(Abnousse Shalmani, Le Point, 9 juil. 26) Abnousse Shalmani, journaliste, essayiste, écrivain et réalisatrice, présidente du jury du Prix de la Laïcité 2023 15 juillet 2026

Lire "La xénophobie universelle et intemporelle".
"Dans l’Athènes de Périclès, la loi de 451 avant notre ère réservait la citoyenneté aux seuls fils de père et de mère athéniens, seul le droit du sang comptait. Le métèque n’était alors ni une insulte ni une fierté (ce que je revendique aujourd’hui dans l’enthousiasme) mais un statut juridique : était métèque celui qui n’était pas né là où il vivait, tel Aristote, ce qui ne l’empêcha pas d’être le précepteur d’Alexandre le Grand. Au Moyen Âge, l’Europe chrétienne inventa le ghetto et l’expulsion des Juifs, de l’Angleterre de 1290 à l’Espagne de 1492. La peur de l’autre n’a pas attendu la colonisation pour s’écrire dans le marbre des lois. Elle est vieille comme les cités, tenace comme l’instinct, inscrite dans l’Histoire de tous les pays, de toutes les civilisations, de toutes les ethnies.
Je le rappelle parce qu’il est confortable, en Occident, de porter seul le fardeau du racisme, comme une exclusivité honteuse de l’homme blanc colonisateur. Ce n’est qu’une paresse morale, une idéologie de la repentance qui ne règle rien mais sépare un peu plus. Le rejet de l’étranger n’a ni couleur ni continent : il est l’un des plus vieux réflexes de l’humanité, et il resurgit partout où la crise ronge les certitudes.
Regardez l’Afrique du Sud, où un mouvement sans mandat ni loi, March and March, fondé par une ancienne animatrice de radio aux positions xénophobes, a fixé aux étrangers un ultimatum : partir avant le 30 juin. Aucun décret n’a été signé, et pourtant plus de 25 000 personnes, des Zimbabwéens, des Malawites, des Mozambicains, des Nigérians, ont déjà fui, eux qui se font déjà contrôler devant les hôpitaux et les écoles par des citoyens miliciens qui leur en refusent brutalement l’entrée. Quatre morts déjà. Ce n’est pas encore l’ampleur des violences de 2008 ou de 2019, mais c’est le même engrenage, la même chasse à l’homme au nom du sang.
En Iran, dans « Baraye », cet hymne de la révolution Femme, vie, liberté né de la douleur, Shervin Hajipour chante aussi les écoliers afghans humiliés. Le régime des mollahs, qui prétend incarner l’oumma des opprimés, traite les réfugiés afghans comme du bétail.
En Tunisie, le président Kaïs Saïed, autocrate qui a décapité les contre-pouvoirs et emprisonné ses opposants, reprend à son compte la thématique du « grand remplacement » et exhorte à chasser les migrants subsahariens, abandonnés dans le désert sans eau ni vivres. Le même pays où une frange du Parlement s’était émue, il y a peu, qu’un acteur afro-américain, Denzel Washington, puisse incarner Hannibal : trop noir, disait-on, pour un héros national. Le racisme et le culte identitaire marchent main dans la main.
Au Chili, en décembre dernier, José Antonio Kast est devenu le président le plus à droite depuis Pinochet, porté par la promesse d’expulser 340 000 migrants, Vénézuéliens pour la plupart. La peur, disent les études, y a grandi bien plus vite que la criminalité réelle. Peu importe : le récit de l’invasion se nourrit d’angoisse, pas de statistiques.
Et puis il y a le Soudan, où la peur de l’autre a déjà accouché du pire. À El-Fasher, entre mai 2024 et octobre 2025, les Forces d’appui rapide ont assiégé, affamé, puis massacré. Amnesty International, dans un rapport du 1er juillet, parle de crimes contre l’humanité et de nettoyage ethnique contre les Zaghawa, cette ethnie non arabe du Darfour ; une mission de l’ONU y voit les « marques d’un génocide ». Vingt ans après le premier Darfour, la même mécanique arabe contre Noirs recommence. Le « plus jamais ça » n’aura tenu qu’une génération.
De Belfast à Durban, d’Austin à Mechhed, de Tunis à Santiago, le même frisson parcourt le monde : la peur du lendemain, la crainte de se dissoudre dans l’autre, l’angoisse de perdre sa singularité. Ce réflexe est humain, trop humain. Mais le reconnaître universel n’est pas l’excuser : c’est se souvenir qu’aucun peuple n’en est vacciné, et que la civilisation consiste précisément à lui résister."
[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]
Comité Laïcité République
Maison des associations, 54 rue Pigalle, 75009 Paris
Voir les mentions légales