(Le Point, 10 sept. 26) Abnousse Shalmani, journaliste, essayiste, écrivain et réalisatrice, présidente du jury du Prix de la Laïcité 2023 15 septembre 2026

Lire "Le voile, Mélenchon et les femmes…".
"Jean-Luc Mélenchon, qui parlait, de 2010 à 2019, du voile comme d’un « chiffon sur la tête » et d’un « signe de soumission patriarcale », vient d’annoncer sa contrition. « J’ai fait une erreur terrible », a-t-il déclaré devant ses militants, expliquant avoir rencontré des femmes voilées qui lui ont dit « chacune fait comme elle veut ». Il a été convaincu et le voici ému, repentant, converti à la liberté. Reste une question toute simple, que le candidat à la présidentielle ne s’est manifestement pas posée : et les autres femmes ?
Car Mélenchon a écouté celles qui ont le choix, celles qui vivent en Occident, protégées par nos lois, et qui peuvent décider un matin de se voiler et le lendemain de ne plus le faire, sans qu’un père, un frère ou une police des mœurs ne les traîne au poste. Ces femmes-là existent, personne ne le nie, et leur liberté est réelle, mais elles sont l’arbre qui cache une forêt de suppliciées.
Où sont, dans la conversion mélenchonienne, les Iraniennes battues pour une mèche échappée ? Les Afghanes effacées de l’espace public ? Les Indonésiennes, les Saoudiennes, les Égyptiennes pour qui le voile n’est pas une option spirituelle mais la condition brute de leur survie, sous peine de coups de fouet, de prison, de viol correctif, de mort ? Celles-là ne « choisissent » rien, elles obéissent ou elles crèvent. Mélenchon les a-t-il rencontrées, elles aussi ? A-t-il pris le café avec une manifestante de Téhéran, cheveux au vent devant les balles ?
Le tour de passe-passe est vieux comme le relativisme : réduire une question mondiale à l’expérience minoritaire et confortable de quelques femmes occidentales, pour mieux évacuer le sort de la majorité. Le voile devient alors une simple affaire de préférence individuelle, un accessoire, une liberté de plus dans le grand marché identitaire. C’est oublier ce qu’il signifie partout où il n’est pas choisi, soit le statut inférieur de la femme, sa minorité économique, juridique, politique, culturelle. C’est oublier la première finalité du voile qui est de couvrir la tentation que la femme représenterait, comme si son corps était par nature une faute, comme si l’incapacité des hommes à contrôler leurs pulsions devait se payer du tissu dont elles sont recouvertes. Voilez la petite fille de 5 ans, et vous la déclarez déjà coupable d’être une femme.
Que Mélenchon ait raison de refuser son interdiction dans l’espace public, c’est entendu. Pénaliser des adultes responsables est une sottise, qui ne ferait que transformer un peu plus encore le voile en étendard, offrir à l’islamisme son terrain préféré, la victimisation, et rejouer la vieille pantomime coloniale du dévoilement forcé des femmes racisées. Mais entre l’interdiction stupide et la célébration béate, il y a la lucidité. Nous pouvons refuser d’interdire sans applaudir et défendre le droit sans nier que le voile est, pratiquement partout dans le monde, un signe de soumission.
Car, ce que Mélenchon a troqué, ce n’est pas une position mais une boussole. L’universalisme n’a jamais consisté à imposer aux femmes une manière d’être, mais à refuser d’assigner les êtres humains à leur naissance, à leur sexe, à leur tribu. Renoncer à l’universalisme au nom du « respect », c’est abandonner précisément celles qui n’ont que lui pour espérer. C’est dire à mes cousines, à mes sœurs d’âme, à toutes les femmes du monde arabo-musulman qui partagent mon désir de liberté : « Votre corps vaut moins que celui des Occidentales, votre servitude est une culture, votre douleur un folklore. »
Au nom de quelle pénitence faut-il leur infliger cela ? De quelle honte petite-bourgeoise, de quel remords de descendant de colon qui ne se pardonne pas l’Histoire ? Il y a quelque chose d’abject à sacrifier la liberté réelle des unes sur l’autel du confort idéologique des autres. Mélenchon croit avoir grandi, mais il a seulement appris à ne plus entendre celles qui hurlent. Les femmes qu’il faut écouter ne sont pas celles qui lui donnent bonne conscience, ce sont celles qui, en ce moment même, paient de leur peau le droit de montrer leurs cheveux."
[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]
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