Charles Coutel, universitaire, vice-président du Comité Laïcité République 25 août 2025

La célébration des 120 ans de la loi de 1905 est l’occasion de questionner l’originalité de la philosophie maçonnique et laïque. C’est ce à quoi nous invite l’article Premier de la Constitution du Grand Orient de France à chaque tenue ; on notera que le principe de laïcité y occupe une place centrale. À la fois engagement pratique, éthique et initiatique, la Franc-maçonnerie est animée par un engagement qui réclame d’être à la fois étudié, réfléchi mais aussi vécu ; elle n’est pas seulement un corps de principes et de rituels, c’est une École d’émancipation continue. Mais cette approche suppose de bien s’entendre sur le terme École, ce sera notre premier temps. En un deuxième temps, opérons un détour d’ordre philosophique, à la fois statique et dynamique, dans le sillage d’Auguste Comte qui influença les rédacteurs de l’article Premier de la Constitution du Grand Orient de France. C’est là qu’intervient ce que nous nommons le Triangle de l’émancipation humaniste, laïque et républicaine. Notre hypothèse est que la loi de Séparation de 1905 nous situe au centre de ce Triangle, avec un paradoxe : le terme laïcité, pourtant disponible depuis 1871, n’est pas mentionné en 1905 ! À partir de 1905, les adversaires cléricaux de la Séparation ne s’y sont pas trompés ; de nos jours, ces attaques continuent, songeons au récent Discours du Président de la République. En conclusion, proposons trois chantiers pour l’avenir.
Le sens classique du terme École
Dans notre esprit, ce terme renvoie à une institution scolaire certes, mais aussi à un parcours pratique et existentiel. La Franc-maçonnerie adogmatique repose sur un certain nombre de thèses qui ne valent que si elles sont au service d’une démarche émancipatrice. Ce terme renoue ainsi avec l’approche gréco-latine de la philosophie, définie comme un art de dire, de penser, mais surtout comme manière de vivre (Hadot, 2001). École d’émancipation, la philosophie maçonnique se vit en fraternité comme un processus d’humanisation et de laïcisation continu. Sachons retenir cet avertissement de Gaston Bachelard « Avoir su est souvent une excuse pour se dispenser d’apprendre » (1972, p. 40). En Franc-maçonnerie, la recherche incarnée de la vérité nous oblige à sortir de notre léthargie ; c’est la condition d’un apprentissage de la liberté. Pas question de se reposer sur ses lauriers !
Depuis le milieu du Siècle des Lumières, chaque affirmation maçonnique doit passer par l’épreuve d’une mise en pratique vécue grâce aux rituels, aux outils et aux symboles. L’exposé de la philosophie maçonnique n’est pas séparable de la construction du Temple de l’Humanité, vers une société toujours plus fraternelle et laïque et vers la République universelle. C’est ce que précise Frédéric Desmons, le 13 septembre 1877, lors de l’important Convent où il fut décidé d’affirmer conjointement la prééminence de la liberté absolue de conscience et la nécessité d’abolir toute référence à un Grand Architecte de l’Univers, nous le citons : « que la maçonnerie plane donc majestueusement au-dessus de toutes ces questions d’Église et de sectes ; qu’elle domine de toute sa hauteur toutes ces discussions, qu’elle reste le vaste abri toujours ouvert à tous les esprits généreux et vaillants, à tous les chercheurs consciencieux et désintéressés de la vérité, à toutes les victimes enfin du despotisme et de l’intolérance ».
Rappelons que dans les années 1860, avec le Programme de Belleville notamment, la Franc-maçonnerie contribua à former un républicanisme laïque et humaniste ambiant ; ce républicanisme formula la thèse justifiant la Séparation des Églises et de l’État mais intensifia aussi le désir de Séparation. L’idée de Séparation requiert l’Amour de la République et de l’Humanité, mais aussi une volonté de respecter la dignité de tous les membres de la société (laos). On comprend mieux pourquoi c’est sur cette synthèse que l’habileté négociatrice de Ferdinand Buisson, Jean Jaurès et Aristide Briand put s’appuyer. À cette époque, la Franc-maçonnerie était parvenue à créer un vaste mouvement d’opinion ; c’est cet élan qu’il nous faut retrouver à l’occasion des 120 ans de la loi de 1905 (Coutel, 2025).
On comprend mieux pourquoi le principe de laïcité occupe une place centrale : il était à l’œuvre dans l’humanisme classique, les Lumières et la tradition républicaine depuis 1848 (Anceau, 2022). La philosophie maçonnique affirme qu’il est possible à la fois de connaître, de penser et d’incarner notre désir de vérité, de justice, de solidarité, de fraternité, de tolérance, d’hospitalité et de liberté absolue de conscience, au sein d’une promotion continue et auto-correctrice de la Fraternité universelle. Cependant, cette mise en garde intellectuelle ne suffit pas ; il nous faut aller plus loin pour arriver à la synthèse philosophique qui a rendu possible la conception et la formulation de la loi de Séparation. En 2012, Charles Porset résume ainsi cette construction laïque et républicaine : « La Séparation découle de la liberté de conscience dont la traduction concrète est la liberté des cultes. Conduite avec fermeté, la Séparation ne peut profiter qu’à tous. […] La liberté ne se négocie pas ; elle doit être pleine et entière » (p. 115). En ce sens, l’engagement maçonnique suppose un combat incessant contre tous les cléricalismes, comme nous y invite Gambetta, fidèle lecteur des Lumières et d’Auguste Comte.
Un indispensable détour par Auguste Comte
La philosophie maçonnique et laïque, notamment entre 1848 et 1905, doit beaucoup à l’influence de la synthèse positiviste, comme l’illustre le cadre architectural et initiatique du Temple Groussier, rue Cadet à Paris. La synthèse positiviste est résumée dans le Discours sur l’esprit positif et plus particulièrement dans les paragraphes 42 à 46 (Comte, 1844). L’exaltation de la puissance émancipatrice des sciences et de la raison est omniprésente et constitue la matrice épistémologique de l’humanisme laïque et universaliste de la Franc-maçonnerie. Cette synthèse humaniste est particulièrement valorisée par le Grand Chapitre Général du Rite Français, qui se veut héritier des Lumières et de la tradition républicaine et solidariste (Coutel, 2023).
On doit au philosophe Jacques Muglioni, dans son ouvrage de 1995 sur Comte, de nous expliquer pourquoi une certaine intelligentsia française a minoré le positivisme comtien. Comte est caricaturé par un sociologisme à courte vue qui semble ignorer l’appartenance de tous les hommes à une même Humanité. Or c’est cet humanisme d’ensemble, à la fois rationaliste et universaliste, qui nourrit la Franc-maçonnerie adogmatique.
Il faut avoir à l’esprit que Comte est le philosophe qui sut traduire les Lumières françaises (Voltaire, Montesquieu et Condorcet) et l’œuvre de la Révolution de 1789 dans notre modernité. Insistons sur deux points qui expliquent la puissance mobilisatrice de la synthèse positiviste : le premier point porte sur le couple statique/dynamique et l’autre sur l’Amour de l’Humanité.
Statique et dynamique
La complémentarité chez Comte entre les approches statique et dynamique de la société et de l’histoire humaine nous invite aussi à refonder l’humanisme républicain et laïque.
Pour Comte, l’approche statique permet d’expliquer le présent, tandis que l’approche dynamique permet de prévoir l’avenir. La statique sans la dynamique fige le progrès, la dynamique sans l’ordre fait courir le risque d’une fuite en avant.
Ce jeu entre statique et dynamique nous semble à l’œuvre dans le vœu émis par le Convent du Grand Orient de France du 22 septembre 1905, en plein débat parlementaire : « Le Convent émet le vœu que la loi imparfaite, mais perfectible, sur la Séparation des Églises et de l’État, déjà votée par la Chambre des Députés, soit le plus rapidement possible adoptée par le Sénat et promulguée avant les élections générales, mais qu’elle soit ensuite amendée par le Parlement républicain, dans un sens plus nettement laïque ». La Séparation est donc un processus permanent d’autocorrection. Ce vœu permet de comprendre pourquoi, pour les francs-maçons, le recours à l’ordre public ne saurait être séparé de la réalisation de la justice sociale, mais aussi du processus de laïcisation de toute la société.
L’Amour de l’Humanité
L’unité des principes maçonniques et laïques s’affirme dès que l’on prend conscience de l’importance accordée par Comte à l’Amour de l’Humanité ; ce point est rappelé dans l’article Premier à travers la valorisation de la philanthropie. Comte renoue avec la tradition de Ramsay, de Montesquieu et des Lumières françaises ; en mars 1774, dans une lettre à Voltaire, Condorcet précisait : « La plus inébranlable de toutes les bases est l’amour de l’humanité ».
L’Amour de l’Humanité, au sens comtien, tire la philosophie maçonnique vers le haut en universalisant notre rapport à la fraternité, à la solidarité ou encore au principe de laïcité. Dès lors, l’affirmation de la liberté absolue de conscience se justifie car elle nous prémunit de l’arbitraire de l’absolutisme monarchique, mais aussi contre ce qu’Aristide Briand nomme, le 22 mars 1905 à la Chambre des députés, « l’absolutisme religieux ». Mais attention, cette liberté absolue de conscience n’est pas pour autant solipsiste : aucun maçon ne doit se croire ni le centre du monde ni seul au monde ; il choisit l’arbitral contre l’arbitraire.
Ce détour par la synthèse positiviste nous fait comprendre pourquoi la loi de 1905 nous situe au cœur du Triangle de l’émancipation, dont le sommet serait l’Amour de l’Humanité (philanthropia), l’angle gauche serait le respect du peuple souverain (demos), le troisième angle étant le respect du peuple dans son unité (laos). Ces trois pôles s’enrichissent mutuellement ; la loi de 1905 se situe au centre de ce Triangle. C’est ce Triangle de l’émancipation qu’exalte la devise républicaine : Liberté, Égalité, Fraternité.
Quelques remarques conclusives
Fidèles à l’esprit de la Constitution du Grand Orient de France et forts des analyses de Comte, nous pouvons mieux justifier le bien-fondé de l’importance accordée à la commémoration des 120 ans de la loi de 1905. Le processus d’émancipation continue engagé notamment depuis 1905 doit être amplifié dans un contexte où les intégrismes, les séparatismes et les populismes menacent la République ; d’où la nécessité d’ouvrir trois chantiers.
Premier chantier : étudions sans relâche les principes de la philosophie maçonnique et laïque à travers leur genèse, en combinant les approches statique et dynamique, ordre et progrès. Dès lors, ces principes sont intégrés dans un humanisme intégral qu’il nous faut réinstituer aujourd’hui. En effet, les francs-maçons adogmatiques sont pour une République à la fois démocratique, humaniste, laïque, sociale, solidaire et hospitalière, en construction.
Deuxième chantier : forts de la richesse de la tradition des Lumières et du républicanisme de combat, animons un vaste mouvement de réappropriation de la langue républicaine. Comment espérer progresser si les francs-maçons, à leur insu, utilisent le vocabulaire des cléricaux ? Avec le regretté Pierre Hayat, répétons qu’il y a une ardente nécessité à reconstituer aujourd’hui une véritable culture laïque (Hayat, 2025). Mais cette culture laïque est certes d’abord l’affaire de l’École de la République, notamment dans l’Université et la Recherche publiques. Ici, tout est à reprendre ; mais cette réappropriation concerne tous les humanistes.
Troisième chantier : très concrètement, signons et diffusons la pétition que lance le Grand Orient de France pour constitutionnaliser les deux premiers articles de la loi de 1905, nous montrant ainsi les dignes héritiers de ceux qui ont conçu et promulgué la loi de Séparation des Églises et de l’État, afin de servir toujours mieux la Cause humaniste, laïque et républicaine.
« Puissent tous les hommes se souvenir qu’ils sont frères ! »
Voltaire, Traité sur la tolérance, chapitre XXIII.
Œuvrons !
Charles Coutel
Orientations bibliographiques
Éric Anceau, Laïcité, un principe. De l’antiquité au temps présent, Passés composés, 2022.
Gaston Bachelard, L’engagement rationaliste, PUF, 1972.
Auguste Comte, Discours sur l’esprit positif, Vrin, [1844] 1974.
Charles Coutel, Lumières, Franc-maçonnerie, Laïcité, 120 ans d’engagement, 1905-2025, Préface de Nicolas Penin, Grand Maître du Grand Orient de France, Éditions Numérilivre, 2025.
— , L’émancipation maçonnique ou à la recherche de la vérité, préface de Philippe Guglielmi et avant-propos de Cécile Révauger, collection « Pollen maçonnique », n° 27, 2023.
— , La franc-maçonnerie, une pédagogie de la grandeur, préface de Guillaume Trichard, Grand Maître du Grand Orient de France, collection « Pollen maçonnique », n° 28, 2023.
Pierre Hadot, La philosophie comme manière de vivre, Le Livre de poche, 2001.
Pierre Hayat, Qu’est-il arrivé à la laïcité ? Kimé, 2025.
Eddy Khaldi et alii, 120 ans de laïcité, 120 ans de liberté, L’Harmattan, collection « Débats laïques » dirigée par Gérard Delfau, 2025.
Jacques Muglioni, Auguste Comte, un philosophe pour notre temps, Kimé, 1995.
Charles Porset, Osez penser ! À l’Orient, 2012.
Charles Coutel
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