regard aigu derrière ses lunettes, sa serviette d’une main, une canne de l’autre ; un peu cérémonieux d’abord, mon visiteur bientôt sourit en me tendant la main et dit avec gentillesse… “Oui, c’est moi le ‘poulain’ de Maurice” », raconte Georges Altman, qui l’enrôle finalement. Au début pour alimenter les publications clandestines du mouvement, dont il devient le maître à penser.

Lucide, optimiste, agissant
Mais, très vite, Bloch s’illustre par ses qualités d’organisateur démontrées en 1940 dans l’approvisionnement des carburants de la 1re armée. À partir d’avril 1943, il grimpe dans l’organigramme sous le nom de « Blanchard ». Ses identités sont multiples. Pour les résistants, il est aussi « Narbonne », en souvenirs de ses recherches menées dans les archives de cette ville. Il se fait passer pour un homme d’affaires amené à de fréquents déplacements.

Ses jeunes camarades loueront sa précision, son sens pratique, sa clairvoyance, son calme insouciant. Le résistant n’efface pas l’historien. Il se déplace, inspecte, tout en continuant à écrire pour les Mélanges d’histoire sociale (ex-Annales) ou Les Cahiers politiques. « Lucide, optimiste, agissant », note son ami historien Lucien Febvre, à qui Bloch, lors d’un dernier dîner à Paris, répond, après un appel à la prudence : « Je sais ce qui m’attend, si… La mort ? Pas seulement… mais une mort horrible, oui ; mais quoi ? »

Le 8 mars 1944, à 8 heures et demie du matin, une voiture de la Gestapo s’arrête à Caluire, rue de l’Orangerie, au pied de la Croix-Rousse, où il habite. On questionne les commerçants sur un vieil homme nommé Blanchard. Le boulanger désigne la direction que celui-ci vient de prendre. Il est arrêté peu après sur le pont de la Boucle (aujourd’hui Winston-Churchill), qui marque la limite entre Caluire et Lyon. Terminus Caluire, comme pour Jean Moulin, en juin 1943.

La veille, Bloch, qui se savait exposé, avait été informé de l’arrestation de son alter ego de Combat, « Drac ». Jean Bloch-Michel, son neveu, adjoint de « Drac », n’est pas venu non plus à son rendez-vous. L’étau se resserre : 63 arrestations en quatre jours. L’enquête après guerre d’Alban Vistel, patron de Libération-Sud, mènera à « Chatoux », responsable à Lyon de la distribution des journaux clandestins, dont l’arrestation, le 6 juin, a déclenché une cascade de captures. C’est aussi la thèse de Bruno Permezel qui évoque également une autre piste lyonnaise. « Au final, constate Matis Bloch, l’arrière-petit-fils, la Résistance de Marc Bloch reste par force la période de sa vie la moins documentée ».

Après avoir été torturé, boulevard Berthelot, au siège de la Gestapo, Bloch est interné à Montluc. A-t-il parlé ? D’après son récent biographe, Peter Schöttler, qui a consulté le procès-verbal, il semble que oui. Mais avec retard, pour laisser à ses camarades le temps de s’enfuir, et de manière imprécise. Bloch n’a pas nié son identité : il s’est présenté comme professeur en sciences sociales et politiques.

Bloch, « chef des terroristes »
Les Allemands triomphent. Pour une fois, s’étonne Tal Bruttmann dans Marc Bloch, l’histoire en résistance, ils transmettent la nouvelle de ce coup de filet aux Français, qui se l’approprient. Le 15 mars, Joseph Darnand, chef de la milice, plastronne dans une conférence de presse. Philippe Henriot l’annonce à la radio. Le 21 mars, l’ambassadeur Otto Abetz transmet à Berlin : « Le chef d’état-major du mouvement de la Résistance française à Lyon était un Juif français nommé Block (sic), avec Narbonne pour pseudonyme. »

Les journaux nazis impriment le nom de « Block », déclaré « chef des terroristes ». Il est possible, suggère Tal Bruttmann, que les Allemands aient envisagé, comme pour l’Affiche rouge, qui date de février, une opération de communication ciblée cette fois contre les Juifs « maîtres de la Résistance ». À la différence de Jean Moulin, Bloch ne sera pas torturé à mort, mais gardé en réserve. Jusqu’au 16 juin.

Concluons sur ce portrait écrit par Alban Vistel, son alter ego de Libération-Sud : « Il tranchait parmi notre faune par sa courtoisie d’un autre âge, sa discrétion, la modestie avec laquelle il faisait valoir son opinion. Dans son long dialogue avec l’Histoire lointaine, il avait acquis un large esprit de tolérance qui n’excluait pas la rigueur lorsque les principes étaient atteints, une sérénité circonspecte, un goût de l’ordre et par-dessus tout, ainsi qu’en témoigne sa fin, une fermeté d’âme, digne de ces temps de chevalerie dont il avait été le découvreur passionné. »"

[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]



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