Revue de presse

"Algérie : vaut-il mieux être égorgeur qu’écrivain ?" (Kamel Daoud, Le Point, 30 av. 26)

(Kamel Daoud, Le Point, 30 av. 26) Kamel Daoud, écrivain, Prix international de la Laïcité 2020 6 mai 2026

Kamel Daoud, Houris, Gallimard, août 2024, 416 p., 23 e.

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"Trois ans de prison ferme pour avoir écrit un roman sur une guerre effacée. Faut-il parler de soi sur cette affaire de trois ans de prison contre un roman ? Un peu, si peu. Car cela fait drôle de se réveiller à Paris, sous un ciel incendié de transparence, et de se souvenir qu’un régime politique entier, celui qui tient en otage un pays entier, a décidé de faire la guerre entière à une fiction, un roman, un seul. Trois ans de prison pour avoir enfreint la loi de réconciliation nationale (si mal nommée), qui, en Algérie, interdit d’évoquer la guerre civile de 1990-2000 et ses milliers de morts, la guerre honteuse comparée à celle de la décolonisation, à laquelle tous veulent participer, même (et surtout) ceux qui sont nés après. Trois ans de prison, des mandats d’arrêt, des diffamations d’« officines » pour avoir écrit une fiction.

Qu’en conclure pour ne pas rester dans la lamentation noble ? D’abord que c’est affaire de concurrence : un dictateur, c’est un écrivain raté. Ne pouvant vendre une fiction par le talent, il l’impose par la matraque. Ensuite, un fait : je suis condamné, en Algérie, pour un roman, Houris {}, qui n’est ni édité ni diffusé en Algérie. Moi seul comme coupable. Pas mon éditeur, par exemple, car, dans ce cas, il faudrait attaquer en justice un Français pour un livre publié en France, ce qui ramènerait le dossier à son fond : une absurdité juridique. La règle de la compétence territoriale exclut de fait mon procès algérien, mais cela n’empêche pas le plaisir de le faire pour ce régime.

Pourquoi a-t-on alors mené cette mise en scène comique au nom d’une loi injuste et surréaliste, une loi qui impose d’oublier ? Un : pour me punir. Deux : pour prévenir toute personne qui irait écrire sur cette guerre civile dorénavant. En ces temps, en Algérie, il vaut mieux se faire passer pour un égorgeur islamiste que pour un écrivain libre, l’égorgeur étant amnistié par la loi alors qu’on criminalise le récit. Trois : pour bien illustrer l’envie algérienne de dicter ses règles de censure, même en France ; car cela n’a pas d’autre sens : en France, déjà, le sujet « Algérie » provoque un effet de paralysie. Documentaires, articles, conférences, romans… se font dans la tempête. Aujourd’hui, on apprend que si l’on publie un roman en France, on doit avoir l’aval d’Alger. Quatre : consacrer la terreur en Algérie. Si vous écrivez des fictions, vous payez. Vous, votre famille, vos proches…

Le lien de l’Algérie avec ses écrivains est malsain, violent. Depuis toujours. Il se perpétue dans l’infanticide. Cela se confirme car je ne suis ni un politicien, ni un militant, ni un opposant. Je suis seulement un écrivain. J’essaye. Dans les prochains jours, la machine médiatique algérienne va se mettre en marche, en régime de puissance majeure. Le pape Léon XIV n’est plus là et les adjectifs sur la tolérance et le dialogue ne sont plus de mise. Il faut dorénavant charger, me décrédibiliser, m’attaquer, me faire peur, et j’ai peur. Peur qu’on me fatigue, que je renonce à ce métier, que j’aille vers une zone de confort muette. Et j’ignore comment cela va finir. Pour moi, les miens. Et cela me gêne, cette exposition, cet effet de loupe.

Il y a des nuits parisiennes, chargées de lumières et de sons crantés, où je m’interroge : « Pourquoi ? ». Car j’ai sur le dos, sans jamais l’avoir voulu, les décoloniaux rentiers, castes intellectuelles d’un Alger gris, les damnés de la terre imaginaires, les islamistes, et les sbires du régime.

Que me reproche-t-on au juste ? Je l’ignore et je le sais. Mais revenons au vrai sujet : dorénavant, même pour un roman publié en France, on risque la compétence désormais universelle d’un juge en Algérie. Triste pays natal devenu une geôle pour ses enfants : qu’en pensent ses fondateurs ? Comment est-on passé d’une guerre pour la liberté à une guerre contre la liberté ?

Terre lumineuse, citronniers flambants, ciel si pur qu’il laisse entrevoir l’éternité dans son poumon bleu. Et toute la mer qui y arrive pour vous proposer un autre corps infini et une histoire plus grande que les petites biographies de ses dictateurs. Voilà ce qu’on ne peut pas m’enlever de la peau ; ni par le procès, ni par l’insulte, ni par les lâchetés organisées de ceux qui, dans les ruelles d’Alger ou d’ailleurs, n’osent pas fixer des yeux un ex-islamiste, tueur repenti, mais ramassent toutes les pierres possibles pour lapider un homme qui écrit."

[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]


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