Revue de presse

"Farah Ahmed à Cambridge : les contradictions suicidaires du libéralisme face à l’islamisme" (Peggy Sastre, Le Point, 20 août 26)

(Peggy Sastre, Le Point, 20 août 26) Peggy Sastre, journaliste scientifique et essayiste 24 août 2026

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Lire "Farah Ahmed à Cambridge : les contradictions suicidaires du libéralisme face à l’islamisme".

"Le 3 mars 2009, à l’université Samford, dans l’Alabama, l’essayiste Christopher Hitchens débattait avec le mathématicien et apologète chrétien John Lennox, sous l’égide du Socratic Club. Le titre de la rencontre annonçait gentiment la couleur – "Dieu est-il grand ?" –, avant que la discussion ne déborde le cadre de la question de l’existence divine pour atteindre celle, bien plus terrestre, de la place qu’une société libérale doit accorder à la religion. Et Hitchens de laisser cette sentence à la postérité : « Les gens veulent prier ? Qu’ils prient, vous ne pouvez pas les en empêcher. Mais l’État n’a pas à financer leurs prières, leurs prédicateurs ou leurs aumôniers. Laissez tomber ou confiez cette tâche à votre pire ennemi – et payez de votre poche la corde avec laquelle il vous pendra. »

Une image brutale, mais qui a le mérite d’exposer l’un des paradoxes peut-être les plus caractéristiques de notre époque : au nom de sa fidélité au libéralisme, on dirait qu’un bout du monde libéral est convaincu qu’il faudrait fournir une place, une respectabilité, voire une parcelle de pouvoir à ceux qui tiennent ses principes pour faux, corrupteurs, impérialistes ou bons à foutre à la poubelle.

Si ce nœud coulant quitte rarement mon esprit, j’y ai tout particulièrement repensé en lisant, le 11 août, dans The Spectator, l’article d’Andrew Gilligan consacré à Farah Ahmed, professeure assistante en recherche à la faculté d’éducation de Cambridge, tant son pedigree exhumé a de quoi serrer la gorge. Dans un texte publié en 2002 pour Hizb ut-Tahrir – mouvement islamiste mouvement islamiste désormais considéré comme organisation terroriste au Royaume-Uni et donc interdit –, Ahmed qualifiait l’éducation occidentale de « menace » pour les musulmans, le programme scolaire britannique d’« endoctrinement systématique » et la démocratie de « tradition corrompue ». Elle reprochait aussi à l’école de mettre l’islam au même niveau que les autres religions, de présenter la polygamie et le mariage avant 16 ans comme archaïques et d’enseigner la théorie de l’évolution. Même Shakespeare en prenait pour son grade, accusé qu’il était, avec Roméo et Juliette, d’encourager désobéissance parentale et relations prémaritales.

Depuis, Ahmed a affirmé avoir quitté Hizb ut-Tahrir et ne plus partager ses positions, sauf que Gilligan relève aussi des travaux plus récents contestant une vision de l’éducation centrée sur la lecture, le calcul et les savoirs disciplinaires, ainsi qu’une conférence qu’elle coorganisait en 2023 et qui faisait de la science un projet « colonial ».

Pour autant, se demander comment une islamiste plus ou moins repentie a pu entrer à Cambridge serait la question la moins intéressante. Une université est un endroit où l’on doit pouvoir rencontrer, lire et entendre des gens dont les idées nous semblent fausses, idiotes, choquantes ou abominables. Un enseignement supérieur dans lequel ne circuleraient que des idées tamponnées par le ministère de la Vérité ne mériterait plus vraiment sa qualité.

Un problème, bien plus fécond, est celui que pose le raisonnement que semble avoir emprunté Cambridge pour considérer ces conceptions comme compatibles avec sa mission institutionnelle. Et c’est là, me semble-t-il, que s’expose la plus grosse tache aveugle de ces (grosso modo) quatre-vingts dernières années : nous ignorons ce qu’est le libéralisme.

Comme si, à force de voir fonctionner les sociétés libérales, nous avions fini par faire du libéralisme un simple résultat mécanique – prenez des élections, ajoutez une pincée de liberté d’expression, deux cuillerées de tolérance religieuse, un gros paquet de non-discrimination, touillez avec une Déclaration des droits de l’homme et hop, voilà une démocratie libérale.

Comme si, à force de réduire la civilisation libérale à son règlement intérieur, on avait oublié qu’elle repose sur une conception extrêmement particulière du monde, et pour ainsi dire sur une anthropologie. Quel en serait le code génétique ? Que l’individu existe indépendamment de son clan ou de sa religion. Qu’une femme vaut juridiquement un homme. Qu’une révélation ne dispense pas d’argumentation. Qu’une loi faite par les humains peut être changée par les humains. Qu’on peut quitter sa religion, la critiquer, la tourner en dérision. Et qu’une proposition scientifique n’est pas plus ou moins vraie selon qu’elle arrange son Dieu, son groupe ou l’œil derrière le microscope.

Autant de choses tellement évidentes qu’on aura fini par les prendre pour l’eau du poisson rouge, sans comprendre que c’est justement ce qui nous expose à la pire des noyades : celle par inadvertance.

Car ce sont bien les fondations du libéralisme, pas ses charmants produits dérivés. Une société libérale peut rester neutre entre mille façons de vivre, mais pas entre elle-même et sa négation sans muer la tolérance en art du sabordage. Une civilisation qui n’ose plus dire ce qui mérite d’être transmis s’interdit de distinguer ce qui la prolonge de ce qui veut la détruire, assimile la « neutralité » à son incapacité à formuler ses propres conditions d’existence, ne poursuit pas la voie du libéralisme, elle ne fait que payer la corde."

[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]


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