Tribune libre

La venue du Philharmonique d’Israël à Paris : quand la musique ravive les tensions (Emmanuelle Fitoussi, 6 nov. 25)

par Emmanuelle Fitoussi, sémiologue et doctorante chercheure SDL à Université Paris Cité 10 novembre 2025

[Les tribunes libres sont sélectionnées à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]

Les échos de l’Histoire résonnent encore en 2025

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Cette controverse survient deux mois après qu’une représentation similaire du même orchestre ait été interdite à Munich, dans une atmosphère qui contraste avec l’histoire de ce même orchestre : qui en 1948 avait été dirigé par le chef Léonard Bernstein bénévolement lors de la fondation de l’état d’Israël, événement qu’il considérait comme un renouveau pour le peuple juif.

Agir est un acte de langage et s’opposer à la venue d’artistes au regard de son identité israélienne est un message adressé à des personnes qui souscrivent aux théories éructées par la CGT Spectacle. Voici comment j’analyse ce qui s’est passé ces derniers jours dans le paysage médiatique.

Pouvons-nous déjà parler de récit traumatique collectif face à de tels actes et accusations ? Pouvons-nous déjà apercevoir le traumatisme que subit une nouvelle génération de victimes sociétales de l’antisémitisme ? Est-il concevable de lire sur un média tel que #LinkedIn qu’un syndicat professionnel s’oppose, sans sourciller, à ce que des artistes exercent leur métier ? Que nénni !

À l’heure où des injonctions idéologiques se dessinent sur des offres d’’emploi publiées sur le réseau social LinkedIn, mon attachement aux valeurs républicaines et à l’esprit des Lumières m’interdit de rester silencieuse face à cette propagande.

To be or not to be génocide ?

Si toutefois, l’accusation de génocide portée par le syndicat ne correspond pas aux qualifications juridiques internationales. La Cour internationale de Justice, saisie par l’Afrique du Sud en janvier 2024, n’a pas retenu l’existence d’un génocide mais a ordonné à Israël de prendre des mesures pour prévenir tout acte pouvant y conduire. Plusieurs experts juridiques internationaux, dont le professeur de droit international Aurel Sari de l’Université d’Exeter, soulignent que le terme de génocide requiert la preuve d’une "intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux", critère non établi selon les standards du droit international. L’utilisation d’un terme aussi grave sans fondement juridique avéré transforme un débat politique légitime en accusation infamante, ce qui nuit précisément à la compréhension nuancée du conflit israélo-palestinien. Si on ajoute a cela le fait qu’Israel est le principal importateur d’aide humanitaire à Gaza, ce qui semble en contradiction avec l’intention de génocide invoqué par la CGT spectacle.

"Si tu peux supporter d’entendre tes paroles, Travesties par des gueux pour exciter des sots, Et d’entendre mentir sur toi leurs bouches folles, Sans mentir toi-même d’un mot..." c’est quelques lignes de Rudyard Kipling [1] sont encore de circonstance.

Une manne publicitaire inespérée pour l’orchestre d’Israel

Cette tentative d’empêcher ou de conditionner la représentation parisienne a produit un effet inverse à celui escompté : le concert affiche depuis complet et joue à guichet fermé. Le publicitaire Frank Tapiro a même ironisé sur la situation en proposant de faire appel à la CGT, qu’il qualifie de "syndicat anti-juifs", pour promouvoir la culture israélienne dans ses prochaines campagnes, tant l’action syndicale s’est révélée contre-productive en termes de visibilité et d’affluence. De nombreuses personnalités politiques se sont mobilisées pour soutenir les artistes. Rachida Dati a notamment qualifié cette demande de la CGT spectacle de "prétexte à l’antisémitisme" sur le réseau social X, rejoignant ainsi un mouvement de défense de la liberté artistique.

Ce débat illustre la difficulté croissante de séparer l’art de la politique dans un contexte géopolitique tendu. Entre ceux qui voient dans ce concert une normalisation inacceptable et ceux qui y défendent la neutralité de l’expression artistique, la Philharmonie de Paris devient malgré elle le théâtre d’un affrontement qui dépasse largement le cadre musical, posant la question fondamentale : un orchestre national peut-il être le porte parole de son gouvernement ?

La laïcité toujours la boussole de l’esprit républicain français

Au-delà de cette polémique, cette affaire interroge les fondements mêmes de la laïcité et de l’esprit républicain français. La République garantit la liberté de création artistique et culturelle, principe qui implique que les œuvres et leurs interprètes ne sauraient être jugés à l’aune de l’identité nationale ou des positions politiques de leur État d’origine. Exiger une "contextualisation" préalable revient à introduire un contrôle idéologique sur la scène culturelle, pratique incompatible avec les valeurs républicaines qui prônent l’universalisme et le refus de toute discrimination. La laïcité, telle que conçue en France, vise précisément à créer un espace public neutre où les citoyens, quelles que soient leurs origines ou leurs convictions, peuvent se retrouver autour de valeurs communes. Transformer une salle de concert en tribune politique, c’est trahir cet idéal d’universalité qui fait que la musique de Beethoven ou de Mahler appartient à l’humanité tout entière, indépendamment des conflits qui déchirent le monde.

[1"If", 1895, adaptation d’André Maurois : "Si" (note de la rédaction CLR).


Crédit photo Letty Goffman, photographe.


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