(Le Point, 2 oct. 25) 8 octobre 2025
[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]

"[...] Partagiez-vous les mêmes combats que ceux de votre époux ? On a le sentiment que la défense de la laïcité fut davantage le vôtre…
É. B. : Il n’y avait pas l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette entre nos deux visions du monde. Une seule fois, nous avons eu un petit moment de discussion, un soir à table avec les enfants, qui comptaient les coups. [Sourire.] Robert pensait qu’il fallait respecter la décision du Conseil d’État [du 27 novembre 1989] concernant les collégiennes voilées de Creil [la haute juridiction avait estimé que le port du voile islamique n’était pas, sous réserve de certaines limites, incompatible avec le principe de laïcité]. À mes yeux, c’était absolument incohérent. Nous avons eu un petit débat, ça a tout de même duré une demi-heure, et puis c’était fini ! Je n’ai pas d’autres souvenirs de discussions visant à convaincre l’autre sur un quelconque sujet. Ce fut le seul. [...]
Il n’a pas adhéré au discours du Vél’ d’Hiv prononcé le 16 juillet 1995 par Jacques Chirac, qui déclara que « la France, ce jour-là [la rafle du Vél’ d’Hiv], accomplissait l’irréparable ». « Des mots irréparables », avait répliqué Robert Badinter, qui considérait que Vichy n’était ni la France ni la République. Étiez-vous en désaccord, sur ce point ?
É. B. : Aucunement. En disant cela, Chirac laissait entendre que tous les Français s’étaient mal conduits, ce qui n’a pas été le cas, tant s’en faut, même si beaucoup de lettres de dénonciation ont été expédiées durant ces années sombres. Par son intervention, Robert a voulu se souvenir de tous ceux qui étaient restés français en résistant, en protégeant et en sauvant des Juifs, même s’ils étaient minoritaires. [...]
À propos de la République, comment se porte-t-elle, selon vous ?
É. B. : Mal. Enfin non, je ne vais pas dire les choses comme ça. Disons plutôt qu’elle m’apparaît comme désarmée, ne sachant plus combattre par les lois la résurgence de certains périls, l’antisémitisme en premier lieu. Il y a toujours eu des antisémites dans des groupuscules d’extrême droite, mais là, ce fut un choc.
De quoi voulez-vous parler ?
E. B. : Des massacres du 7 Octobre et des manifestations propalestiniennes qui se sont ensuivies, en France. Voir et entendre s’élever, parmi cette jeunesse, des cris tels que « Mort aux Juifs ! » m’a littéralement stupéfiée. Pour Robert aussi, ce fut un choc, comme pour tous les Juifs de France. À partir de là, quelque chose a changé dans son regard. La gauche qu’il avait connue et aimée le trahissait et prenait, à propos de l’antisémitisme, la place de l’extrême droite. Plus le temps passe, plus cet antisémitisme, que certains qualifient « d’atmosphère », me paraît virulent.
Dans un discours à l’École normale supérieure le 10 mars 2015, Robert Badinter se disait déjà « stupéfait » d’avoir entendu dans les rues de Paris des manifestants propalestiniens hurler « Mort aux Juifs » : « À mon âge et ayant vécu ce que j’ai vécu, jamais, vous m’entendez, jamais je n’[y] aurais cru ! »
É. B. : Ça l’avait surpris, certainement, et affecté, mais il ne se sentait pas menacé en tant que Juif. L’angoisse est venue après le 7 octobre 2023…
Considérait-il, comme vous l’avez dit, qu’une partie de la gauche venait de trahir ses idéaux sur la question de l’antisémitisme, comme elle le fit sur la laïcité et le féminisme ?
É. B. : Sur l’antisémitisme, c’est certain. Entendre de tels propos chez certains membres se revendiquant d’un courant dont il avait été partie prenante fut pour lui un choc et un chagrin immenses. Il ne comprenait pas ce qui se passait, comme la plupart d’entre nous… Ça va très vite, je trouve, cette montée en puissance de l’antisémitisme…
R. M. : L’antisémitisme honteux de l’extrême droite est devenu vertueux en passant à gauche. On change de monde…
É. B. : Et de valeurs…
R. M. : Et de valeurs. « Sale Juif », ça s’adresse aux Juifs mais ça veut dire aussi « sale journaliste », « sale juge », « sale liberté », « sale démocratie », « sale République »… [...]"
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