Revue de presse

Infiltration iranienne : « C’est tout l’Occident qui est visé » (Le Point, 26 juin 25)

(Le Point, 26 juin 25). Emmanuel Razavi et Jean-Marie Montali, journalistes. 30 juin 2025

[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]

Emmanuel Razavi et Jean-Marie Montali, La Pieuvre de Téhéran, éd. du Cerf, 27 juin 25, 252 p., 19,90 €.

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Lire « C’est tout l’Occident qui est visé par les infiltrations iraniennes ».

Le Point : Votre livre sort au moment où l’Iran subit des frappes militaires israéliennes. Les réactions de l’opinion française vous ont-elles surpris ?

Jean-Marie Montali : Nous avons été frappés par la vitesse et la coordination de la réaction. Depuis les premières frappes israéliennes, quasiment dans les vingt-quatre heures, l’ensemble des services culturels et des cabinets d’ambassade iraniens ont reçu la consigne d’activer leurs réseaux, pour faire passer les mêmes éléments de langage. Le résultat est saisissant : de nombreuses personnes sont apparues sur les plateaux de télévision, particulièrement sur les chaînes du service public, relayant les mêmes éléments de langage (« Si la République islamique tombe, ce sera le chaos », par exemple.) Dans la rue, aux drapeaux palestiniens s’ajoutent désormais ceux de la République islamique d’Iran. Cette synchronisation révèle l’ampleur de l’infiltration que nous décrivons. La République islamique d’Iran a infiltré presque toutes les strates du monde médiatique, politique et universitaire français. Nous sommes au cœur d’une guerre de l’information.

Comment cette capacité d’influence s’est-elle construite historiquement ?

Emmanuel Razavi : Ses racines idéologiques sont anciennes. Dès les années 1950, Khomeyni avait pour mentor Navvab Safavi, chef des Fedayin de l’Islam iraniens. En 1953-1954, les Frères musulmans égyptiens invitent Safavi à des conférences à Jérusalem et au Caire. Les Fedayin de l’Islam prêtent alors allégeance aux Frères musulmans égyptiens et se rebaptisent les « Frères musulmans iraniens ». Puis l’alliance entre mouvements islamistes et révolutionnaires de gauche se cristallise dans les années 1970. Khomeyni découvre Arafat et la cause palestinienne, très populaire en Europe auprès des intellectuels post-68. En 1973, il envoie son disciple Ali Akbar Mohtashamipur s’entraîner dans les camps de l’OLP au Liban, aux côtés de miliciens marxistes européens et de futurs terroristes, comme ceux de la Fraction armée rouge (la célèbre « bande à Baader »). Lorsqu’en octobre 1978 l’ayatollah Khomeyni s’installe en exil en France, à Neauphle-le-Château, d’où il va préparer sa révolution, il commence à séduire les intellectuels occidentaux.

J.-M. M. : Cette fascination des intellectuels de gauche pour Khomeyni était souvent romanesque. Jean-Paul Sartre et Michel Foucault ont été complètement séduits. Après l’échec de tous leurs héros révolutionnaires – Mao, Castro, Guevara –, voilà qu’apparaissaient deux nouveaux guides, l’un avec un keffieh – Arafat –, l’autre avec un turban – Khomeyni. Dans les camps de l’OLP se forge alors une véritable « internationale révolutionnaire », composée de miliciens marxistes et d’islamistes, qui redessine les lignes en réinventant le langage. Ce n’est plus seulement l’Est contre l’Ouest mais aussi le Nord contre le Sud, le David palestinien contre le Goliath occidental, et ce ne sont pas des bombes qui explosent à l’aveugle en éparpillant des corps, mais « la riposte du faible au fort » dans « un combat asymétrique ». Dans ces camps, ils intègrent des éléments de langage, apprennent à répondre aux questions des journalistes et mettent au point une mécanique propagandiste selon laquelle les terroristes sont toujours les victimes de « l’impérialisme occidental ».

Quand cette influence idéologique s’est-elle transformée en stratégie d’infiltration organisée de la France ?

E. R. : Dès 1984, selon Matthieu Ghadiri, un ancien policier français d’origine iranienne qui a infiltré les services secrets iraniens pour notre contre-espionnage. Téhéran lance alors une opération d’influence majeure en Europe, ciblant particulièrement Paris, le Parti socialiste et le Parti communiste. Leur stratégie : recruter des Iraniens bien intégrés – avocats, pharmaciens, étudiants – pour infiltrer les partis de gauche. Ghadiri lui-même était chargé d’espionner le PS et de se rapprocher de François de Grossouvre, conseiller de Mitterrand. Les services iraniens ignoraient que c’était un agent français.

J.-M. M. : L’influence et le terrorisme vont toujours de pair. La République islamique d’Iran n’a pas attendu pour frapper la France. Le 23 octobre 1983, Téhéran commandite l’attentat du Drakkar contre nos parachutistes au Liban : 58 morts. Entre 1985 et 1986, pas moins de 14 attentats sont orchestrés par l’Iran et le Hezbollah contre les intérêts français. En 1991, la Force Al-Qods assassine l’ex-Premier ministre du chah, Chapour Bakhtiar, égorgé à son domicile de Suresnes. En 2025, l’ancien ministre iranien Mohsen Rafighdoost a tranquillement revendiqué l’opération.

Concrètement, comment fonctionnent ces réseaux d’influence aujourd’hui ?

E. R. : Pas une seule grande rédaction parisienne n’échappe aux tentatives d’infiltration des services iraniens. L’ambassade dispose d’un conseiller culturel qui anime des réseaux d’influence, organise des rencontres avec des ex-diplomates, des journalistes. Par exemple, il y a quelques mois, une personnalité liée au think tank Geopragma, à Paris, a reçu chez elle Ali Reza Khalili, numéro deux de l’ambassade, et lui a présenté des journalistes. Il y a plusieurs formes de rémunération. Des chercheurs mal payés touchent des enveloppes en liquide. D’autres reçoivent des bourses via des fondations proches idéologiquement de Téhéran – la recherche française vivant mal, ils sont des cibles faciles pour les services iraniens. Certains se voient proposer de recouvrer des biens confisqués à leur famille lors de la révolution en échange de la diffusion d’éléments de langage favorables au régime. Les binationaux dont la famille réside toujours en Iran peuvent aussi être menacés.

Cette stratégie vise-t-elle uniquement la France ?

J.-M. M. : Absolument pas, tout l’Occident est visé. En Espagne, sept universités ont passé des accords de partenariat avec l’université de Téhéran, contrôlée par les gardiens de la Révolution. Pablo Iglesias, fondateur du parti Podemos, a reçu 9,3 millions d’euros de Téhéran entre 2012 et 2015 via des flux financiers suspects. Il travaille toujours pour HispanTV, la web-télévision iranienne. La Belgique, l’Allemagne, la Suède, les pays nordiques sont touchés. Et, bien sûr, les États-Unis.

Vous citez des arrestations récentes d’agents iraniens en France…

E. R. : Le cas le plus spectaculaire est l’arrestation de Bashir Biazar, le 3 juin 2024, à Dijon. Cet ancien responsable de la télévision publique iranienne, présenté comme défenseur de la cause palestinienne, travaillait en réalité pour l’unité secrète « 840 » de la Force Al-Qods, l’unité d’élite des gardiens de la Révolution. Il surveillait des opposants iraniens et avait pour mission d’approcher des associations étudiantes pour diffuser des éléments de langage favorables à Téhéran et à ses proxies. Cette unité 840 planifie des enlèvements et des attentats contre des cibles occidentales. Que ce type d’agent opère tranquillement à Dijon montre l’ampleur de l’infiltration.

J.-M. M. : Il y a aussi Shahin Hazamy, cet influenceur franco-iranien qui se présente comme « journaliste citoyen ». Il s’est rendu en Iran, notamment dans la ville religieuse de Qom, où sont formés des agents d’influence étrangers. On le voit poser sur les marches du ministère des Affaires étrangères iranien aux côtés de hauts responsables. Il relaie systématiquement la propagande de « l’axe de la résistance », composé des proxies de Téhéran, et a été arrêté le 22 avril 2025, puis poursuivi, après avoir été relâché, pour apologie du terrorisme.

Comment cette influence se manifeste-t-elle dans la classe politique française ?

E. R. : Les liens avec La France insoumise sont troublants. Depuis le 7 Octobre, des députés, comme Mathilde Panot, Ersilia Soudais, Jean-Luc Mélenchon ou Rima Hassan, relaient des éléments de langage identiques à ceux décidés par le ministère des Affaires étrangères iranien. Ces députés multiplient les conférences avec Salah Hamouri, membre du bureau politique du FPLP, condamné pour avoir projeté un attentat contre l’ancien grand rabbin d’Israël. Ali Khamenei en personne saluait, le 30 mai 2025, les manifestations propalestiniennes sur les campus français et américains. Quand le guide suprême iranien applaudit vos manifestations, il faut se poser des questions.

Les services français sont-ils au courant ? Pourquoi ne pas agir davantage ?

E. R. : Parce que l’infiltration est massive, nous a expliqué un officier de la DGSI. Les fanatismes utilisent les failles des démocraties – nous ne pouvons pas arrêter les gens arbitrairement. Le vrai problème, c’est l’absence de volonté politique. Emmanuel Macron et le Quai d’Orsay sont conseillés par des gens qui connaissent mal l’Iran et les liens entre services iraniens et Frères musulmans. Ils pensent sincèrement que l’islam politique est pacifique, sans comprendre que ces réseaux mènent une opération de très long terme pour porter un jour la révolution en France.

Quel est l’objectif de cette stratégie ?

J.-M. M. : La Constitution iranienne de 1979 évoque dans son préambule, sous l’intitulé « armée idéologique », la mission idéologique du régime, à savoir « le djihad dans la voie de Dieu et la lutte dans la voie de l’expansion de la souveraineté de la loi de Dieu dans le monde », soit le « djihad mondial » : d’abord Israël, ensuite les pays non musulmans. L’Iran n’a plus beaucoup d’options militaires face à Israël. Ses cartes restantes, ce sont l’influence et le terrorisme. Il faut un sursaut intellectuel. Les Iraniens qui manifestent depuis Femme, vie, liberté défendent nos valeurs républicaines. Ils souffrent d’entendre répéter les éléments de langage d’un régime qui a exécuté plus de 800 personnes depuis le début de l’année.

L’Iran cherche-t-il de nouveaux relais pour étendre son influence ?

E. R. : Récemment, on a constaté une tentative de rapprochement entre les services secrets iraniens et algériens opérant en France. Les Iraniens ne connaissent pas l’environnement des cités. Le deal ponctuel, c’est que l’Iran ouvre ses réseaux africains à l’Algérie pour faire de l’influence, et que l’Algérie ouvre ses réseaux dans les cités françaises à l’Iran. Car l’Iran a considérablement travaillé l’Afrique depuis les années 1980, formant même des mollahs africains parlant persan. Alger étant aligné sur le régime iranien dans son soutien au Hamas et au Hezbollah libanais, la République islamique y voit l’un de ses relais possibles en France.

Vous-même faites-vous partie de l’opposition ?

E. R. : Je ne fais partie ni ne soutiens aucun mouvement. Je suis un journaliste œcuménique, je donne la parole à tout le monde.


Voir tout de dossier Le Point "Les réseaux des mollahs en France" (26 juin 25) dans Iran (note de la rédaction CLR).


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