par Charles Coutel, universitaire, vice-président du Comité Laïcité République 5 janvier 2026

Le titre cette contribution mérite une brève explication qui nous permettra d’exposer notre hypothèse de travail : il y a actuellement une responsabilité historique des humanistes de bonne volonté dans la défense et la promotion de la Cause républicaine. L’expression "cause républicaine" signifie à la fois l’intention de préciser ce qu’est une république, non seulement dans les mots, mais aussi dans les engagements pratiques, devant l’échéance de 2027. En effet, une cause s’affirme et se définit mais exprime le souci de se défendre contre tous ceux qui voudraient la remettre en question (en cause). Rappelons qu’en droit, une cause est une affaire qui se plaide de façon contradictoire et argumentée. Toute accusation doit être justifiée, plaidée, défendue pour être, ensuite, jugée. Défendre une cause en s’appuyant sur la raison mobilise les idées de justice et de vérité. Par conséquent, parler de cause républicaine, c’est affirmer que l’engagement civique et politique cherche à convaincre, mais sans prosélytisme envahissant, en s’appuyant sur une conviction argumentée et une éthique humaniste. Rationalistes critiques, les républicains humanistes seront attentifs aux défis à relever et aux problèmes à résoudre.
Cette tâche est urgente car beaucoup se contentent d’une définition minimale de la république comme simple adhésion à un régime juridique abstrait et formel, que l’on ne définit pas vraiment (on se contente de la formule "État de droit" sans aller plus loin). Or, c’est oublier le long combat que menèrent les républicains, depuis 1789, pour revendiquer une conception maximale de l’engagement républicain. Se battre pour la cause républicaine, c’est donc affirmer des principes, mais en se souciant de leur mise en œuvre par les institutions et incarnés par toutes les associations, notamment laïques.
C’est là que la force et l’originalité des humanistes est à réaffirmer : ils surent se mobiliser et argumenter pour défendre la République. La formule suivante de Pierre Nora, en 1984, exprime cet engagement : « La République a soif d’unanimité combattive ». Il est rejoint en 1996 par Maurice Agulhon qui affirma : « La tradition républicaine est une tradition de combat ».
C’est cet esprit de mobilisation réfléchie et enthousiaste que valorise l’expression "cause républicaine". Or, aujourd’hui, tout est à refaire.
Quelques références et quelques rappels
Faisons la moitié du chemin avec les philosophes des Lumières ou encore Léon Gambetta, mais aussi, plus proches de nous, avec Antonio Gramsci, lecteur italien éclairé de Marx, ou encore Léon Bourgeois, qui surent élargir le combat politique vers le combat associatif, mutualiste, syndical et politique. De Léon Bourgeois, retenons les formules suivantes : « Les travailleurs doivent s’aider eux-mêmes par la coopération et la mutualité […] pour cela, que les mutualités se mutualisent » [1]. Notre hypothèse est qu’il appartient aux humanistes de donner un sens précis aux mots, aux principes et aux valeurs engagées dans la défense de la cause républicaine. Mieux, ils sont les acteurs indispensables de cette défense quand la république est mise en cause à l’intérieur, comme à l’extérieur. Étant davantage humanistes, ils seront de plus en plus républicains et réciproquement.
Deux dates pour nous éclairer : le 21 septembre 1792, abolition de la monarchie le 4 septembre 1870, proclamation de la république par Léon Gambetta. On notera le long temps, près de 80 ans, entre la proclamation de la Première République et son officialisation par la Troisième République. Et c’est seulement en 1944 que le droit de vote fut accordé aux femmes et en 1946 que le principe de laïcité fut constitutionnalisé. Comment expliquer ce délai ? La réponse est simple : le régime républicain ne va pas de soi et doit être patiemment défini et redéfini dans la volonté de se réinstituer continûment. Mieux : le républicanisme vit de sa continuelle réinstitution ; il repose sur la pratique de la vertu politique, que Montesquieu définit comme l’amour des lois et la volonté de faire passer l’intérêt général avant l’intérêt particulier. Tocqueville, dès 1835-1840, montre pourquoi l’individualisme des temps démocratiques est le principal obstacle au développement de cette vertu politique ; mieux, il voit dans la vie associative un remède essentiel contre l’individualisme.
La chose publique (res publica) peut renvoyer à des formes politiques diverses que les démagogues et les despotes ont su habilement manipuler, comme ce fut le cas pour le futur Napoléon III. En effet, le respect du vœu majoritaire, cœur de toute démocratie, peut préparer légalement des régressions populistes et antirépublicaines, comme on le constate dans certains pays européens et comme cela menace en France. Mais les républicains laïques et humanistes, souvent engagés dans le parcours maçonnique, vont placer la barre bien plus haut. En effet, dans leur rapport aux institutions et aux scrutins, ils font plus que respecter le vœu majoritaire, ils vont s’efforcer, par le débat, de considérer ce vœu majoritaire comme une figure provisoire du vrai, comme le recommande Condorcet en 1792. Les républicains humanistes préparent et prolongent chaque vote par un débat argumenté. D’où l’attachement des humanistes à l’école républicaine définie comme lieu d’instruction publique, se référer aux œuvres de Condorcet. S’instruire rend possible la transformation apaisée des opinions en thèses. C’est ce travail d’instruction mutuelle et de débat qui recule depuis 1975, date de la néfaste réforme Haby. Depuis, beaucoup de républicains de bonne volonté sont tombés dans le piège du pédagogisme, cautionné par un sociologisme simpliste, qui réduit les individus à leurs conditions socio-économiques immédiates. Cette vision réductrice du monde peut entretenir un irrationalisme et un obscurantisme redoutables, par exemple, en diffusant le préjugé selon lequel certains thèmes ne pourraient être traités et compris que par ceux qui seraient définis comme publics concernés. À cela, opposons l’idée que le républicanisme humaniste et laïque repose sur un respect de la rationalité scientifique, que le chercheur Guillaume Lecointre définit ainsi : « La science est un universalisme de la connaissance, mais un universalisme non dogmatique. » (Le fait en question, Fondation Jean Jaurès, Édition L’Aube, 2019, p. 67).
Comment comprendre autrement la formule de Jules Barni : « La République doit être l’institutrice du peuple » ? Cet auteur précise : « La République, c’est le gouvernement du peuple par lui-même » [2]. Encore faut-il que ce peuple soit en mesure de s’approprier l’affirmation émancipatrice « Liberté, égalité, fraternité » qui, entre 1848 et 1849, devint à la fois devise de la République et devise de la franc-maçonnerie. Mais cette affirmation oblige les humanistes à défendre la cause républicaine, non seulement dans les mots, dans leurs engagements, mais aussi dans leur existence ; c’est cet élan que peut mettre en branle l’expression "cause républicaine".
Les humanistes initiateurs de la cause républicaine
L’esprit républicain est difficile à définir et à défendre, comme nous le rappellent à la fois Montesquieu et Rousseau. La responsabilité des humanistes n’est pas d’abord de disserter savamment sur la République, mais bien continûment de devenir davantage de plus en plus républicains, non seulement dans ce qu’ils disent ou laissent dire, ou dans ce qu’ils font, mais bien dans ce qu’ils sont : au sein des associations, des partis, des syndicats se dire républicain est bien, mais le devenir pratiquement est bien mieux. Surtout si l’on vise très haut en promouvant et en incarnant l’idée de République universelle et fraternelle.
L’engagement pour la République suppose la volonté de devenir républicain, à la fois sur le plan personnel, mais aussi collectivement (notion d’intellectuel organique chez A. Gramsci).
Notre hypothèse initiale s’éclaire : le soutien à la République suppose une volonté de transformer notre citoyenneté républicaine en un engagement total. Précisons pourquoi : les travaux, les rituels, les serments reposent sur la volonté et l’action de construire ensemble, au sein d’une collectivité autocritique et vigilante, le Temple de l’humanité. Il s’agit donc bien de grandir ensemble et non les uns contre les autres, voire même les uns à côté des autres. C’est pourquoi les humanistes s’opposeront à la fois au concept confus de séparatisme et mais aussi à un vague "vivre-ensemble" que l’on chercherait à opposer abstraitement à ce séparatisme. N’opposons pas un grand communautarisme proclamé à tous les petits communautarismes potentiels. La République française est une nation civique et non un chapelet de communautés : l’esprit républicain se déploie dans un espace public et non dans un espace commun.
C’est cette vigilance qui a pu parfois manquer dans notre longue histoire politique, mais la traversée de grands épreuves nous a toujours permis de nous retrouver, remettant à leur place l’individualisme, l’arrivisme et l’électoralisme. Il revient aux humanistes de rendre vivante la synthèse des vertus et des principes sur laquelle repose notre conviction républicaine ; soyons prudents avec la formule de valeurs républicaines, jamais vraiment définies. Mais aujourd’hui le désarroi des citoyens est tel qu’il est du devoir des humanistes d’amplifier et de prolonger la devise « Liberté, égalité, fraternité » par l’affirmation émancipatrice : « Laïcité, solidarité, hospitalité ».
Soyons plus précis
En attendant des jours meilleurs, dès maintenant, par la qualité de leurs échanges et la sollicitude à l’œuvre dans leur comportement, il revient aux humanistes d’incarner la puissance émancipatrice de l’engagement républicain. Encore faut-il être… à la hauteur de soi-même.
En effet, dans nos prises de position et nos travaux, tout doit militer pour nous émanciper des fausses idées, des idoles et des préjugés que nous pouvons entretenir sur la fraternité, la justice ou la liberté. C’est dire que la liberté n’est pas donnée mais qu’elle se construit tous les jours dans le ressouvenir mélioriste de nos erreurs passées [3].
On le voit, chacun et tous, au sein des associations laïques, des syndicats et des partis politiques, dans ses comportements et ses rapports aux mots, doivent anticiper sur une société se tournant dès maintenant vers les idéaux républicains. Ainsi la cause républicaine s’incarne et prend sens, force et vigueur. Le lien entre l’unité présente et l’espérance tournée vers l’avenir est assurée par l’affirmation que l’ouvrage n’est jamais achevé. C’est ce souci de la perfectibilité que les humanistes ont su retirer de l’héritage des Lumières : la faillibilité n’est pas la peccabilité [4]. Mais cette tâche est si ardue que l’on comprend qu’il ait fallu si longtemps, entre 1792 et 1870, pour que la conscience de soi de la République se formule et se mette en œuvre.
Conclusion
Dans l’horizon de 2027, les humanistes ont une responsabilité particulière pour aider notre époque à réinstituer la République en promouvant la cause républicaine.
Osons donc deux tâches : menons un travail méticuleux sur les mots que nous disons ou que nous laissons dire. Le lexique républicain est à reconstituer intégralement : au travail !
Deuxièmement, osons davantage un travail d’engagement social civique et associatif effectif, au sens tocquevillien : prendre le temps de s’occuper des problèmes concrets et quotidiens de nos concitoyens pour rendre possible un mouvement collectif d’émancipation sociale, économique et politique dont tout le monde sent la nécessité.
Vouloir défendre la République, c’est donc promouvoir la Cause républicaine.
Charles Coutel
[1] Ces formules sont présentées, précisées et commentées par Serge Audier, Les théories de la république, 2007, Édittions La Découverte, p. 68 puis 71 ; se reporter à la 1ère partie de notre récent ouvrage Lumières, Franc-Maçonnerie, Laïcité - 120 ans d’engagement, 1905-2025, paru en 2025 chez Numérilivre avec une préface de Nicolas Penin, Grand Maître du Grand Orient de France.
[2] Ces citations sont présentées et commentées dans le chapitre premier de notre anthologie La République et l’école, Agora Presses Pocket, 1991. Rappelons que Jules Barni (1818-1878), philosophe politique de la Troisième République, est l’auteur d’un Manuel républicain publié en 1872.
[3] Appelons "mélioriste" l’attitude philosophique qui entend améliorer les choses, en mobilisant les principes et en sachant tirer les leçons des erreurs du passé ; ce méliorisme est notamment à l’œuvre chez Condorcet, mais, plus près de nous, chez les philosophes Alain, Bachelard, Popper ou encore Canguilhem.
[4] Susceptible de commettre des péchés (note de la rédaction CLR).
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