(Peggy Sastre, Le Point, 30 av. 26) Peggy Sastre, journaliste scientifique et essayiste 6 mai 2026
Kamel Daoud, Houris, Gallimard, août 2024, 416 p., 23 e.

Lire "Kamel Daoud, diable gonflable pour régime à bout de souffle".
"Ne jamais rien attendre, voilà un secret du bonheur. La dépression étant, au fond du fond, une maladie des espoirs déçus, sa première prophylaxie consiste à ne pas en former. Soit ce qu’explique sans doute mieux que personne le psychiatre darwinien Randolph Nesse, en exposant par la même occasion l’un des atouts proprement thérapeutiques d’une appréhension évolutionnaire du monde. Sorte de stoïcisme scientifique, elle enseigne le détachement, la conscience qu’au bout du compte il n’y a qu’un objectif à avoir dans la vie : faire en sorte de pouvoir s’y adapter.
Sauf que voilà, j’ai beau avoir tout cet attirail en poche, j’ai beau savoir qu’il n’y a pas grand-chose à craindre ni à déplorer quand on a de quoi comprendre, en apprenant la condamnation en Algérie de Kamel Daoud à trois ans de prison pour avoir écrit Houris, monument littéraire aux morts de la guerre civile, le fait est que j’ai été aspirée dans un tourbillon de mélancolie dont j’ai encore du mal à me désengluer.
Par effet de surprise, alors ? Non, car cela supposerait encore une attente, celle d’avoir cru le pouvoir algérien capable d’autre chose que ce qu’il est. Plutôt par lassitude devant la perfection du procédé, sa netteté clinique, sa banalité, aussi, dans l’ignoble : pourrir la vie d’un homme au titre d’une si orwellienne « charte pour la paix et la réconciliation nationale » punissant toute personne qui « par ses déclarations, écrits ou tout autre acte, utilise ou instrumentalise les blessures de la tragédie nationale, pour porter atteinte aux institutions de la République algérienne démocratique et populaire, fragiliser l’État, nuire à l’honorabilité de ses agents qui l’ont dignement servie ou ternir l’image de l’Algérie sur le plan international ».
Telle est la cause, interdiction de toucher aux morts si les morts risquent de faire parler les vivants, et ainsi la machine s’agite : le régime prend l’écrivain, le pose au milieu de la pièce, branche le compresseur nationaliste, et fait de Kamel Daoud un diable gonflable.
Utile, car il prend beaucoup de place pour pas cher. Une fois dressé, tout le monde le voit, tout le monde peut le montrer du doigt, se réunir autour de lui et oublier le reste. On est en plein dans la vieille magie de l’ennemi commun : nul besoin que les alliés s’aiment, qu’ils détestent seulement dans la même direction et tout ira bien.
Ce qui, pour un groupe aussi fragile que le pouvoir algérien, est une belle aubaine. Parce qu’il n’a plus à répondre de l’état du pays dont il est censé avoir la charge et la responsabilité, il n’a qu’à accuser l’écrivain. Il n’a plus à justifier le silence imposé aux survivants, il n’a qu’à se hausser du col en se prétendant tuteur de leur dignité. Et il n’a plus non plus à regarder la fuite de sa jeunesse, l’asphyxie de sa presse, l’épuisement de son récit national s’il gonfle Daoud jusqu’à ce que sa silhouette bouche l’horizon.
Un diable gonflable n’a pas de densité propre, il tient debout parce qu’on le remplit. Coupez l’air, il s’affaisse. Rallumez la soufflerie, il reprend sa place, ridicule et gigantesque, agité de convulsions mécaniques, assez volumineux pour camoufler le vide. C’est toujours ainsi que les pouvoirs fragiles procèdent avec leurs écrivains, journalistes, exilés, avec leurs femmes libres et leurs mauvais fils. On les gonfle de toutes nos peurs, on les rend monstrueux pour s’afficher solide.
Mais cela n’a qu’un temps. Soit la précarité qu’avait déjà notée Salluste à propos de Rome privée de Carthage : quand le grand adversaire tombe, quand le grand dehors fédérateur disparaît, il n’y a plus que les failles internes qui refoulent comme des remontées d’égout après l’orage. Et la cité qui se croyait unie découvre qu’elle n’était rien car uniquement rassemblée contre.
Tel est le sombre destin des cohésions fabriquées par la diabolisation – en Algérie aujourd’hui, comme ailleurs et avant, l’astuce ne résout ni ne soigne. Elle ne produira ni littérature, ni vérité, ni État de droit. Elle ne donnera pas d’avenir à sa jeunesse. Elle ne transformera pas un régime de défiance en communauté politique. Elle offrira seulement quelques jours, quelques mois, peut-être quelques années de chaleur collective autour d’un bûcher. Puis il faudra trouver une autre cible, un autre traître, un autre corps à remplir de la faute commune.
En attendant, la vie d’un homme se vide sans le moindre espoir de comblement correctif. Voilà ce qui abat."
[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]
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