par Thierry Martin 10 avril 2026
Après les roses, les épines.
[Les tribunes libres sont sélectionnées à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]

Ce « droit d’inventaire » vis-à-vis des deux septennats de François Mitterrand, que Lionel Jospin avait réclamé lors de la campagne présidentielle de 1995, désormais, c’est à lui, le temps des hommages et des couronnes de roses passé, que nous voulons l’appliquer.
Parlons tout de suite de la face Nord plongée dans l’ombre de cette statue du commandeur qu’il fut. La preuve du pudding, c’est qu’on le mange, disait Friedrich Engels. Trotskiste un jour, trotskiste toujours, la vérité de ce dicton politique, c’est Lionel Jospin qui l’incarne. Ce n’est pas moi c’est mon frère, a-t-il commencé à dire, contrairement à l’agneau qui n’en avait point.

Quant à son père, c’était un socialiste, enfin… de la SFIO, dont il a été viré un temps, après-guerre. Il faut dire qu’en avril 1944 l’ambassadeur d’Allemagne à Paris décide de lancer un nouvel hebdo de gauche collaborationniste,Germinal, portant le « bandeau : « Hebdomadaire de la pensée socialiste française ». Robert Jospin, le père de Lionel donc, était l’une de ses plumes, heureusement pas aussi brillante que celle de Robert Brasillach, qui sera fusillé, le Général ayant refusé sa grâce sous la pression des communistes, mais pas seulement. De Gaulle écrira « Le talent est un titre de responsabilité », faisant de ce talent une circonstance aggravante, car il accroît l’influence de l’écrivain.

L’OCI, les lambertistes, l’organisation trotskiste la plus occulte, conduite par Pierre Boussel dit Lambert, pratique l’entrisme. Lionel Jospin non seulement en était. Alors jeune énarque, né dans une famille protestante de militants de gauche, lui-même athée, l’Organisation communiste internationale lui demande d’infiltrer le PS à sa création en 1971. Loin d’être un cas isolé, on retrouvera au PS les trotskistes Jean-Christophe Cambadélis ou Jean-Luc Mélenchon. « La liste des sous-marins placés dans de nombreuses organisations politiques ou syndicales est beaucoup plus fournie qu’on ne le croit puisqu’il faut encore y ajouter quatre secrétaires généraux de la CGT-FO, dont Jean-Claude Mailly ou Marc Blondel, et toute une ribambelle d’autres figures de la vie publique » (Laurent Mauduit, "Le Club de Mediapart", 3 janvier 2024).
Pourquoi Trotski a-t-il bénéficié d’une image positive ? Déjà, le peu qu’il fut au pouvoir en Russie, il aura été autant criminel que les autres. Mais ce qui nous intéresse ici pour la suite, c’est la querelle des Anciens et des Modernes, et du rapport du peuple à l’art et à l’instruction en général, parce que Lionel Jospin sera ministre de l’Éducation.
Lors de la révolution soviétique, certains voulaient créer un art nouveau pour un homme nouveau. D’autres parlaient d’art prolétarien. Tandis que Lénine, puis Staline, soutenaient qu’il fallait donner accès à l’art, à la culture, à la grande littérature, ce qu’on appelait l’art bourgeois, au peuple tout entier. En exil, Trotski continua à promouvoir cette idée de rupture, soutenu en cela par les surréalistes.
Trotskiste un jour, trotskiste toujours. Jospin ministre de l’Éducation lance en 1989 contre les mandarins du savoir la réforme « L’élève au centre du système ». L’enfant devient sujet, juge, acteur. Le pédagogisme s’empare définitivement du mammouth. Claude Allègre n’y pourra rien, un certain Philippe Meirieu a été installé dans la place. Catho de gauche écolo (les pires), il s’opposera à Blanquer, évidemment. Vite remplacé par Pap Ndiaye, l’extase.
Soyons honnête : la transmission du savoir de l’honnête homme est en crise dans tout l’Occident. Je vous renvoie à l’universitaire et philosophe Allan Bloom, et à son best-seller The Closing of the American Mind publié en 1987, dans lequel il déplore que les élèves de la meilleure société se détournent des grands classiques de la littérature.
S’il n’en était à l’initiative, Jospin laissait toujours s’installer le pire. Ainsi l’affaire des « foulards de Creil » à la rentrée des classes 1989, quand il était ministre de l’Éducation nationale. Il se contenta de dire qu’il fallait « respecter la laïcité de l’école qui doit être une école de tolérance, où l’on n’affiche pas, de façon spectaculaire ou ostentatoire, les signes de son appartenance religieuse. »
En fait, Lionel Jospin comme Ponce Pilate s’en lave les mains. « En cas de blocage, et en cas de refus, l’école doit accepter ces enfants. » Les trois collégiennes, Leila, Fatima et Samira, refusent de retirer leur hijab. Aujourd’hui, nous récoltons les premières conseillères municipales voilées.
Mais que voulait-il dire quand il déclara à des journalistes : « Et qu’est-ce que vous voulez que cela me fasse que la France s’islamise ? »
De la même manière, « le naïf » - c’est lui-même qui l’avouera plus tard - évoquera le « sentiment d’insécurité » au lieu de constater et de combattre les causes de l’augmentation réelle de l’insécurité prouvée par les enquêtes de victimation.
En 1998, c’est l’affaire de la Mnef (Mutuelle nationale des étudiants de France) : scandale financier majeur, impliquant emplois fictifs, fausses factures, enrichissement personnel et détournements massifs, au sein de la mutuelle étudiante, contrôlée depuis les années 1980 par des réseaux proches du Parti socialiste (notamment ex-militants trotskistes lambertistes de l’Unef-ID, la bande de la Mnef).
L’affaire éclabousse forcément le si probe gouvernement Jospin. Dominique Strauss-Kahn (ministre de l’Économie) démissionne en 1999 après une mise en examen (relaxé en 2001).
Autour de la Mnef gravite un entrelacs complexe et obscur d’une cinquantaine de sociétés commerciales. Mis en cause : Olivier Spithakis (ex-directeur, condamné pour abus de biens sociaux), Jean-Christophe Cambadélis, Marie-France Lavarini (conseillère de Jospin), Julien Dray, Delphine Batho, Laurence Rossignol.
Jean-Marie Le Guen sera radié de la loge maçonnique République (GODF).
Jospin a senti passer le vent du boulet.
En 2000, c’est la jeune Dominique Voynet, ministre de l’Environnement, à qui il a laissé saboter à Bruxelles la filière nucléaire française, pour la plus grande « joie mauvaise » des Allemands. Le nucléaire exclu de la liste des "énergies propres". Il faudra attendre 2025, un quart de siècle, pour que la CJUE officialise le nucléaire comme énergie propre dans la taxonomie verte.
Last but not least, Premier Ministre, Jospin crée le poste de Ministre délégué à l’Enseignement professionnel pour l’ancien trotskiste OCI Jean-Luc Mélenchon, poste qui disparaîtra avec l’échec à la présidentielle en 2002.
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Je vais maintenant faire du gonzo journalism. Ayant subi la crise de l’emploi des cadres dans les années 1990, j’étais employé en tant que vacataire quand le bon Jospin, bon comme du bon pain, remporta les législatives de 1997 suite à la dissolution imaginée par Villepin alors Premier ministre de Chirac. Une victoire par « effraction » dira François Baroin qui devant l’Assemblée nationale accusa la gauche d’être arrivée au pouvoir en 1997 « par effraction » en profitant des triangulaires avec le Front national.
Je n’avais donc pas décroché le fameux CDI, au grand dam de mes parents. J’étais peut-être exploité, précaire, mais je n’étais pas désœuvré, et suivais en parallèle une formation en marketing direct.
Que pensez-vous que fit ce bon Jospin ? Il demanda à mon employeur de me faire un CDI. Je n’avais rien demandé. En attendant mieux, récemment logé à Paris dans le XVIe, je me disais « c’est déjà ça » en traversant le pont Mirabeau pour rejoindre ma chambre de bonne, pendant que les militants communistes tractaient pour dénoncer la situation des migrants mal-logés. J’avais suffisamment de travail par mois pour pouvoir payer mon loyer, et aucune envie de faire un prêt pour acheter un appart’ en banlieue grâce au fameux CDI.
En revanche les effets pervers des mesures contraignantes du Premier ministre Jospin pour lutter contre l’emploi précaire firent que mon employeur cessa de m’octroyer de nouvelles missions. J’ai dû en chercher un autre. Et j’ai fini par jongler avec trois employeurs en même temps. Vous imaginez le casse-tête. Je voulais juste du travail, pas forcément un contrat.
Il voulait mon bien, le bon Jospin, comme le bon roi Henri la poule au pot. Mais avoir une idée du bonheur et vouloir l’imposer, c’est le commencement de la dictature, disait André Glucksmann. À la fin de ces années 1990, j’ai eu de fait un CDI avec l’obtention du poste de directeur marketing que je convoitais. Plus tard, l’ascension sociale, ce serait directeur général, ce qui m’a permis de louer un trois pièces haussmannien. Il faut dire que, même si j’ai toujours continué à mener en parallèle ma vie d’écrivain, j’avais renoncé à une carrière universitaire de sociologue en raison des mensonges de Bourdieu et de ses affidés, prodrome du wokisme, et préféré la vérité du résultat d’une entreprise commerciale qui se reflétait dans le P&L (les profits et pertes du bilan annuel).
Les Français subirent les 35h pour tous. Parce que, on avait évoqué 37, puis 35 dans certains secteurs. Et enfin 35h pour tous et obligatoires. La gauche a un totem : « Pour tous et obligatoire. » Avec des inspecteurs du travail qui contrôlèrent la durée de stationnement des véhicules des cadres. Heureusement Sarkozy libérera les heures supplémentaires et les défiscalisera. Mesure supprimée dès l’arrivée de Hollande.
Sur le plan économique, vu de l’international, l’Anglais Blair et l’Allemand Schröder lui volent la vedette en débarrassant la social-démocratie des derniers oripeaux du socialisme au profit d’une vision sociale-libérale.
Sous Jospin, il y a eu aussi le Pacs, qui devait nous épargner, promis juré, le "mariage pour tous". Tiens, pour tous ! Puis comme la guillotine humanisa la peine de mort, l’IVG médicamenteuse, moins invasive, introduite en 1989 à l’hôpital, est permise dès 2001 en cabinet de médecine de ville (gynécologues et généralistes).
Quand on a lu Alexandre Dumas, on sait ce qu’il faut penser des protestants. Que lisait « l’austère qui se marre ? », qui publia un livre de petites blagues. Voulait-il concurrencer "Monsieur petites blagues", le futur "capitaine de pédalo" (Hollande) ? En se rasant le matin, il demandait à son miroir : « Dis-moi mon beau miroir, suis-je le plus sympa des hommes de ce gouvernement ? — Des hommes de ce gouvernement peut-être, mais au château, il y a un mangeur de pommes bien plus sympa que toi. — Ha ! Super menteur ! — Le menteur c’est toi. — Je n’ai rien dit. — Justement, mensonge par omission, le pire des mensonges. — Quoi qu’il en soit, les médias m’aiment bien. J’ai même leur soutien depuis cinq ans. »
Le couperet est tombé en 2002. Avec Séguéla, ils se sont crus malins. Se préparer un réservoir de voix pour le second tour, 100 % garanti par Taubira. Malinx, le lynx ! Elles auront simplement manqué pour y accéder.
À la question d’imaginer "une minute" qu’il ne passe pas au second tour : pour qui voterait-il alors ? Jospin le malin est pris d’un grand éclat de rire. "J’ai une imagination normale, mais tempérée par la raison quand même," dit-il, "ça me paraît assez peu vraisemblable, hein, donc on peut passer à la question suivante".
Le 21 avril 2002, Jean-Marie Le Pen faisant face au président sortant Chirac pour le second tour, le candidat vaincu annonce : "J’assume pleinement la responsabilité de cet échec et j’en tire les conclusions en me retirant de la vie politique."
La morale en lui, le ciel étoilé au-dessus de lui, comme aurait dit Emmanuel Kant.

Thierry Martin,
écrivain
Auteur de : L’Américaine, Collection L’Esprit Hussard, 146 p., 2024.
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