Revue de presse

"LFI : dans le Nord, des accusations d’entrisme islamiste et une crise entre militants" (Libération, 5 nov. 25)

(Libération, 5 nov. 25) 5 novembre 2025

[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]

Depuis plusieurs mois, des membres anciens et actuels de La France insoumise craignent de voir leur parti « noyauté » par des militants qu’ils accusent d’être proches des Frères musulmans. Un conflit qui révèle un fossé creusé entre deux gauches.

Par Charlotte Belaïch

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Lire "Enquête LFI : dans le Nord, des accusations d’entrisme islamiste et une crise entre militants".

Les images de la réunion publique ont circulé de Denain à Grande-Synthe. Le 24 septembre, le coordinateur de La France insoumise, Manuel Bompard, pose tout sourire dans une salle des fêtes, à Maubeuge. A ses côtés, Abdoullah Boughazi, tête de liste LFI pour les municipales dans la ville. Sur les clichés de la soirée, Cédric Brun, militant insoumis à Denain, aperçoit deux autres hommes : Soufiane Iquioussen et Youssouf Feddal. Une semaine plus tard, ce conseiller régional, ancien représentant syndical CGT de PSA dans le Valenciennois, annonce dans la Voix du Nord quitter le mouvement, dénonçant le recrutement de « profils inquiétants ».

« Depuis le 7 Octobre, on a vu arriver des gens connus pour être proches des Frères musulmans, affirme-t-il, interrogé par Libération. Leurs seuls sujets, c’est le halal dans les cantines, le voile et la Palestine, alors qu’on parle à une communauté très large et qu’on a toujours vécu en paix entre religions ici. Soit je faisais l’autruche, soit je disais que ce n’était plus possible. Les militants partent par dizaines. Il y avait déjà un problème de fait du prince mais le mouvement est en train de s’écrouler. »

A Denain, tout le monde connaît la famille Iquioussen. Le père, Hassan, surnommé le prédicateur des cités, a été expulsé en 2022 pour « des actes répétés de provocation explicite et délibérée à la discrimination, à la haine ou à la violence envers les Juifs, les femmes et les non-musulmans ». L’épais dossier de la préfecture du Nord, consulté par Libération, compile une succession de déclarations prononcées au cours de conférences. « Le peuple juif est ingrat et a besoin d’être régulièrement rappelé à l’ordre », a-t-il ainsi pu affirmer, assurant aussi que « des textes prouveraient que les sionistes ont été de connivence avec Hitler » ou déplorant des « lois instituées par un gouvernement manipulé par les Juifs ».

« Que viens-tu défendre ? »
Opposé aux mariages mixtes avec des non-musulmans, il expliquait aussi que « l’homme ne doit pas laisser sa femme sortir seule du foyer » ou encore que « la place de la femme, elle est dans la cuisine ». Figure de l’Union des organisations islamiques de France, proche de Tariq Ramadan, s’affichant à côté de l’influenceur antisémite Alain Soral, il prêchait aussi bien dans la région, au cours de réunions d’appartement, que sur Internet, appelant les croyants à s’investir en politique. « Si vous ne faites pas de politique […], vous ne pourrez pas obéir à Dieu et à son prophète parce que vous allez avoir des dirigeants injustes, intolérants qui vous empêcheront de faire la prière et la zakat [aumône pieuse, ndlr] et d’obéir à Dieu et au prophète. Et ce sera de votre faute, parce que vous avez restreint la religion à la prière, à la barbe et au voile », professait-il avant son expulsion.

Soufiane, le fils, a milité pendant des années au Parti socialiste, auprès de la maire, Anne-Lise Dufour-Tonini. A ses côtés, il y a toujours l’ami d’enfance, Youssouf Feddal, qui a ensuite fait une incursion en macronie. Aux municipales de 2020, LFI dénonçait d’ailleurs la présence de ce félon sur la liste PS. En août 2024, pourtant, Cédric Brun aperçoit une première photo de Soufiane Iquioussen et Youssouf Feddal, autour du député Sébastien Delogu aux Amfis, l’événement de rentrée des insoumis.

Quelques mois plus tôt, les deux hommes avaient tapé à la porte du groupe d’action de Denain, les comités locaux du mouvement. « Tu as toujours été contre nous, qu’est-ce que tu viens défendre ? » avait alors interrogé un militant denaisien, méfiant comme le reste du groupe. « Il m’a dit qu’on allait aller chercher les quartiers populaires, parler du voile, du halal, et de la Palestine, affirme le même. Moi je dénonce le génocide, je suis d’accord, mais c’est le seul sujet qu’ils travaillent. » Certes, Soufiane Iquioussen a toujours dit qu’il n’était pas son père, mais il n’a jamais condamné assez clairement ses propos pour rassurer. Ici, tout le monde se souvient aussi de sa participation à la Manif pour tous et personne n’a oublié cette photo de lui, qui pose en train de faire une quenelle, geste antisémite popularisé par Dieudonné. « Soufiane est actif dans le champ politique et militant depuis longtemps, raconte une ex-militante LFI. Ce sont des gens plutôt conservateurs, orientés commerce. Ce n’est pas nouveau, c’est dans l’air depuis longtemps. »

« On peut changer »
Dans la région, la famille Iquioussen, Soufiane compris, est aussi connue pour son affairisme. Une note du renseignement, consultée par Libération, évoque une « famille aux agissements douteux, propriétaire d’un patrimoine immobilier conséquent ». « L’emplacement de certains biens immobiliers appartenant au clan Iquioussen couplé à la précarité des locataires laissent augurer d’une activité de marchand de sommeil », peut-on encore lire.

Face à la réticence des militants locaux, Soufiane Iquioussen et Youssouf Feddal montent leur propre groupe local. Au conseil municipal, Feddal, élu sur la liste PS en 2020, siège désormais avec Ludovic Tonneau, lui-même accusé d’avoir négocié avec le Rassemblement national en 2020 avant de rejoindre LFI. Alertés par des militants, les cadres locaux ont évacué : « On peut changer. » Cédric Brun, qui affirme avoir été mis en garde par les renseignements territoriaux quant à cette tentative de « noyautage », commence alors à alerter la direction. En février, il écrit à Paul Vannier, responsable des élections, qui lui répond : « Votre courrier fait état de vos échanges avec les services du renseignement territorial de votre département. Je reste pour ma part convaincu que les choix électoraux de LFI se discutent avec les insoumis et plutôt qu’avec les représentants du ministère de l’Intérieur. » Aujourd’hui, les deux hommes sont pressentis pour être candidats aux municipales. Contactés, ils n’ont pas répondu à nos questions, tout comme Vannier et Bompard.

Sept mois plus tard, après ses déclarations dans la Voix du Nord, Cédric Brun est devenu un ennemi. « La dérive idéologique de l’islamophobe Cédric Brun ne date pas d’hier. Sur la sûreté publique déjà, le virage à droite était amorcé depuis longtemps… » écrit le député du Nord Ugo Bernalicis sur X. La preuve, selon lui : une réaction du militant déplorant les déclarations de Mathilde Panot, qui affirmait vouloir désarmer la police municipale et supprimer la vidéosurveillance. « La tranquillité est un droit y compris pour les classes populaires », écrivait-il sur X. Mais c’est surtout au conseil régional que l’offensive a lieu. Accusant Cédric Brun de reprendre la « sémantique islamophobe inspirée de l’extrême droite », la délégation insoumise des Hauts-de-France appelle leurs collègues écologistes à l’exclure de leur groupe commun.

« Concrètement de quoi suis-je coupable ? D’être le fils de mon père ? »
En coulisses, les insoumis ont fait pression sur Karima Delli, la présidente écologiste du groupe, la menaçant de partir avec leurs élus si Brun n’est pas exclu le lundi 6 octobre, à 20 heures. Un départ qui signifierait la fin du groupe et de son poids politique, ainsi que trois licenciements. « Déjà sept minutes en plus », écrit le député LFI du Nord Aurélien Le Coq à Karima Delli ce jour-là à 20h07. Il faudra l’intervention de la secrétaire nationale des Ecologistes, Marine Tondelier, pour négocier un délai. Le lendemain, les insoumis annoncent finalement son exclusion. A tort : Cédric Brun a décidé de quitter le groupe lui-même pour siéger avec les non-inscrits. Mais son éviction ne suffit pas. Le conseiller régional LFI Benoit Tirmarche demande à Karima Delli, qui refusera, la fin du contrat d’un salarié, employé par la région pour assister le groupe, militant insoumis réticent, lui aussi, à l’idée de travailler avec Iquioussen et Feddal.

Au conseil régional, le sujet suscite la gêne de la gauche, agacée de voir le syndicaliste parler sur le plateau de CNews. Que reproche-t-on vraiment aux deux hommes ? Ne sont-ils pas simplement des citoyens musulmans investis en politique ? « Concrètement de quoi suis-je coupable ? D’être le fils de mon père ? » interroge Soufiane Iquioussen dans une publication sur Facebook. « Je ne serai pas le Dreyfus de ma génération ! Oui, je suis un Arabe qui fait de la politique. Oui, je suis un musulman qui a à cœur l’intérêt général. »

Tenter d’appréhender l’entrisme, c’est se heurter à un mur d’interrogations. Comment le définir ? Peut-on être engagé à gauche et conservateur ? « Je suis mal à l’aise avec ce sujet car c’est très subjectif, admet un élu de gauche, lui-même musulman et opposant aux insoumis. Est-ce qu’il est dans une volonté d’existence et de présence en tant que musulman ? Oui. Est-ce qu’il est plutôt rigoriste ? Sans doute. Est-ce qu’il fait du communautarisme ? C’est certain. Dans la perspective des municipales, ils ont trois sujets : le foot en salle, les mosquées et la Palestine. Mais pour moi ça s’arrête là. Ce n’est pas de l’islam politique. »

Des liens qui intriguent
D’autres pointent justement le fonctionnement des Frères musulmans, connus pour leurs stratégies de dissimulation. Le rapport sur leur influence, commandé par le ministère de l’Intérieur et publié en mai, visait d’ailleurs à « faire connaître la menace au grand public et aux élus locaux avec l’échéance des élections municipales de 2026 ». « Ils sont inattaquables car ils prennent position dans des partis mais ne revendiquent rien, c’est un projet politique à cinquante ans », affirme un acteur local. Ce dernier a très bien connu Soufiane Iquioussen : « C’est quelqu’un d’adorable, je lui confierais mes gamins. »

Certains liens, cependant, intriguent. Sur les photos du meeting de Maubeuge fin septembre, des militants ont également remarqué la présence de personnes venues de Grande-Synthe, autre ville du Nord. Parmi le groupe : Kamal Said Mohamed, co-animateur du groupe d’action « Grande-Synthe Ins Oumis », qui partage régulièrement les publications d’Ismaël Boudjekada, élu d’opposition à Grand-Charmont, arrêté en mai 2025 pour apologie du terrorisme – notamment pour avoir déclaré, après le 7 octobre 2023, que « tout le monde sera bien content quand le Hamas aura terminé le travail ».

Kamal Said Mohamed est aussi à la tête de l’association Grande-Synthe Justice et Paix, qui organise des mobilisations pour la Palestine, et est suspectée d’être liée à d’anciens membres de l’association musulmane chiite Centre Zahra France, dissoute par les autorités en 2018, car accusée de « propagande ayant pour objet de glorifier la lutte armée et de provoquer la haine et la violence en relayant des messages antisémites, entraînant ainsi le risque de commission d’actes terroristes ». A l’époque de la fermeture, Kamal Said Mohamed relaie d’ailleurs les interventions de Yahia Gouasmi, fondateur du centre Zahra et du Parti antisioniste. Ce soir-là, à Maubeuge, il y a aussi celui qu’on surnomme « Ali l’Iranien », également membre de Justice et Paix, présent aux funérailles de Yahia Gouasmi en juillet 2024 à Grande-Synthe.

« [Les personnes proches des Frères musulmans] ont des méthodes qu’on peut voir ailleurs, affirme un ex-militant LFI. Ils créent d’abord des assos et font du business. On le voit depuis des années ici à Denain. » A gauche comme à droite, tout le monde a participé à leur ancrage dans cette région où les fédérations communistes et socialistes, longtemps puissantes, ont dépéri, laissant émerger un vote RN. En 2012, Jean-Luc Mélenchon était d’ailleurs venu affronter Marine Le Pen aux législatives dans une circonscription voisine du Pas-de-Calais, une élection perdue après une campagne difficile.

« Sur ce terrain, la gauche est perdante »
« Les insoumis font comme les socialistes avant eux, analyse le conseiller régional Julien Poix, ex-LFI et désormais dans la délégation écolo. Ils ont fait le lit du délitement de la ville en s’adressant à des communautés. Le RN fait ça aussi. Ils vont voir les descendants de Polonais, d’Italiens, de Maghrébins… Avant, le travail structurait la ville, maintenant, ce sont les sociabilités identitaires qui restent. Mais sur ce terrain, la gauche est perdante. C’est l’identité version RN qui va s’imposer, pas notre vision de la créolisation. »

Interrogés, les socialistes racontent « une histoire douloureuse » avec Soufiane Iquioussen et Youssouf Feddal. Elue maire en 2011, Anne-Lise Dufour-Tonini les voit arriver en 2012. « Ils disaient vouloir s’investir en politique, ils étaient jeunes, ça mettait du peps dans une section qui s’ankylosait », raconte le directeur de cabinet de la maire, Yohan Senez. Assez vite, des alertes parviennent. Le 28 juillet 2016, une photo de la maire posant à côté d’Hassan Iquioussen lors d’un hommage au père Jacques Hamel, assassiné deux jours plus tôt par des islamistes, fait polémique. « On les a chassés de nos mosquées et vous les faites entrer à la mairie », s’agace un citoyen auprès de l’équipe de la maire. Soufiane Iquioussen, qui a recommandé son père pour l’événement, se défend comme toujours : « Lui, c’est lui, et moi, c’est moi. » En 2018, il travaille comme chargé de mission au centre communal d’action sociale, un poste stratégique, quand le taux de pauvreté atteint plus de 40 %. Deux ans plus tard, face à la pression, Anne-Lise Dufour-Tonini finira par le lâcher. « On a été mis en garde mille fois mais on ne voyait rien de bizarre, poursuit Yohan Senez. Ils disaient que la religion restait à la porte de la mosquée. C’était un poison lent. Aujourd’hui, c’est devenu plus affirmé. Les insoumis savent, on ne peut plus passer à côté. » En 2022, le député du Nord David Guiraud avait d’ailleurs dénoncé l’expulsion d’Hassan Iquioussen, peu importe le dossier mis sous ses yeux par le préfet, les propos homophobes, sexistes, antisémites, qui défilaient.

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Au-delà des polémiques, l’affaire Cédric Brun révèle le fossé qui se creuse entre deux gauches, deux générations politiques, qui ne se comprennent plus. D’un côté, ceux qui dénoncent un repli communautaire, de l’autre ceux qui considèrent ces critiques-là comme du racisme. Des militants engagés depuis 2012, au moment du Front de gauche, souvent passés par la CGT, qui parlent encore de lutte des classes et assument fièrement leur anticléricalisme, et des nouveaux venus, convaincus par l’engagement des insoumis contre la guerre à Gaza, qui revendiquent au contraire leur origine et leur religion comme un paramètre du combat politique.

Génération militante mise de côté
Entre eux, une guerre des publications fait rage sur Facebook. « Cédric, te voilà partagé par la fachosphère », accuse par exemple Abdoullah Boughazi, chef de file pour les municipales à Maubeuge. « Je refuse, avec détermination, que ma communauté soit instrumentalisée à des fins politiques, quel que soit le parti en question. Je le réaffirme haut et fort : Cédric n’est ni raciste ni islamophobe », contredit la militante Fatima Djadel, qui a quitté LFI, « en grande partie à cause des injustices que Cédric dénonce ». Elle aussi affirme avoir écrit à Manuel Bompard pour dire son inquiétude « face à certains groupes », sans réponse. « Je t’ai précédé de quelques mois, cher Cédric Brun, je suis parti pour les mêmes raisons », témoigne un autre. Le conflit tourne aussi à l’affrontement judiciaire : Fabrice Preux, ex-militant LFI accusé de racisme par Abdoullah Boughazi, a porté plainte pour diffamation. « Je me suis toujours battu contre le racisme, affirme ce militant CGT. Dans les syndicats, il y a toujours eu des collègues musulmans, on se battait ensemble mais personne ne mettait en avant la religion. Cette nouvelle stratégie fait monter le RN. Des gens en colère passent malheureusement du vote Mélenchon au vote Le Pen. »

Dans ce camp, on s’étonne notamment de l’empressement des nouveaux militants à défendre le lycée musulman lillois Averroès, mis en cause par la préfecture, qui lui reproche des « manquements graves aux principes fondamentaux de la République ». « On défend l’école publique, pas confessionnelle, qu’elle soit catholique ou musulmane », défend Preux, qui s’étonne aussi, comme beaucoup, de l’ampleur prise par la question palestinienne. « Je suis d’accord avec eux, je n’ai rien à redire, mais ils ne parlent que de ça au lieu de parler des gros dossiers qui concernent Maubeuge, comme les emplois locaux menacés. »

Peu à peu, cette génération militante a été mise de côté. Fabrice Preux et Didier Motte, autre insoumis historique, ont ainsi été exclus en 2023, accusés de racisme, d’homophobie et de violence après s’être opposés au parachutage de Malik Yahiatène, un proche d’Adrien Quatennens, venu de Lille pour les législatives de 2022. Comme souvent à LFI, les deux hommes ont reçu un mail accusatoire du Comité de respect des principes, sans pouvoir se défendre. Cédric Brun, lui aussi, a été progressivement évincé. Aux régionales de 2021, déjà, il avait dégringolé sur la liste LFI après l’intervention d’Adrien Quatennens. « Il voulait mettre des gens de confiance, comme il disait, raconte Julien Poix. Cédric est un vrai syndicaliste, il n’a jamais joué le jeu des allégeances. Dans un système comme LFI, sans protecteur, ça ne tient pas. »"


Voir aussi dans la Revue de presse les dossiers LFI et islamisme dans La France insoumise (LFI), Gauche et islamisme, dans Gauche (note de la rédaction CLR).


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