Tribune libre

Nous, diaspora iranienne, et cette guerre (Negar Asakaran, 16 mars 26)

par Negar Asakaran 18 mars 2026

Negar Asakaran, doctorante en sciences politiques, EPHE, Paris

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Je suis Franco-Iranienne — ce que les médias appellent aujourd’hui la diaspora. Un mot répété à l’envi, parfois avec condescendance, parfois avec curiosité, rarement avec compréhension. Une Iranienne de l’extérieur, dont le cœur, la mémoire et le combat sont restés à l’intérieur.
Pour nous, la diaspora est un concept de reconquête d’une terre occupée. Une guerre pour reprendre un pays pris en otage. Nous aussi avons été chassés de notre terre natale. Il existe parmi nous une expression qui ne se discute pas : personne n’a jamais quitté sa terre natale avec joie. Nous n’oublions pas que la grande majorité d’entre nous a quitté notre pays pour vivre dans un monde libre, avec des structures modernes, à l’abri de la dictature religieuse, non par désir d’ailleurs, mais parce qu’il n’y avait plus d’autre choix.
Nous luttons depuis quarante-sept ans.
Nous avons traversé les années 1980, une décennie de milliers de morts, de milliers d’exécutions, de fosses communes et de deuils interdits. Même aujourd’hui, de nouvelles révélations continuent d’émerger sur les crimes de cette époque, des crimes qui n’ont jamais été jugés.
Les années 1990 ont été celles des assassinats organisés d’intellectuels, de la répression brutale du mouvement étudiant, des étudiants jetés des fenêtres de leurs dortoirs, des disparitions d’opposants, des attaques contre la presse, de l’étranglement de la liberté d’expression. Notre mémoire n’a pas oublié les hommes de main armés de matraques devant les universités, ni les corps de celles et ceux qui se battaient pour la liberté.
Les années 2000 ont précipité la société iranienne dans le plus grand mensonge politico-historique de son histoire. On a tenté de nous faire croire qu’une réforme était possible de l’intérieur, que l’islam pouvait se moderniser, qu’il était compatible avec la démocratie, qu’un féminisme islamique existait, qu’un pluralisme était possible dans le cadre de la religion. Tous ces concepts ont été construits de toutes pièces pour créer une « troisième voie », dont la fonction réelle était de présenter le renversement total du régime comme la pire des issues. Pendant ce temps, le noyau du pouvoir se durcissait, et la répression des institutions civiles s’intensifiait.
En 2009, le Mouvement Vert. Des millions d’Iraniens dans la rue, non pour renverser un régime, mais pour que leur vote soit simplement compté. La réponse : la balle, la prison, la disparition. Aujourd’hui encore, des familles cherchent leurs proches disparus.
Les années 2010 ont vu les derniers espoirs démocratiques se broyer dans les rouages du totalitarisme islamique. Les soulèvements de 2017 et de 2019 ont été noyés dans le sang. En moins de quarante-huit heures, plus de mille cinq cents personnes ont été tuées, dans un blackout total d’Internet.
Puis 2022. Le nom de Mahsa Amini. Le mouvement Femme, Vie, Liberté. Les plus belles filles de ce pays tuées pour une simple mèche de cheveux. Les rues témoins du massacre des jeunes. Les prisons témoins de la torture et des viols. Les potences témoins de l’exécution de celles et ceux qui demandaient simplement le droit de choisir.
Dans notre mémoire reste l’image d’une mère qui, en pleine nuit, demandait de la glace à ses voisins pour cacher le corps de son enfant de huit ans. Des années où les autorités entraient maison après maison et arrachaient les corps des morts à leurs familles.
Janvier 2026. Le moment le plus sanglant de l’histoire contemporaine de l’Iran. En moins de quarante-huit heures, plus de quarante mille femmes, hommes et enfants tués, dans un silence total, Internet coupé, le monde extérieur presque aveugle. Pendant que le Guide entonnait des chants de gloire, ses partisans célébraient le massacre.
Aujourd’hui encore, le sang n’est pas effacé des murs. Des milliers de prisonniers attendent une condamnation à mort dans les prisons de la République islamique.
Notre guerre contre ce régime n’a pas commencé aujourd’hui. Cela fait quarante-sept ans que nous vivons dans cette lutte. Nous avons repris les rues encore et encore. Nous avons épuisé toutes les formes pacifiques et civiles de résistance. Mais en face de nous, il n’y avait pas un État. Il y avait une secte criminelle mafieuse qui ne savait faire que deux choses : voler et tuer.
À maintes reprises, nous avons demandé aux gouvernements occidentaux de ne pas négocier avec ce régime, incapable de se réformer, imperméable à tout accord. Les richesses du peuple iranien ont été pillées pour financer des réseaux terroristes dont les conséquences ont dépassé les frontières de l’Iran et déstabilisé le monde entier.
Nous savons qu’Israël fait face à un régime qui, depuis quarante-sept ans, appelle à sa destruction. Nous savons que les États-Unis poursuivent leurs intérêts stratégiques dans la région du Golfe Persique. Nous ne sommes pas naïfs. Nous connaissons notre histoire. Et peut-être plus que beaucoup de ceux qui crient aujourd’hui « non à la guerre », nous savons ce que ce mot recouvre réellement.
Mais il ne restait plus aucune voie pacifique. Chaque chemin vers la lumière avait été barricadé par le massacre et la répression.
Après le massacre de janvier 2026, nous, Iraniens de la diaspora, avons décidé qu’au lieu de nous taire dans le deuil, nous serions la voix de notre peuple. Nous avons dit au monde que ce régime doit disparaître. C’est ainsi que nous, Iraniens, au lendemain de cette catastrophe, nous nous sommes rassemblés, tels des « particules dispersées » aux quatre coins du monde, pour former une communauté portant un grand NON au régime islamique occupant.
Alors même que ces dernières années on avait tenté de nous réduire au silence. Des groupes réformistes, opposés à la guerre et à l’Occident, avaient reproduit à l’intérieur du pays un discours puissant qui faisait de la diaspora iranienne un « autre illégitime ». Nous l’avons observé jusque dans les prises de position publiques sur des événements sociaux et politiques concrets. Lorsque le débat sur le boycott des élections simulées s’est intensifié, la première réaction des réformistes et des forces proches du pouvoir fut de faire pression sur la diaspora appelant au boycott et de la réduire au silence. Ils ont mobilisé tous leurs outils médiatiques pour faire de nous, Iraniens de l’étranger, et Iraniens de l’intérieur partageant notre vision, des étrangers à leur propre cause. Nous assistons ainsi à une « déshumanisation » méthodique de la diaspora.
Dans le même temps, quelque chose d’inédit s’est produit : la solidarité du peuple israélien avec le soulèvement national iranien. Une image sans précédent entre deux peuples dont les gouvernements se trouvent en état de guerre. On pourrait rapprocher la diaspora iranienne du peuple israélien en ce que tous deux maintiennent vivant dans leur mémoire collective l’ « imaginaire de la patrie », et tous deux portent le désir tenace d’un retour. Ce point de convergence a créé, presque malgré tout, une empathie réelle entre les deux peuples. Cet imaginaire symbolique concerne aussi les Iraniens à l’intérieur du pays, eux aussi, portés par l’espoir de reprendre leur terre au régime totalitaire islamique, ont exprimé leur soutien à cette guerre.
À l’intérieur de l’Iran, notre peuple a payé en vies ce que les mots peinent à mesurer. Ils ont connu les bombes, la peur, l’angoisse, parce qu’ils n’avaient plus rien à perdre. Au lieu de pleurer, ils ont dansé sur les tombes de leurs jeunes assassinés. Ils ont inventé des formes nouvelles de lutte, de résistance, de courage.
Le peuple iranien a montré qu’il n’a aucune hostilité envers le peuple israélien ni envers les juifs. L’Iran a été pendant des siècles l’un des foyers historiques du peuple juif. Nous tendons la main au monde parce que notre aspiration est simple : la liberté, l’égalité, la démocratie, la laïcité. Ce sont les valeurs sur lesquelles se construira l’avenir d’un Iran libre.
Si pour les États-Unis et Israël cela s’appelle une guerre, pour nous c’est l’espoir de libérer quatre-vingt-dix millions d’otages à l’intérieur des frontières iraniennes. Cette lutte n’a pas commencé aujourd’hui. Nous y vivons depuis quarante-sept ans.
Et un jour viendra où nous reprendrons notre pays. Ce jour-là, nous célébrerons ensemble la liberté, avec tous ceux qui ont cru en nous, qui ont marché à nos côtés, et qui, aux côtés des Iraniens de l’intérieur comme de la diaspora, ont appelé à la fin de la République islamique.

Negar ASAKARAN

[Les tribunes libres sont sélectionnées à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]


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