Revue de presse

Sophia Aram : "Voyage en non-mixité" (Le Point, 6 nov. 25)

(Le Point, 6 nov. 25) Sophia Aram, humoriste et chroniqueuse, Prix national de la laïcité 2024 12 novembre 2025

[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]

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Lire "Voyage en non-mixité".

"Faut-il lutter contre les violences faites aux femmes par l’apartheid ? C’est la question posée par une pétition en ligne demandant la mise en place d’un « projet pilote de wagons réservés aux femmes » dans les transports en Île-de-France. Ses 13 000 signataires y voient une réponse au « sentiment constant de vulnérabilité et d’inquiétude » des femmes durant leurs trajets et à l’impossibilité de « rééduquer chaque personne qui ne respecte pas les femmes ».

Un engouement pour une solution visant à interdire aux hommes d’accéder à une partie des transports en commun que j’ai, pour le coup, du mal à partager. Allez savoir si c’est mon manque d’envie de goûter à la quiétude d’un apartheid bienveillant au sein d’une « non-mixité choisie » ou si c’est l’image désastreuse laissée par les régimes ségrégationnistes du XXe siècle sur les gens de ma génération, mais voilà, j’ai du mal à m’emballer.

« Ségrégation empathique »
C’est peut-être aussi parce qu’il m’est difficile d’imaginer qu’à la nuit tombée un agresseur – que le risque de finir en taule n’arrête visiblement pas – soit suffisamment intimidé par un panneau « Interdit aux hommes » pour renoncer à entrer dans une voiture réservée à ce qu’il considère comme ses proies. J’aurais même tendance à penser que, si j’étais moi-même agresseur, c’est exactement le compartiment dans lequel je serais tenté de monter. J’ai tendance à croire qu’il faudra bien plus qu’une affichette avec un petit lapin qui risque de se faire pincer les doigts (ou autre chose) pour dissuader un prédateur déterminé à agresser une femme.

Franchement, j’ai du mal à être séduite par l’idée de cette « ségrégation empathique ». Les images de sièges de bus identifiés par des pancartes « White only » m’ont suffisamment vaccinée contre tout projet de séparation. On a beau repeindre ça aux couleurs pastel d’un safe space, le principe reste le même : diviser pour mieux rassurer.

Séparer, ce n’est pas protéger
Et puis, soyons sérieux : depuis quand la ségrégation protège-t-elle qui que ce soit contre quoi que ce soit ? On n’a pas combattu le racisme en mettant les personnes discriminées à part. Pourquoi imaginer qu’on viendra à bout du sexisme en instaurant un tri sélectif de genre ? Séparer, ce n’est pas protéger. C’est juste entériner l’idée qu’on ne peut pas vivre ensemble sans danger. En Afghanistan, en Iran, ailleurs encore, on ne peut pas dire que la globalisation de ces espaces non mixtes soit parvenue à réduire les violences faites aux femmes. La ségrégation ne protège pas : elle institutionnalise la peur et la rend ordinaire.

Enfin, si l’expérience de voitures interdites aux hommes au Japon a permis de réduire les signalements d’agressions sexuelles dans les transports et d’améliorer le sentiment de sécurité parmi les voyageuses, elle semble difficile à exporter au Mexique, où la baisse du harcèlement dans les compartiments réservés s’est accompagnée d’une augmentation des incivilités dans les espaces mixtes.

Restent les constats sur l’état de notre société que pose en creux cette pétition. Un constat d’échec face à l’augmentation du nombre d’agressions et d’incivilités contre les femmes et notre incapacité à les enrayer, d’une part. Et, de l’autre, un constat d’échec face à l’hypothèse que la réponse viendrait de mesures discriminatoires punissant symboliquement tous les hommes parce qu’une minorité d’entre eux est coupable. On ne rendra pas les femmes plus libres en les enfermant entre elles, même avec les meilleures intentions du monde. Si nos transports en commun deviennent des espaces séparés, c’est qu’ils n’auront plus de commun que le nom."

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