par Thierry Martin 23 mai 2026
Patrick Besson, Le Jour où je suis tombé amoureux, éd. Albin Michel, jan. 26, 176 p., 19,90 e.

Patrick Besson n’a pas pu résister à la tentation de franchir le Rubicon de la littérature, à savoir passer de l’autre côté du roman. Jouissif. Après tout Oscar Wilde ne disait-il pas que la meilleure façon d’en finir avec une tentation c’était d’y céder. Après son troisième divorce raconté par son double, Lucien, dans Scène de ma vie privée, là, Patrick himself nous parle de quatrième mariage, et pas des moindres, celui qu’il envisage avec Jennifer, une actrice américaine.
Jennifer Carpenter, l’héroïne féminine de la série Dexter. Fi de ce qu’expliquait Éric, un éditeur, dans Scène de ma vie privée, selon qui le principal problème des auteurs, c’est qu’ils attachent une importance démesurée à leur existence, et du coup écrivent dessus. Lucien, le narrateur, dira en guise de réponse : « L’édition me paraissait un travail trop peu sérieux pour y consacrer la question dérisoire de temps dont on dispose sur terre. » Lucien aura d’ailleurs cette révélation : « Je compris après 40 ans de recherche, ce qu’il y a au fond du rapport éditeur-auteur : de la haine. »
Jamais deux sans trois, après trois divorces, Patrick Besson, le narrateur, œuvre à son quatrième mariage qui échappera au sortilège des trois divorces. Même si, guitry-esque, il lance cet aphorisme : « Mariage : prison à vie avec possibilité de remise de peine en cas de mauvaise conduite. » Le Jour où je suis tombé amoureux , en est truffé pour notre plus grand plaisir. C’est à ça qu’on reconnait le style Besson, qu’on le distingue de l’absence de style d’un autre. Suivez mon regard.
Au passage le critique littéraire — Les ai-je bien descendus ? — relève la tête :
« — Les moulins à vent ont-ils arrêté Don Quichotte ? — Vous vous considérez comme un chevalier errant ? sourit — comme écrirait Guillaume Musso, l’écrivain aimé des idiotes françaises — Jean-Luc de B. » (Conseiller culturel, j’ai pensé à un proche du président.)
« — Errant, oui. Chevalier, j’en suis moins sûr. Il m’est arrivé de manquer de tact dans ma vie amoureuse. Vous pouvez vérifier sur Internet.
— C’est fait, dit le conseiller.
Il échange avec son mari un court regard de connivence : ont dû bien rigoler à mes frais, ces deux-là, leurs têtes penchées sur l’ordinateur. »
Plus loin, page 92. « Je ne suis pas un fervent défenseur d’Ernest : roman sentimentaux à grosses épaules. Il a eu une utilité : montrer qu’on peut être écrivain en utilisant un minimum de mots. »
Je lisais avec bonheur Le Vieil homme et la mer d’Ernest Hemingway, quand j’avais dix ans, sur la suggestion de mon instituteur, dix ans plus tard, Patrick Besson me fit découvrir ce que la littérature américaine avait produit de mieux au XXe siècle : Francis Scott Fitzgerald.
Au fil des pages, Besson nous crayonne un portrait de l’Amérique à la manière de Pol Morand. Rapide. « Pendant le trajet, je veux voir les passants, mais il n’y en a pas. Les Américains ne passent pas, ils roulent. Cela avait déjà été noté par Vladimir Nabokov dans son best-seller à scandale Lolita (1954). »
On apprend au passage que Patrick, tout comme Gabriel Matzneff, n’a pas son permis de conduire. Ce qui est très parisien. On apprendra aussi qu’à l’instar de l’écrivain éphébophile, il n’apprécie guère les impressionnistes auxquels il préfère « les peintres pompiers qui se donnaient du mal pour illustrer la Bible, la mythologie gréco-romaine ou l’épopée napoléonienne », il précise « Normal qu’ils aient baillé de bon cœur devant ces rues floues et ces ciels brouillés. » Autre point commun, il tient une chronique au Point, et a maille à partir avec la police. Les journaux intimes publiés de Gab sont devenus des pièces à conviction, comme l’e-mail de Patrick envoyé à Jennifer. Quant au mariage, rappelons que Matzneff, aujourd’hui M le maudit, s’apprêtait dès que possible à épouser la jeune Vanessa.
Un nouveau roman de Patrick Besson est un plaisir qui ne se refuse pas.
Ce qui m’a stupéfait, c’est de lire dans Le Jour où je suis tombé amoureux, que sur Tik Tok, le mari de Jennifer chante Fuck off, Frenchy : Go home little bitch/ Back home Frenchy/ Stop cheating with my wife… Alors que moi-même, je reprends en partie le procédé de la revenche song dans ma nouvelle Vol retour de Las Vegas. “L’invective est un genre littéraire, Verlaine, Aragon.”
Dans un restaurant karaoke thaï, Patrick Besson s’interroge sur la signification de “
Back in the US, back in the US, back in the USSR.” Je précise : chanson écrite par Paul qui n’était pas politisé comme John. Mon petit frère m’a rappelé dernièrement que je lui avais suggérais d’ajouté SR sur son sac US de lycéen. Ce qu’il fit. La séparation des Beatles a été un divorce terrible avec des retombés jusque sur Life on Mars de David Bowie que chante Patrick Besson fort de son « anglais de terminal A4. » « Agressif : She could spit in the eyes of fools. Critique : ‘Cause Lennon’s on sale again. Conclusion ambiguë : Is there life on Mars ? »
Frédéric Beigbeder, dans sa chronique du Figaro titrée : Un nouveau roman de Patrick Besson est un plaisir qui ne se refuse pas. À la fin de Le Jour où je suis tombé amoureux que l’éditeur a choisi d’appeler roman, Patrick Besson a décidé d’indiquer : Paris, juillet-octobre 2024. Le livre a été imprimé en février 2026. Que s’est-il passé ?
Beigbeder précise qu’il a lu tous ces livres, bientôt une centaine, et qu’il ne s’y est jamais ennuyé. « Chaque fois que Patrick Besson publie, je suspends toute autre activité. Cet auteur a la courtoisie de faire court et drôle. En comparaison, tous les autres romanciers semblent fastidieux. » Mieux : « Je préfère un livre bâclé par Patrick Besson à n’importe quel autre bouquin travaillé par quelqu’un d’autre. »
« Chapitre 9.
— Patrick Besson ?
— Jennifer Carpenter ? »
Le chapitre débute par cette scène de téléphone. Le premier appel de l’actrice de Dexter à qui il a envoyé un e-mail d’amour.
Donc, ce narrateur Patrick est bien Patrick Besson condamné pour harcèlement au chapitre suivant, suite à la plainte déposée par l’actrice qui l’a gentiment invité à la rejoindre, alors qu’il est à Louisville avec une autre Jennifer. Le rendez-vous au Café Sabarsky à New-York s’avérera un piège.
Jennifer 1 qui était son guide et son chauffeur jusqu’ici, à l’impression d’être « en train de lâcher la main d’un enfant qui va se retrouver seul dans un grand magasin ou sur un quai de gare surpeuplé.
— C’est ça, un vieux qui voyage : un enfant dont les parents ont lâché la main, parce qu’ils sont morts. »
Et là, l’auteur devenu héros a droit à la case prison sans passer par la case départ et donc sans toucher 20 000. « Cellule de Rikers Island. La même que celle de DSK le 14 mai 2011 », écrit-il avec un point d’interrogation qu’on ne voit pas tout de suite. You’re a little rogue. Patrick !
Don Quichotte, Rastignac, d’Artagnan, Tintin, le commissaire Maigret, Bob Morane, sont plus connus que leur auteur. En devenant le héros de ses romans, Patrick Besson s’assure une nouvelle notoriété, plus durable que celle d’un simple auteur. Conan Doyle a tué Sherlock Holmes, son personnage. Mais il a été obligé de le ressusciter en raison du tollé des lecteurs.
Dialogue avec l’enquêteur de police. Il y a un côté Garde à vue entre Serrault et Ventura.
— Votre dossier indique que vous êtes communiste.
— J’ai ma carte du CISC, le Comité internationaliste de solidarité de classe.
Vérification faite, Patrick Besson a bien quitté le PCF en 1991, mais le CISC est une officine bien réelle.
— Savez-vous ce que ça signifie, en Amérique, être communiste ?
— Oui, le chômage, la prison, la mort. J’ai écrit un roman là-dessus, Jullius et Isaac. Raté le prix Goncourt en 1992.
On pardonnera ça, à Patrick Besson, comme on a pardonné à Céline, autre grand styliste. D’autant plus qu’il ne nous barbe jamais avec un quelconque discours militant, il se contente juste d’être politiquement incorrecte.
L’actrice va finalement retirer sa plainte. Il sera libéré à la page 74 d’un roman qui en compte 159 auxquels il faut ajouter les six pages intitulées « Du même auteurs » qui listent l’ensemble de son œuvre actuelle. « Saut qualitatif », comme disait le philosophe allemand Hegel pour caractériser la manière dont l’accroissement de quantité produit un changement de qualité, un changement qualitatif. Même s’il ne faut pas sous-estimer, et j’en passe, des œuvres plus travaillées comme Tout le pouvoir aux soviets, La Statue du commandeur ou Dara, Grand Prix du roman de l’Académie Française 1985 quand son ami Neuhoff n’était pas encore l’un de ces immortels, et où notre ami aurait toute sa place.
Il y a une qualité Patrick Besson dans chaque texte qu’il écrit. Tout est bon dans le Besson. Même La Boum, j’ai bien aimée.
Dernier dialogue avec Jennifer Carpenter qui se demande si le roman de leur histoire sera traduit en Amérique. « Il n’est pas assez gros. Tout est gros chez vous : les gens, les hamburgers, les voitures, les livres. »
Rapide, caustique, ironique, heureusement qu’il n’est pas heureux en amour, me dis-je égoïstement, sinon il n’écrirait pas tous ces livres qui nous ravissent.
Thierry Martin,
écrivain
Auteur de : L’Américaine, Amazon, Collection L’Esprit Hussard, 2024, 146 p.,
Vol retour de Las Vegas, nouvelle, Amazon, Collection L’Esprit Hussard, 2026, 80 p.
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