Revue de presse

"Antisémitisme : Nétanyahou attise le fléau" (Ph. Bernard, Le Monde, 19-20 oct. 25)

(Ph. Bernard, Le Monde, 19-20 oct. 25) 19 octobre 2025

[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]

JPEG - 156.3 kio

Lire « Benyamin Nétanyahou, en traitant d’antisémites ceux qui contestent sa politique, ne fait qu’attiser le fléau ».

"L’antisémitisme n’avait attendu ni les raids israéliens sur Gaza ni les manipulations de Benyamin Nétanyahou pour flamber en France. Des tueries de Toulouse et de Montauban à celle de l’Hyper Cacher à Paris, de l’assassinat d’Ilan Halimi aux meurtres de Sarah Halimi et Mireille Knoll. Mais cette réalité, attestée par les glaçantes statistiques du ministère de l’intérieur, a pris une autre dimension depuis les attaques terroristes du 7 octobre 2023 menées par le Hamas contre Israël. Cette année-là, le nombre d’actes antijuifs avait augmenté de 284 %. Jamais depuis 1945 l’idée d’un sentiment d’insécurité des juifs en France n’a paru aussi crédible.

La riposte militaire israélienne qui s’est traduite par un immense carnage parmi la population palestinienne de la bande de Gaza n’a fait que renforcer les tensions, alourdissant le malaise des Français juifs, entre réprobation et attachement à Israël, entre crainte et sentiment d’isolement. Rien ne dit que le retour des otages et le cessez-le-feu à Gaza apaise ce trouble profond et les divisions qu’il exacerbe. Au sentiment de ne pas être compris dans la façon de vivre les événements du Proche-Orient se mêle la difficulté croissante de s’identifier à un pays à la politique tragique, dont l’image s’effondre. Selon un sondage publié par le Washington Post le 6 octobre, 61 % des juifs interrogés aux Etats-Unis estiment qu’Israël a commis des crimes de guerre contre les Palestiniens, et 39 % un génocide.

En France, pays qui compte le plus grand nombre de juifs après Israël et les Etats-Unis, l’antisémitisme demeure largement concentré dans l’électorat d’extrême droite, selon le sondage annuel de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, contredisant la judéophilie affichée par le Rassemblement national. Mais il sévit aussi et il est en hausse à l’extrême gauche et parmi les musulmans, selon la même enquête et celle de la Fondation pour l’innovation politique.

Prise en étau
Les Français juifs sont aussi pris en étau entre la partie de l’opinion qui tend à les considérer comme liés d’abord à Israël, et le discours de Benyamin Nétanyahou qui, en traitant d’antisémites ceux qui contestent sa politique, ne fait qu’attiser le fléau.

Qu’un intellectuel emblématique comme Alain Finkielkraut, connu pour ses positions conservatrices en matière sociétale, déclare au Nouvel Obs « je suis inquiet devant la montée de l’antisémitisme, mais c’est Nétanyahou qui aujourd’hui donne des munitions », qu’il appelle à « lutter sans relâche contre l’antisémitisme (…) mais aussi contre ces extrémistes qui détruisent Israël » indique l’ampleur de la tourmente.

L’indignation monte encore d’un cran face au constat selon lequel la politique de Benyamin Nétanyahou accentue la mise à distance de la Shoah, fondement historique d’Israël. Déplorant le « passage [d’Israël] du statut d’Etat miraculé à celui d’Etat paria, voire d’Etat voyou », le géopolitologue Dominique Moïsi accuse, sur le site de la Fondation Montaigne, dont il est conseiller spécial : « Ceux qui ont décidé d’une stratégie radicale (…), en tuant sans considération de proportionnalité des civils palestiniens, ont “tué la Shoah” et la protection qu’elle représentait encore (…) pour l’Etat hébreu et le peuple juif dans son ensemble. Comment en est-on arrivé là ? Comment les images des enfants palestiniens dans les ruines de Gaza se sont-elles substituées (…) à celle des enfants juifs dans les ruines du ghetto de Varsovie ? »

Le 7 octobre 2023, « jamais autant de juifs n’ont été tués en une seule journée depuis la Shoah », avait constaté le président d’Israël, Isaac Herzog. La tragédie a réactivé la terreur des pogroms et questionné la capacité d’Israël à protéger les juifs. Deux ans plus tard, tout se passe comme si la politique de l’extrême droite israélienne envers les Palestiniens, en affaiblissant l’ombre portée de la Shoah, nourrissait l’antisémitisme au point d’inquiéter la diaspora.

La crise de l’Europe
Le constat vaut en particulier en Europe, continent qui a conçu l’émancipation des juifs mais qui a aussi enfanté le nazisme. Dans son livre Les Paradoxes de l’intégration. L’Europe et les juifs (Calmann-Lévy, 300 pages, 20,50 euros), le philosophe Bruno Karsenti rappelle que les victimes de la Shoah avaient en commun d’avoir été, notamment en France et en Allemagne à partir du XVIIIe siècle, « les sujets éminents de l’émancipation ». Logiquement, après 1945, le « plus jamais ça » visant l’antisémitisme et la Shoah est devenu la pierre de touche de l’universalisme européen reconstruit autour des idées de justice sociale et de protection des minorités.

L’Europe post-seconde guerre mondiale est devenue « l’Europe post-Shoah, espace mental où l’idée européenne s’est reconfigurée », écrit l’auteur. Or aujourd’hui « l’effacement des repères fournis par l’Europe post-Shoah » est concomitant de la montée de l’antisémitisme et de l’affaiblissement de l’idée européenne. Pour Bruno Karsenti, les deux phénomènes que sont l’essor des nationalismes et la crise de l’Europe d’une part et la « fragilisation de l’existence juive en Europe » de l’autre ont « partie liée ».

Conquêtes de l’après-1945, les législations et les institutions conçues pour défendre le droit des minorités, réprimer les appels à la haine et les discriminations, découlent du « plus jamais ça » européen. « Là où l’arbitraire se répand, là où l’Etat de droit est attaqué, prospèrent toutes les formes de haine, de racisme, d’antisémitisme ; s’imposent aussi la loi du plus fort et la démagogie du moment. Oui, défendre l’Etat de droit, c’est protéger chacun dans sa dignité », a déclaré justement Emmanuel Macron lors de la panthéonisation de Robert Badinter. En entendant certains prétendus défenseurs des Français juifs et d’Israël, à l’extrême droite et même à droite, s’acharner à affaiblir l’Europe et à déboulonner ce précieux Etat de droit, on ne peut que douter de leur sincérité."


Comité Laïcité République
Maison des associations, 54 rue Pigalle, 75009 Paris
Voir les mentions légales