Revue de presse

Guillaume Erner, "la faute, la meute et le permis de chasse" (P. Sastre, Le Point, 9 juil. 26)

(P. Sastre, Le Point, 9 juil. 26) 15 juillet 2026

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Lire "Guillaume Erner : la faute, la meute et le permis de chasse".

"Guillaume Erner a-t-il commis une faute ? On se dit qu’il faudrait commencer par là, évacuer tout de suite la chose en l’admettant soi-même, non par souci d’équilibre, cette petite manie des consciences molles persuadées qu’on ne dit juste qu’à condition de mettre un poids de chaque côté de la balance, mais parce qu’une défense par le déni ne défend jamais rien ni personne. Qu’on devrait, nous aussi, baisser la tête ou présenter son ventre comme le font les chiens qui se protègent en signifiant leur soumission. Mais ce n’est pas la voie que j’emprunterai ici.

Quelle est cette faute supposée, rappelons-le. Sur les sept extraits constituant la vidéo de Léon Le Média diffusée partiellement à l’antenne le 24 juin lors d’un entretien avec Marine Le Pen et visant à souligner les similitudes entre l’antisémitisme de son père et celui de Jean-Luc Mélenchon, l’un d’entre eux ne concernait pas directement ou explicitement les Juifs, seulement « la caste » des « tout-puissants financiers » et « leurs marionnettes médiatiques [et] politiques » : cet extrait provenait d’une émission avec Natacha Polony tournée après la première élection de Donald Trump. Le journaliste de France Culture, en tout cas, plaide coupable. Il s’est excusé, plusieurs fois, les syndicats de Radio France se sont indignés et France Culture, aussi, a reconnu la faute, quitte à jeter sous le bus son producteur et donner du fioul à une chaudière tyrannique qui n’en avait vraiment pas besoin. Erner en a écopé un « avertissement ». À la rentrée, sa matinale sera privée de son « billet d’humeur » – trop « subjectif », s’est-on plaint en interne – et risque une lourde mise sous tutelle éditoriale.

Mais une fois cela dit, reste l’essentiel : ce que la faute autorise. Il y a les bévues qui appellent réparation, correction, tout ce petit attirail nécessaire des sociétés civilisées, et puis il y a celles offrant, comme ici, un permis de chasse.

Soit précisément ce qui me tourneboule dans cette affaire. Car dans le cas Erner, quelque chose s’est tout de suite déplacé. Du côté de LFI, il n’est pas question d’un problème de méthode, corrigible, mais de personne, épurable. Il ne s’agit pas de savoir si un extrait a été mal sourcé, contextualisé, présenté, mais si son auteur n’a pas, enfin, révélé sa vraie nature. Celui de « faussaire » et d’agent d’une « influence étrangère » – entendez Israël.

Surtout, la curée permet d’éviter de scruter ce que cette vidéo faisait entendre. Six extraits ouvertement antisémites et un septième qui ne parlait pas directement des Juifs, seulement de « la caste », « les tout-puissants financiers », « leurs marionnettes médiatiques et politiques », ce petit chemin qui sent la noisette et mène, comme par hasard, à l’un des plus vieux imaginaires antisémites du monde moderne. Pas des dérapages ni des coïncidences lexicales, mais des marqueurs structurants, capables de passer de l’extrême droite à l’extrême gauche avec la souplesse des vieux virus parfaitement adaptés.

Le loupé d’Erner, s’il y en a un, n’est donc pas tant d’avoir entendu de l’antisémitisme là où il n’y en avait pas, mais d’avoir cru que tout le monde pouvait le détecter aussi facilement dans des discours qui, précisément, n’en disent jamais assez pour être pris la main dans le pot de cyanure, mais toujours suffisamment pour que l’anesthésie opère. Aussi d’avoir fourni une aspérité, une prise, un défaut de confection permettant de détourner l’attention, d’occulter ce que charrient ces discours et de sonner la charge contre celui qui a eu le tort de les désigner.

En réalité, il y a dans l’ordalie de Guillaume Erner comme une nouvelle étape après un gros quart de siècle au cours duquel les Juifs de France ont compris, évidemment avant les autres, que leur place dans l’espace commun dépendait de conditions de plus en plus impossibles. Être irréprochable, déjà, mais aussi ne pas trop parler, ne pas trop rappeler, ne pas trop voir, saisir, ne pas trop souffrir, ne pas trop avoir peur. Ne pas trop en demander à une République adorant les grands mots sur ses enfants et surtout pas de garantir à certains d’entre eux la possibilité d’aller à l’école, à la synagogue ou au supermarché sans calculer leur degré de visibilité. Le tout pour espérer encore un peu de survie, même en se mettant sur le dos, le ventre à l’air, offert aux crocs."

[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]


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