8 mai 2026
Natacha Polony, Nous sommes la France, éd. Plon, 21 oct. 2015, 212 p., 14,90 e.
"Elle se veut ni de droite ni de gauche, autant journaliste qu’intellectuelle. Son nouvel essai, dont nous publions des extraits exclusifs, est un constat lucide sans être désespéré sur l’état de la France. Plongée dans l’univers d’une femme engagée.

Lire "Le phénomène Polony".
Elle le promet : sa prochaine émission sur Paris Première, baptisée Polonium, sera « le rendez-vous des électrons libres ». Electron libre ? Natacha Polony l’est assurément. Une formule est souvent utilisée à son sujet : « Qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, elle est… ». Et les compliments d’abonder. Parfois même chez ses détracteurs. Il est question de la force de ses convictions, de son épaisseur intellectuelle ou de son amour immodéré de la France. Des qualités qui la rapprochent d’un autre journaliste devenu un solide agitateur d’idées : Eric Zemmour. A son image, Natacha Polony pèse dans le débat. Comme le polémiste, sa voix est presque plus écoutée que celle des hommes et des femmes politiques. Et ses livres sont désormais attendus avec autant de curiosité que d’intérêt. C’est le cas de Nous sommes la France (chez Plon), dont nous publions les bonnes feuilles, au fil duquel la journaliste en appelle à un retour aux valeurs républicaines, à l’Etat-nation et à une communauté nationale enfin soudée. « Un livre positif », indique-t-elle, dans une allusion à peine voilée à l’auteur du Suicide français…
De Zemmour, elle se démarque par plusieurs côtés. Elle conteste son pessimisme. Fustige sa« critique obsessionnelle du libéralisme qui sous-tend la pensée des Lumières, critique qui le conduit à rejeter toutes les avancées permises par cette philosophie, de la laïcité à l’émancipation individuelle. » Intellectuelle aux prévisions optimistes, elle n’en est pas moins elle aussi taxée de « décliniste »… Premier paradoxe chez cette femme que certains définissent comme « une réac de gauche ». Une qualification qu’elle ne reprend pas à son compte mais qui convient parfaitement à cette souverainiste assumée. « C’est une fille qui est dans l’air du temps, pendant cette période de contestation européenne », tacle gentiment son collègue d’Europe 1, Jean-Michel Aphatie. Réplique d’un proche : « Non, c’est l’air du temps qui est venu à elle ! » « Le succès ne vient pas par hasard », surenchérit son voisin de bureau d’Europe 1 Michel Grossiord.
Ce livre contribuera à renforcer son aura. Un plaidoyer qu’elle a pris le temps d’écrire en dépit d’un emploi du temps surchargé. Qu’on en juge : outre ses collaborations au Figaro et sur Paris Première, elle assure tous les matins la revue de presse d’Europe 1. Chaque samedi, elle y présente aussi « Médiapolis » avec Olivier Duhamel. Sur son bureau, les magazines et les livres s’entassent. Le philosophe Raphaël Enthoven, auteur du billet « Qui vive ? » dans la matinale d’Europe 1, n’est pas loin. « Ce sont les derniers mots du Rivage des Syrtes », glisse cette admiratrice de Julien Gracq, qu’elle place avec Giono et Colette parmi ses écrivains préférés. Une littéraire aussi médiatique (ou une animatrice aussi lettrée), ce n’est pas si fréquent !
Dans chaque groupe où elle intervient, son succès est indéniable. A 8h30, l’ancienne chroniqueuse de Laurent Ruquier dans On n’est pas couché (France 2) est suivie par 1,5 million d’auditeurs (chiffre en progression par rapport à l’an passé). Son quart d’heure est le plus plébiscité dans le rendez-vous de Thomas Sotto. Mêmes lauriers au sein du Figaro, qui l’avait recrutée dès 2009. « Elle fait partie des personnalités les plus lues, et son propos est pourtant exigeant », témoigne Vincent Trémolet de Villers, responsable du FigaroVox.
Un espace de liberté où elle s’en donne à cœur joie sur des sujets aussi variés que l’éducation (sa spécialité d’origine) ou l’art de vivre. De même, son style séduit dans les pages Débats et Opinions du quotidien, dirigées aussi par VTV, et où elle livre une chronique chaque samedi :« Natacha possède un vrai talent d’éditorialiste. Elle sait partir du détail ou de l’anecdote pour aller vers une réflexion globale. Je me souviens d’une chronique qui démarrait sur la pêche à la mouche pour nous mener jusqu’aux délires normatifs de la Commission européenne ! Elle a aussi un rare talent d’écriture. Sa plume réveille chez le lecteur des nostalgies. Elle aime évoquer les promenades en été, le chevet d’une église romane, le silence d’un village, la couleur d’un bon vin, ces choses toutes simples dont nous avons hérité et qu’elle pense menacées par la mondialisation uniformisatrice. » La griffe Polony !
« Elle peut parler du souverainisme comme d’une bouteille de sauternes, confirme Stéphane Simon qui, à la tête de Téléparis, produit son futur magazine hebdomadaire sur Paris Première. Elle aime également la musique. Elle est tout-terrain. » Un éclectisme qui brouille son image autant que son parcours singulier. Enseignante, candidate à Paris aux élections législatives en 2002 sous la bannière chevènementiste (elle avait fait 2,24 %), journaliste de presse écrite, essayiste, présentatrice… Ses adversaires fustigent volontiers son côté« imprévisible » ou « changeant ». Sur le plan politique aussi. Cataloguée à gauche il y a une dizaine d’années, elle est désormais référencée à droite. Elle s’en offusque. Qu’en dit Chevènement ? « Je pense qu’il sait que j’ai gardé un cap, que je continue à défendre des valeurs qu’il a défendues. »
De nature calme et apaisée, Natacha Polony prétend ne pas prêter attention aux commentaires qu’elle suscite ici et là. « Cela irait à l’encontre de ma conception de la vie. » Sa grande force, c’est justement de ne pas vouloir plaire à tout le monde. Mais aussi cette volonté inépuisable de réveiller certains esprits. Et ce désir acharné de convaincre son auditoire, comme elle le faisait jadis dans les salles de classe. Une autre forme de fidélité. A Epinay-sur-Seine, où elle était professeur de lettres, elle enseignait la poésie à ses élèves. « A travers des poèmes comme A une passante, de Baudelaire, je souhaitais leur faire prendre conscience que la vie est précieuse. » Et il est évident que Natacha - prénommée ainsi par sa mère en hommage à Tolstoï - n’a rien perdu de sa flamme. Ni de ses indignations. « Quand on dit que le niveau baisse à l’école, on est traité de réac dans ce pays ! », s’enflamme-t-elle avec la même passion qu’à l’antenne ou à l’écran. Un style qui peut renvoyer l’image d’une personnalité dure. « Plutôt une personnalité forte »,corrige son entourage à propos de l’agrégée, qui a démissionné de l’Education nationale.
Une posture digne de Chevènement… comme le jour où elle quitta l’émission de Ruquier, après trois ans de bons et loyaux services. « Je ne voulais pas devenir ma propre caricature », assure-t-elle. Un départ volontaire, alors que le magazine de Ruquier offre une des meilleures expositions du PAF ! « C’est une femme qui a des convictions et qui sait les défendre, insiste Thomas Sotto. Mais on ne dit pas assez à quel point Natacha est d’une grande gentillesse. On croit que c’est une fille “bulldozer”, avec ses cheveux en pétard. Or, ce n’est pas ça. De la même manière, j’aimerais qu’on l’écoute plus. Qu’on ne dise pas, parce que c’est elle : “C’est tout blanc” ou “C’est tout noir”. » La rançon du succès…
Avant elle, bien d’autres polémistes ont payé le prix de penser autrement. Un vrai sacrilège dans le monde des médias. Et une aberration dans la mesure où ce sont ces personnes qui font de l’audience. « Elle a moins de fans qu’Eric Zemmour, qui a une niche, mais elle touche un public plus large, décrypte Stéphane Simon. Zemmour est un chroniqueur avec un raisonnement très structuré. Il est clivant. Pour sa part, elle est moins un instrument au service d’une pensée. » Thomas Sotto est sur la même longueur d’onde : « Elle sait penser contre elle-même. »
Elle s’est imposée dans l’exercice de la revue de presse.
Célèbre mais méconnue, Natacha Polony ? C’est sûr. D’autres paradoxes apparaissent. Sa surexposition médiatique inciterait à penser qu’elle possède un caractère extraverti. Il n’en est rien. « C’est une personne très timide, discrète, pas exubérante », assure la présentatrice des JT de la matinale d’Europe 1, Hélène Zélany. Thomas Sotto confirme : « On a eu du mal à briser la glace pendant la première saison. » Son extrême rigueur et sa grande concentration expliquent probablement aussi son besoin d’isolement. « C’est quelqu’un qui était dans sa bulle », se rappelle une journaliste du Figaro qui l’avait côtoyée au service société. Natacha Polony n’est certes pas du genre à s’épancher. Une question d’éducation, sûrement. « Elle s’est beaucoup ennuyée au Grand Journal de Canal+, mais elle ne s’en est jamais ouverte à moi », révèle Jean-Michel Aphatie.
Une « personnalité forte » qui tient à sa liberté. Raison pour laquelle elle avait claqué la porte du Mouvement des citoyens. « Il y avait trop de compromis et de compromissions, déplore-t-elle. Dès qu’une personne détient une once de pouvoir, elle veut en abuser. » Autre rendez-vous manqué : Le Grand Journal de Canal+. On l’avait mise en garde : « Tu auras peu de place. » Elle avait répliqué : « J’ai reçu des garanties. » Qui n’ont pas été respectées. La preuve qu’elle n’a pas toujours le dernier mot…
Dans Polonium, elle va pouvoir déployer tout son potentiel. « Je suis seule à bord. Cela n’a pas toujours été le cas », reconnaît Natacha Polony. Elle n’y recevra pas de politiques en exercice, mais des acteurs majeurs de la société civile. Des politiques qu’elle qualifie volontiers de« boutiquiers incapables de définir un avenir commun » et soumis à la dictature du marketing. Rien à voir avec les prestigieux noms du passé dont elle rappelle la qualité des débats d’autrefois à l’Assemblée nationale. Les élus ou les ministres, elle ne les croise guère dans les couloirs d’Europe 1. « Quand l’invité politique sort du studio, Natacha y pénètre, raconte Thomas Sotto. EIle n’est jamais dans la connivence. C’est quelqu’un de parfaitement intègre. »« Elle est un peu “perso” mais sans nuire aux autres », remarque un journaliste du Figaro.
Une fille sincère, cash et pas maladroite dans le registre de l’humour. La preuve : « Je suis un produit de la parité que je combats », s’amuse-t-elle, assise sur un fauteuil de son appartement de l’Est parisien. Un lieu étrange et charmant, encombré de livres et de magazines. Des bouteilles de vin sont alignées sur des étagères de la cuisine. Une pièce évidemment stratégique pour la journaliste et son mari, le critique gastronomique Périco Légasse. Avec lui, elle parcourt chaque semaine les travées du marché couvert Saint-Quentin. Les commerçants connaissent ses goûts sûrs et raffinés.« J’entends souvent cette phrase dans la rue : “C’est qui le gros barbu qui court derrière Natacha Polony ?” », plaisante le journaliste de Marianne. Il est vrai que madame cavale beaucoup en ce moment. Dans une heure, elle sera déjà repartie pour un débat avec Alain Juppé avec qui elle prépare un livre sur l’éducation, à paraître en 2016. Avant, elle jette un dernier regard vers la table de la cuisine, sur laquelle est posé un CD de Jean Ferrat. Sa chanson fétiche ? Ma France, bien entendu.

« EXTRAITS
De l’art de ne pas nommer
(…) Pendant des années, on a fait semblant de ne pas voir, de ne pas comprendre. Pendant des années, les professeurs qui alertaient étaient accusés de « stigmatiser » les jeunes issus de l’immigration. Les auteurs, bien sûr, des Territoires perdus de la République, d’Emmanuel Brenner (soupçonnés également de… communautarisme !), mais aussi quiconque osait rappeler qu’il est désormais difficile, dans les collèges et lycées de certains quartiers, d’évoquer la Shoah, ou que les enfants juifs ont déserté les établissements scolaires de Seine-Saint-Denis.
Pourquoi un tel aveuglement ? Pourquoi avoir dû attendre l’horreur ? Parce qu’il était impossible d’admettre que ceux que l’on considérait comme des victimes - de discriminations, de misère sociale, de relégation… - puissent développer eux-mêmes ce racisme qui est pour nous le pire des crimes. Les racistes, ils sont à l’extrême droite, ils incarnent ce « fascisme » que nous traquons sans relâche. Ils ne sauraient être chez des populations immigrées ou issues de l’immigration.
Ce besoin de se raccrocher à tout prix aux bons vieux schémas qui nous rassurent a d’ailleurs permis l’épisode sans doute le plus ridicule de toute cette année 2015 : l’émoi général de la gauche parce que le président de la République avait prononcé les mots « Français de souche ». Pas pour s’en réclamer. Même pas pour en valider l’emploi. Non, François Hollande a parlé de« Français de souche » parce qu’il ne trouvait pas d’autre mot pour signaler le fait, dont il se félicitait, que ce ne soient pas des jeunes gens issus de l’immigration qui aient profané le 15 février un cimetière juif à Sarre-Union, en Alsace. Ouf ! On peut démontrer qu’il n’y a pas que des jeunes musulmans qui sont antisémites ! Quelle réussite ! Mais comment diable qualifier les auteurs du crime ? « Français de souche, comme l’on dit. » Eh oui, parce que justement, on ne sait pas comment les qualifier. Tous les autres, on sait : « issu de l’immigration », « d’origine » algérienne, ou comorienne, ou ivoirienne… Mais ceux qui sont d’origine française ? Eh bien, il ne faut pas. « Plus qu’une maladresse, une faute », lance en un tweet Aurélie Filippetti, aussitôt « retweetée » par Valérie Trierweiler, ex-compagne du Président… La présidente des Jeunes socialistes, Laura Slimani, estime quant à elle qu’il s’agit d’une « insulte aux millions de Français dont elle est ».
En évoquant, lors d’un discours devant le Crif en février 2015, « les Français de souche, comme on dit », François Hollande a mis en émoi ceux de son propre camp qui nient la réalité quand elle leur déplaît.
Que l’expression soit problématique (à partir de quand est-on « Français de souche »), qu’elle soit connotée par ceux qui l’emploient en général pour estimer que la France devrait demeurer blanche et chrétienne, c’est un fait. Mais cela mérite-t-il un tel emballement ? Non, sauf à révéler que ce qui dérange est bien l’idée même qu’il y ait des gens qui soient français depuis plusieurs générations et qu’ils puissent évoquer ce fait. Là non plus, il ne faut pas nommer. Au point que la démographe Michèle Tribalat, qui avait autrefois adopté par défaut cette expression qu’elle jugeait impropre, en a forgé une autre : « Français au carré », dont les quatre grands-parents sont nés en France. Expression qui n’est pas plus acceptée, pour la simple raison que c’est bien la réalité, une fois de plus, qui est bannie. Dans le grand mythe de la France « terre d’immigration » (ce qui n’est totalement vrai que depuis deux siècles, puisque depuis les invasions germaniques du IVe siècle, la population française était au contraire largement stable), rappeler que certains, qui sont nombreux, ne sont pas venus d’ailleurs semble vouloir dire qu’on rejetterait ceux qui le sont. Donc, on choisit de ne pas désigner. De ne pas nommer.
Ce genre d’hystérie collective jette une lumière crue sur ce qu’est devenue la France. Dans une République française fidèle à son idéal, les enfants d’immigrés étaient non seulement français sur le papier, mais ils l’étaient culturellement, affectivement, et rien ne les distinguait des enfants nés de parents et de grands-parents déjà français.
Pourquoi n’est-ce plus le cas ? Pourquoi est-il soudainement devenu incontournable de désigner les origines des uns et des autres ? Parce que ce qui nous divise est depuis des années mis en avant au détriment de ce qui nous rassemble. Le mot « communauté » s’est imposé dans la vulgate médiatique alors que personne, il y a encore trente ans, n’aurait imaginé parler de « communauté catholique » ou de « communauté musulmane ». Celui de « laïcité », au contraire, a perdu son sens véritable pour signifier ce que chacun veut en faire.
Sans doute faudrait-il rappeler à nombre de politiques et de journalistes que les mots que l’on emploie ont tendance à modifier le réel en façonnant la pensée de celui qui l’observe, mais que supprimer les mots n’effacera jamais les faits. Le réel que l’on refoule s’impose de la manière la plus violente qui soit. (...)
On ne bâtit rien sur la bêtise
La télévision ? « Une invention merveilleuse pour apporter le savoir et la connaissance, mais devenue un outil mercantile. »La télévision ? « Une invention merveilleuse pour apporter le savoir et la connaissance, mais devenue un outil mercantile. » - Crédits photo : plainpicture/Marie Docher
L’élevage hors-sol d’une jeunesse vouée à rêver la semaine devant sa télévision de ce qu’elle ne pourra pas s’acheter le samedi quand elle ira déambuler dans les allées des grandes surfaces s’est mis en place sur les ruines des institutions de transmission qui, dans les générations précédentes, permettaient à des jeunes de savoir quel était ce monde qui les avait précédés. Armée, Eglises, syndicats, partis politiques, mouvements de jeunesse, corporations professionnelles… Toutes ces institutions ont perdu peu à peu de leur influence sous l’effet d’une déconstruction promue au nom de l’émancipation des individus. Ce dont on peut se réjouir, jusqu’au moment où, en fait d’émancipation, il ne s’agit plus que de livrer à des puissances marchandes des consommateurs dociles, débarrassés de tous les attachements qui pourraient limiter leurs besoins en produits inutiles.
La famille, même, dernier noyau de transmission, est à l’agonie, victime d’un double mouvement : la fragilisation des liens par l’émergence d’un individualisme hédoniste valorisant les attachements affectifs, et donc éphémères, et le culte démocratique remettant en cause toute forme de hiérarchie, y compris entre parents et enfants. Ajoutons à cela cette arme de destruction massive qu’est la télévision, une invention merveilleuse pour apporter le savoir et la connaissance dans les foyers, mais devenue un outil mercantile qui permet d’y introduire des valeurs parfaitement contraires à celles que les parents cherchent à transmettre ou, par la grâce des antennes satellites, des valeurs qui n’ont rien à voir avec celles du pays où l’on prétend élever ses enfants. Vendre à Coca-Cola du temps de cerveau humain disponible, comme le disait fort pertinemment Patrick Le Lay pour définir la finalité de TF1, reste la plus sobre et géniale définition de notre époque.
Reste donc une institution sur laquelle repose la trop lourde tâche de transmettre les valeurs, les savoirs, les récits qui perpétuent le monde ancien et le rendent intelligible aux nouveaux venus. L’école, parce qu’elle est la dernière institution encore à peu près debout, est en première ligne. C’est vers elle que se sont tournés les regards après le choc. Comme si par miracle elle allait combler les fractures, restaurer la communauté nationale et prévenir les dérives. La foi en l’école est tout ce qui nous reste de la pensée des Lumières et de son idéal d’émancipation par le savoir. A ceci près qu’on a gardé la foi mais qu’on a évacué le savoir.
On ne le répétera jamais assez : les frères Kouachi, Amedy Coulibaly, Mohammed Merah et tous les autres ont passé douze ou treize ans sur les bancs de l’école républicaine. Ceux qui ont contesté la minute de silence du 9 janvier et qui se sont senti une communauté de vues avec les assassins y passent environ trente heures par semaine. Une école qui a été conçue pour élever les futurs citoyens, pour les instituer comme individus libres, autonomes et responsables.
Pour l’ancienne professeur, la foi en l’école est tout ce qui nous reste de la pensée des Lumières. Mais elle est menacée.
Du moins, c’est ce qu’avaient à l’esprit des législateurs qui ont pensé cette école comme un des piliers indispensables de la République. Une image d’un documentaire tourné après la première affaire des caricatures, et le procès qui s’était ensuivi pour Charlie Hebdo, montre Cabu, un peu amusé, expliquant qu’un homme, scandalisé, était venu lui reprocher de s’en prendre toujours aux musulmans et jamais aux catholiques… Celui-là n’avait jamais ouvert un numéro de Charlie Hebdo. Il n’avait sans doute aucune notion de ce qu’est et de ce qu’a pu être en France l’anticléricalisme. Qui lui apprendra que la bataille contre la prétention du pouvoir religieux à s’imposer comme un pouvoir temporel dure chez nous depuis le XVIe siècle ? Et que, lorsque Rabelais met dans la bouche de son Gargantua un long discours développant les cent et une manières de se torcher le cul, savamment répertoriées et comparées, il conclut par une pique sur Duns Scot, honorable théologien écossais du XIIIe siècle, qui donne son sens à cette démonstration drolatique et absurde : elle vaut bien les arguties des théologiens sorbonnards et de leurs maîtres à penser ?
Les professeurs qui ont alerté depuis le début des années 2000 sur la montée du communautarisme dans les établissements scolaires français ont surtout insisté sur l’émergence d’une religiosité que l’on qualifiait autrefois de « foi du charbonnier ». La différence fondamentale entre croyance et savoir, qui structure l’épistémologie et constitue la base de l’enseignement, est désormais parfaitement inconnue de nombreux élèves. Un professeur peut ainsi se voir opposer un texte religieux pour contester tel ou tel fait historique ou scientifique. Des élèves juifs refusent d’écrire le mot Dieu dans une copie au motif que cela leur serait interdit par leur religion. Des élèves musulmans affirment que le Coran contiendrait des « vérités scientifiques », comme le nombre de couches du manteau terrestre, ce qui démontrerait qu’il est incréé.
Contestés dans leur savoir, dans leur légitimité même, confrontés à des absurdités glanées sur internet et assénées avec la véhémence des docteurs de la loi, les professeurs sont pour beaucoup totalement déstabilisés par des situations auxquelles ils n’ont jamais été préparés. On en voyait dans les années 2000 se tourner vers les autorités religieuses du coin pour trouver quoi répondre à leurs élèves contestataires, ou, pour certains, renoncer à tel ou tel enseignement pour acheter la paix sociale. Alors, faut-il s’étonner, le 13 janvier 2015, devant les témoignages de jeunes professeurs désemparés que publiait Libération : Floriane, qui avouait avoir éludé la minute de silence pour ne pas avoir à affronter un débat qui aurait pu mal tourner ; Aurélien, qui s’avouait incapable de répondre à la question d’un de ses élèves : « Mais l’islamisme, c’est quoi au juste ? » (...)
Ce qu’il faut rebâtir
La France est un pays malade - malgré ses splendeurs et ses richesses, malgré cette foule de Français, jeunes ou vieux, autochtones ou nés de parents étrangers, citadins des métropoles et des banlieues ou ruraux de plus ou moins longue tradition, dont les énergies ne demandent qu’à s’exprimer. La France est malade d’être une nation fracturée, une masse désormais anonyme de gens qui ne savent plus ce que c’est qu’être français. Elle est malade, surtout, d’être peu à peu diluée dans l’indifférenciation que réclame pour s’installer un libéralisme étendu désormais à la planète entière. A ce rythme-là, « la France » ne désignera bientôt plus une nation mais une marque commerciale.
Rebâtir ce qui peut l’être pour que la France retrouve cette cohésion qui permet à chacun de ses citoyens de se sentir appartenir à la nation, c’est avant tout proposer un projet cohérent qui remette au centre cette vision spécifique de l’être humain et de sa façon d’être au monde qui sont le cœur de l’identité française. Il ne s’agit pas seulement de brasser du vent autour de l’enseignement de Napoléon et Louis XIV ou de défendre les produits fabriqués en France. Il s’agit de mettre en place, dans tous les domaines, économique, social, administratif, écologique…, les éléments d’une véritable reconstruction. Non pas sur quelque modèle ancien, non pas en s’imaginant qu’il suffirait de revenir à une hypothétique « France d’avant ». Mais en prenant pour point de départ ce qui fait que la France est encore admirée dans certaines parties du monde et sa voix spécifique attendue (de moins en moins malheureusement car il y a trop longtemps qu’elle s’est tue). Ce qui fait aussi que quatre-vingt-dix millions d’étrangers y viennent chaque année, qu’elle fait rêver, à Pékin, Dallas ou Libreville.
Cela passera, bien sûr, par la réaffirmation de ces valeurs dont nous avons dit qu’elles n’étaient pas négociables si l’on veut que perdure quelque chose qui s’appelle la France. Il est tout de même paradoxal que la critique de l’universalisme par nombre de courants intellectuels depuis les années 1970 ait abouti à la remise en cause de ces valeurs en France même, au nom du respect de la « diversité » des cultures alors que nous continuons, par notre politique étrangère - ou notre absence de politique étrangère -, à soutenir les projets d’imposition de la démocratie libérale et consumériste globalisée à une bonne partie de la planète. De l’universalisme, nous avons gardé le pire et sacrifié le meilleur. Nous avons inventé cet égalitarisme destructeur de toute richesse culturelle par une défense pathétique et forcenée du droit des peuples à disposer d’un écran plat, mais nous développons la pire forme de racisme, un racisme compassionnel qui consiste à croire que certains individus, parfois même des citoyens français, pourraient, au nom de leur supposée « culture », continuer à souffrir l’intolérable en demeurant prisonniers d’une communauté de naissance où règne parfois l’intolérance. Nous avons oublié que le Français, selon les mots d’un pape - Paul VI -,« exerce la magistrature de l’universel » en même temps que nous avons voulu croire que la France pouvait se perpétuer en abandonnant ce dont elle est née, la beauté de ses territoires.
C’est sans doute pour cela que le meilleur moyen de refonder ce pays est d’abord de mettre en place un système économique qui n’en détruise pas les savoir-faire et tout ce qui en fait la beauté. On ne peut pas prétendre ressouder la population en lui proposant pour seul horizon la consommation et l’uniformisation. En revanche, lui offrir comme projet de se redécouvrir soi-même, de croire à nouveau en ses forces et son génie… Nul besoin de rodomontades nationalistes, de roulements de tambours cocardiers ou désobligeants pour les voisins. Seulement un respect renouvelé envers tout le tissu artisanal, industriel, agricole, qui incarne en France des savoir-faire spécifiques et qui fait vivre un territoire. Et le respect ne se proclame pas, il se prouve par des mesures concrètes. Car pour l’heure, il est des formes de harcèlement administratif et fiscal qui ont tout d’une éradication. (...)
Faire revivre des territoires en favorisant les circuits courts de consommation, sortir les paysans, les PME et les artisans du piège où les enferme la grande distribution qui les étrangle par des prix ridiculement bas, desserrer l’étau d’une Administration qui les ruine par des exigences de conformité à des normes de sécurité, d’hygiène, de capacité d’accès, parfaitement totalitaires, et souvent incompatibles avec la réalité économique locale, c’est mettre fin à la désertification de la France et attirer vers son cœur même des populations entassées pour l’heure dans des non-lieux anonymes et concentrationnaires où elles n’ont aucune chance de se sentir françaises ou quoi que ce soit d’autre. C’est aussi rendre leur fierté, d’abord à tous ces gens à qui l’on a expliqué depuis des années que leur France, celle qu’ils aiment, était morte, ringarde, dépassée par une modernité conquérante qui exige de vendre des produits médiocres fabriqués par des êtres humains exploités, puis à tous ces autres que l’on parque dans des banlieues sordides sans leur donner la moindre chance de se sentir utiles à la société dans laquelle ils vivent. »"
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