Contribution

Laïcité, 120 ans après 1905, l’heure de vérité pour l’universalisme (K. Bencheikh)

Kamel Bencheikh, écrivain 21 décembre 2025

JPEG - 68.6 kio

Cent vingt ans ont passé depuis que la République a gravé dans le marbre un principe qui semblait pourtant impossible : organiser la paix civile en séparant les Églises et l’État, sans renier ni l’histoire, ni les croyances, ni les libertés individuelles.
La loi du 9 décembre 1905 n’est pas seulement un texte juridique ; elle est un acte de rupture. Un coup d’arrêt porté aux prétentions des institutions religieuses à gouverner les consciences, les mœurs, les écoles et parfois même le pouvoir politique. C’était audacieux, presque téméraire. Et pourtant, la France a tenu bon.

On oublie trop souvent ce que fut cette bataille. Le catholicisme, alors force dominante, ne s’est pas laissé faire. L’Église a dénoncé la loi comme une agression, une déchéance, une trahison. On prêchait contre les séparatistes, on agitait la peur de la « déchristianisation » du pays. Pie X menaçait, les évêques tonnaient, les fidèles s’inquiétaient. La République dut rester droite dans la tempête, convaincue qu’elle ne retirait rien à personne mais qu’elle fixait, enfin, les termes d’une liberté véritable : la liberté pour chacun de croire ou de ne pas croire, la liberté pour l’État de n’obéir qu’à la loi commune.

Et ce qui devait advenir advint : le catholicisme finit par accepter.
À contrecœur d’abord, contraint par le réel. Puis, avec le temps, il s’est rendu à l’évidence que cette loi, loin d’être son tombeau, était aussi son salut. En l’émancipant de la politique, elle lui rendait sa dimension spirituelle. En le privant de ses privilèges, elle lui permettait de gagner en légitimité. Ce qu’il percevait comme une perte était en réalité une chance, celle de devenir une religion libre dans un pays libre.

Cette trajectoire, douloureuse mais féconde, trace le chemin. Car aujourd’hui, un siècle et deux décennies plus tard, une autre épreuve se présente à la République : faire comprendre à l’islam que la règle est la même pour tous, que la loi des hommes n’est pas négociable, et qu’aucune foi ne peut prétendre administrer l’espace public.
Il n’est pas question ici d’exiger l’effacement des croyances, encore moins de nier la place que l’islam occupe dans le paysage spirituel du pays. Ce serait contraire à la lettre comme à l’esprit de 1905. Mais il est temps de rappeler une évidence : un État démocratique ne peut être gouverné que par des normes profanes, discutées, votées, révisées, mais jamais des lois révélées. La loi commune est l’unique arbitre de nos vies collectives.

L’islam, dans sa diversité, doit parvenir à ce même point d’atterrissage que le catholicisme a atteint après tant de conflits : accepter que la foi reste la foi, et que le droit reste le droit. Accepter que la croyance ne dicte pas la société, qu’aucune prescription religieuse — quelle qu’elle soit — ne puisse régir la vie civile, l’école, la santé, la liberté des femmes, le mariage, l’héritage, ni aucun aspect de la vie commune.

Il fut un temps où ce discours paraissait consensuel. Il ne l’est plus.
L’essor d’un islam politique, le retour de logiques communautaires, l’installation de pratiques explicitement séparatistes dans certains territoires rappellent que la neutralité n’a jamais été acquise une fois pour toutes. Certaines revendications entendent substituer au principe d’égalité celui d’identité ; à la loi commune celle du groupe ; au citoyen l’appartenance.

Dans ce contexte, l’universalisme n’est plus un concept théorique ni un idéal lointain, c’est un enjeu de survie démocratique.
La France n’a pas vocation à devenir un archipel de communautés négociant chacune son régime culturel, moral ou juridique. Elle repose sur une anthropologie politique simple : nous sommes diversement issus, mais uniformément citoyens. Il n’y a pas de « droits culturels » opposables à la loi. Il n’y a pas de « pratiques religieuses » qui puissent faire écran à l’égalité entre les individus. Il n’y a pas de statut particulier pour qui que ce soit.

Cent vingt ans après 1905, ce message reste d’une actualité brûlante.
L’heure n’est pas à la timidité, ni à la complaisance. L’heure est à rappeler que la République n’a pas à s’excuser d’exister, ni à renoncer à ce qu’elle est pour ménager des susceptibilités. Ceux qui vivent en France peuvent croire ce qu’ils veulent, pratiquer ce qu’ils souhaitent, tant que cela n’entre pas en contradiction avec la loi commune. Tout le reste est confusion, faiblesse ou renoncement.

La séparation de 1905 n’était pas dirigée contre une religion précise. Elle était faite pour empêcher que n’importe quelle religion impose sa norme à tous. Cette distinction est capitale. Elle protège les croyants autant que les non-croyants. Elle protège les femmes autant que les hommes. Elle protège les minorités, les libertés, la pensée, la création. Et elle protège aussi les religions elles-mêmes contre les dérives obsidionales, politiques, identitaires.

C’est pourquoi, aujourd’hui, il n’y a pas de message plus nécessaire que celui-ci : toutes les religions sont bienvenues dans l’espace français, à condition d’accepter la règle qui vaut pour toutes – celle de la loi républicaine, unique, indivisible, universelle.

Cent vingt ans après 1905, il faut le dire avec calme mais fermeté : l’universalisme n’est pas un vestige du passé, c’est ce qui nous permet encore de tenir ensemble. Et il n’y aura pas de paix civile durable sans cette loyauté minimale envers la loi commune.

Voilà le véritable anniversaire que la France célèbre.
Et voilà le chemin qu’elle doit continuer de tracer.

Kamel Bencheikh,
écrivain


Comité Laïcité République
Maison des associations, 54 rue Pigalle, 75009 Paris
Voir les mentions légales