Contribution

Pour une approche émancipatrice de l’Europe (Charles Coutel)

Charles Coutel, universitaire, professeur émérite en philosophie du droit, essayiste, vice-président du Comité Laïcité République. 5 mai 2024

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Le 22 avril 2024 à Strasbourg, un certain nombre d’Obédiences maçonniques libérales et adogmatiques européennes ont adopté une Déclaration qui fera date. Ce texte insiste sur les menaces qui planent sur l’Europe. Aux dangers que représente le retour possible de la xénophobie, du racisme ou encore de l’antisémitisme, ces Obédiences opposent les principes de l’Humanisme universaliste et laïque. Elles valorisent la liberté, l’égalité et la fraternité en rappelant l’importance de l’idéal de paix, d’émancipation laïque et de droit. Ce texte peut être dit historique au sens précis que le philosophe Kant donne à ce terme en 1798 (p. 100). Pour lui, est historique tout événement qui a son sens dans le présent (sens démonstratif), mais aussi qui nous aide à revenir sur les malentendus passés (sens remémoratif) et, enfin, qui nous rend vigilants pour nos combats futurs (sens pronostique). En cela, ce texte se fait l’écho du long combat de l’Humanisme et du siècle des Lumières. Ce texte de 2024 nous accompagne dans cette contribution avec une ambition modeste : aider les républicains attachés à l’idéal laïque à être de plus en plus dignes de leur engagement émancipateur. Et ce, sur un thème : le devenir de l’Europe, qui est l’objet depuis 1945 de toutes les manipulations idéologiques, cléricales et politiques. On oscille trop souvent entre un européisme qui sacrifie la souveraineté nationale et la méconnaissance de l’universalisme européen au profit d’un nationalisme à courte vue, sans compter la réduction capitalistique et mondialiste qui confond Occident et Europe.

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Il revient donc aux républicains laïques d’insister sur la richesse de l’héritage philosophique de l’idée d’Europe, contre les réductions univoques, voire holistiques [1]. Mais la Déclaration d’avril 2024 montre que l’héritage humaniste est toujours bien présent et mobilisable. C’est pour clarifier toutes ces confusions et ces sophismes que nous souhaitons apporter notre pierre à l’édifice en insistant sur la responsabilité des militants laïques dans la définition philosophique de l’idée d’Europe.

Pour cela, adoptons, en un premier temps, une démarche critique en rappelant l’importance des trois avertissements que nous lancent, dès les années 1930-1940, trois auteurs : Paul Valéry, Stefan Zweig et surtout Simone Weil. Ils nous invitent à « déniaiser » notre rapport à l’idée d’Europe. Tous les trois furent sensibles aux effets délétères que produisirent les deux grands conflits mondiaux. Puis, en un deuxième temps, nous proposerons un bref éloge d’Edgar Morin qui fit l’effort de caractériser l’idée d’Europe. Mais il nous laisse un peu sur notre faim, éludant la longue genèse de l’idée humaniste et laïque d’Europe.

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C’est pourquoi, en un troisième temps, nous insisterons sur la portée émancipatrice des Lumières [2]. Les militants laïques, républicains et universalistes, soucieux du perfectionnement continu de l’Humanité, ont à cœur de développer et de justifier la fonction médiatrice de l’idée d’Europe, dont le Discours du Chevalier Ramsay du 26 décembre 1736 serait comme le « pyramidion » : L’Europe éclairée est une médiation nécessaire entre les Nations et la République fraternelle et universelle.

Trois avertissements préalables

Trois auteurs de formations et d’appartenances fort différentes nous convièrent dans les années 1930 et 1940 à nous méfier de toute approche réductrice de l’Europe. Inquiets, ils insistent tous les trois sur le caractère mortel de la civilisation européenne [3].

Nous ne ferons que mentionner l’importance de ces trois auteurs en nous excusant de cette approche par trop allusive. En plus du caractère mortel de l’Europe, nos trois auteurs précisent la difficulté que nous avons à prendre conscience de la réflexivité de l’idée d’Europe : chacun d’entre eux en donne une explication. C’est d’abord Paul Valéry (1931) dans Regards sur le monde actuel qui insiste sur la mortalité de toute civilisation « La malheureuse Europe est en proie à une crise de bêtise, de crédulité et de bestialité trop évidente » [2016] p. 109. Ces lignes ne revêtent-elles pas une grande actualité en 2024 ?

On sait que, dans les années 1930, Paul Valéry, mais aussi Jean Zay, cherchèrent à mobiliser les énergies françaises et européennes contre la manipulation fasciste de Mussolini qui instrumentalisa la référence à la romanité, chercha à imposer une conception marcioniste de l’Europe, occultant le dialogue entre l’Orient et l’Occident. Or ce dialogue constant entre l’Orient et l’Occident est constitutif de la civilisation gréco-romaine [4].

De même, dans diverses conférences, Stefan Zweig alerte les Européens, qui risquent en permanence d’oublier la richesse constitutive des traditions européennes. Nous renvoyons à la Conférence intitulée « L’Unification de l’Europe », datant de 1934. On peut y lire : « L’idée européenne n’est pas un sentiment premier, comme le sentiment patriotique, comme celui de l’appartenance à un peuple, elle n’est pas originelle et instinctive, mais elle naît de la réflexion, elle n’est pas le produit d’une passion spontanée, mais le fruit lentement mûri d’une pensée élevée. » [1934] éd. 2014, p 110-111.

Dans une autre conférence, de 1932, Stefan Zweig valorise déjà l’éducation et la philosophie des Lumières, mais reste par trop allusif. Mais cependant ces lignes de 1934 nous invitent à progresser, en nous en sortant… par le haut.

Mais l’intérêt des analyses de Stefan Zweig est de montrer que, pris dans des idéologies réductrices, trop d’esprits seront tentés de refuser tout travail réflexif sur l’idée d’Europe.

Il nous semble que le principal avertissement nous vient, en 1943, d’une Note que la philosophe Simone Weil, réfugiée à Londres, rédige à la demande du général de Gaulle. La commande officielle est claire : comment, après la victoire, échapper à la mainmise administrative, culturelle et politique des États-Unis ? Nous savons que les États-Unis avaient prévu une période de protectorat économique et financier américain de la France et de son Empire.

Cette Note de 1943 revêt pour nous une grande actualité. En citoyenne et en philosophe, elle conseille : « L’Europe est située comme une sorte de moyenne proportionnelle entre l’Amérique et l’Orient. Nous savons très bien qu’après la guerre l’américanisation de l’Europe est un danger très grave, et nous savons très bien ce que nous perdrions si elle se produisait. Or ce que nous perdrions, c’est la partie de nous-mêmes qui est toute proche de l’Orient. […] Nous avons besoin d’une injection d’esprit oriental » [1943], 1960 passim.

Dans ces lignes, Simone Weil répond aux inquiétudes de Paul Valéry devant le risque de marcionisation des esprits. La référence à « l’esprit oriental » renvoie sans doute à l’apport essentiel de la civilisation juive dans la conscience de soi de l’européanité.

Dès lors, s’européaniser, ne serait-ce pas engager en nous et dans nos cultures respectives et dans nos institutions, un dialogue ouvert entre notre composante occidentale et notre composante orientale ? Notre hypothèse est que notre tradition française humaniste, rationaliste et laïque se nourrit de ce dialogue voulu et assumé entre l’Orient et l’Occident ; les exemples littéraires, artistiques voire diplomatiques sont légion.

À ce moment de notre analyse, il convient d’opérer un bref détour par Edgar Morin.

Éloge d’Edgar Morin

En 1987, Edgar Morin publie un texte, Penser l’Europe, qui commence par « Souvenirs d’un anti-européen » qui, courageusement, revient sur les malentendus sur l’idée d’Europe. Dans le chapitre 7, « L’identité culturelle européenne » p. 147-155, suivant une démarche dialogique, il repère les éléments constitutifs de l’esprit européen. Il note qu’un « air de famille » rapproche les nations européennes qui toutes acceptent de se définir comme héritières les unes des autres [5]. Edgar Morin insiste ensuite sur la problématicité comme caractéristique autocritique de l’esprit européen. Rejoignant Edmund Husserl et Karl Popper, il précise : « L’Europe a plongé toute chose, l’homme, la vie, le cosmos, dans le devenir qui problématise tout » 1987, p. 154.

Cette problématicité constitutive se confirme dans la nature laïque du projet européen : c’est pourquoi ceux qui cherchent dogmatiquement à réduire l’Europe à une seule religion manipulent cet esprit européen. Ainsi, le récent Appel de Paris « Laïques de tous les pays unissez-vous ! » [6], en date du 9 décembre 2023, nous situe bien au cœur de l’esprit européen éclairé. C’est en cela que l’esprit laïque et rationaliste contribue à la paix car, pour reprendre la thèse de Karl Popper : les laïques et les savants mettent à mort leurs hypothèses pour ne pas s’entretuer. Edgar Morin en tire une conséquence philosophique majeure : « L’Universel est en puissance dans toute pensée, dans toute culture. Mais aucune n’avait mis l’universel au moteur de sa culture », p. 152. L’esprit européen se veut universaliste et rationaliste, mais sans dogmatisme, pour reprendre les catégories de Guillaume Lecointre. Quand toutes ces caractéristiques sont réunies, l’Europe devient une civilisation émancipatrice car elle permet à chacun dans sa culture et à toutes les nations européennes entre elles de s’ouvrir aux autres en ne cherchant jamais à se renier. Or le message universaliste se brouille aujourd’hui, tant le mondial est devenu l’universel sans l’humain. Dès lors, prolongeant Edgar Morin, nous pourrions parler d’une hospitalité a priori de l’Europe car, à l’épreuve de l’hospitalité, l’identité européenne n’est pas un repli ni un abandon de soi. Cependant, l’approche d’Edgar Morin perd d’un côté ce qu’elle gagne de l’autre ; le synchronique sacrifie le diachronique.

Si Edgar Morin répond bien aux inquiétudes des trois auteurs étudiés précédemment, il minore toute approche généalogique et critique de l’esprit européen.

Actualité des Lumières

Les caractéristiques de l’esprit européen présentées par Edgar Morin gagnent à être intégrées dans une longue genèse critique et historique comme aiment à le faire les hommes des Lumières : Voltaire, Montesquieu ou encore Condorcet. C’est cette longue genèse qui explique la portée émancipatrice des textes de Ramsay. Grâce aux Lumières, nous échappons à toute tentation holistique mais aussi marcioniste. Comment comprendre autrement ces deux remarques : « Puissent tous les hommes se souvenir qu’ils sont frères » Voltaire Traité sur la tolérance, chap. 23 ou encore Condorcet, fin mars 1774 : « la plus inébranlable de toutes les bases est l’amour de l’Humanité » ?

Deux traits caractéristiques de la méthodologie émancipatrice des Lumières sont présents : la nécessité de se souvenir des servitudes et illusions passées mais aussi la nécessité d’amplifier les identités personnelles, nationales et européennes dans l’amour de l’Humanité. Ces deux composantes se retrouvent dans la synthèse que représentent les textes du Chevalier Ramsay.

Voltaire tout d’abord met en place, notamment dans ses Lettres philosophiques, un « argument par l’Europe » grâce auquel ce philosophe montre, l’ayant vécu, qu’un individu libre et éclairé mais méprisé dans son pays, peut en appeler à une opinion publique européenne. Cette opinion publique éclairée est l’effet combiné des échanges scientifiques et académiques de l’époque mais aussi de l’intense vie maçonnique qui, à partir de l’Angleterre, se développe dans toute l’Europe (Beaurepaire, 2004).

Cet « argument par l’Europe » est un élément central dans l’approche médiatrice et autocritique caractérisant l’idée d’Europe humaniste.

En 1745, dans le Discours préliminaire sur le Poème de Fontenoy, Voltaire écrit : « Les peuples de l’Europe ont des principes d’humanité qui ne se trouvent point dans les autres parties du monde ; ils sont plus liés entre eux ; ils ont des lois qui leurs sont communes ; toutes les maisons des souverains sont alliées ; leurs sujets voyagent continuellement et entretiennent une liaison réciproque. »

En 1792, dans son Rapport sur l’instruction publique, Condorcet résume ainsi les analyses de Voltaire : « Il est une dernière autorité à laquelle, dans tout ce qui appartient aux sciences, rien ne peut résister : c’est l’opinion générale des hommes éclairés de l’Europe ; opinion qu’il est impossible d’égarer ou de corrompre. »

Cependant, cet « argument par l’Europe » mérite d’être complété par l’approche de l’Europe chez Montesquieu. En effet, c’est en relisant Edgar Morin avec Voltaire, Condorcet puis Montesquieu que l’on comprendra mieux l’avertissement de Simone Weil. Pour cela, citons la Pensée 741 de Montesquieu, qui permet de penser les caractéristiques de l’esprit européen dans une dynamique qui aboutit à la promotion de l’amour de l’Humanité (Condorcet) et de la République universelle et fraternelle (Ramsay) : « Si je savais quelque chose qui me fût utile et qui fût préjudiciable à ma famille, je la rejetterais de mon esprit. Si je savais quelque chose utile à ma famille, et qui ne le fut pas à ma patrie, je chercherais à l’oublier. Si je savais quelque chose utile à ma patrie, et qui fut préjudiciable à l’Europe, ou bien qui fut utile à l’Europe et préjudiciable au Genre humain, je la regarderais comme un crime ». Notons la force du mot crime utilisé par le philosophe : c’est l’intérêt à long terme du Genre humain qui est l’impératif absolu ; mais nous prenons conscience de cet intérêt en traversant les instances précédentes : le respect de l’individu, de sa famille, de sa Nation, de l’Europe et donc du Genre humain. Dans ce cheminement, qui va de l’individu vers le Genre humain et aussi du Genre humain vers l’individu, chaque instance devient médiatrice des autres. En traversant chaque instance relationnelle, l’individu éprouve l’importance émancipatrice de la réciprocité et élargit sa perception et sa réflexion.

Grâce à Montesquieu, mais aussi Voltaire et Condorcet, les caractéristiques de l’esprit européen thématisées par Edgar Morin, sont reprises et mises en perspective génétiques.

Brève conclusion

Pour les militants laïques, universalistes et républicains attachés à l’héritage des Lumières, l’Europe a donc une fonction médiatrice permettant le respect des instances intermédiaires que représentent les individus, leurs familles, les peuples, les nations, l’Europe et enfin l’Humanité.

Voilà qui, pour nous, militants laïques et républicains en 2024, confirme toute la pertinence de notre engagement nous permettant de ne pas choisir entre un nationalisme étroit et un européisme mondialiste et technocratique.

Efforçons-nous de toujours mieux connaître l’héritage de l’Humanisme mais aussi des penseurs des Lumières qui, parce qu’ils furent victimes de tous les despotismes, fussent-ils éclairés, ont su développer une vigilance constante et autocritique.

Dans les débats qui accompagnent les prochaines élections européennes, sachons rappeler toutes les exigences héritées de l’Humanisme, des Lumières et des luttes laïques et républicaines.


Pour aller plus loin

Beaurepaire Pierre-Yves, L’Europe des Lumières, Que sais-je ? PUF, 2004.
Brague Rémi, Europe. La voie romaine, [1992] rééd. Folio, 1999.
Coutel Charles, Lumières de l’Europe. Voltaire, Condorcet, Diderot, Préface de François Dagognet, Ellipses, 1997.
— , Orienter l’Europe, la Turquie et nous, Pleins feux, 2005.
Fumaroli Marc, La République des Lettres, Gallimard, 2015.
Husserl Edmund, La crise de l’humanité européenne et la philosophie, Hatier, [1935] 1992.
Institut de formation du Comité Laïcité et République : Module de formation et ses diverses séquences, site du CLR.
Kant, Le conflit des facultés, Vrin, [1798] 1973.
Montesquieu, Pensées, Folio Gallimard, 2004.
Morin Edgar, Penser l’Europe, Folio Gallimard, [1987] 1990.
Valéry Paul, Regards sur le monde actuel, Folio Gallimard, 2016.
Voltaire, Lettres philosophiques, Garnier-Flammarion, 2019.
— , Traité sur la tolérance, Garnier-Flammarion, [1763 ]
Vovelle Michel (dir), L’Homme des Lumières, Seuil, 1996.
Weil Simone « À propos de la question coloniale dans ses rapports avec le destin du peuple français » [1943], Écrits historiques et politiques, Gallimard, 1960.
Zweig Stefan, Appels aux Européens, Omnia Poche, 2014.

[1Le danger holistique repose sur l’affirmation dogmatique qu’un ensemble, ici l’Europe, est supérieur à la somme de ses parties, ici les nations, les cultures et les peuples.

[2Cette thématique est développée dans le programme de notre institut de formation ; nous y renvoyons.

[3Dans un travail récent, je précise la distinction entre une civilisation définie comme dialogue délibéré entre diverses cultures et une culture. Récemment j’en ai tiré une conclusion philosophique : il n’y a pas de culture européenne mais bien une civilisation européenne ; voir le texte de 1935 d’Edmund Husserl. Il me semble que depuis quarante ans la France oublie qu’elle fut une grande civilisation par sa capacité à accueillir toutes les cultures dans le respect laïque de chacune. Cet oubli contribue grandement à notre tristesse ambiante.

[4Marcion est un personnage qui, au début du christianisme, chercha à rompre le lien entre l’Ancien et le Nouveau Testament, préparant l’antisémitisme. L’hitlérisme poussera jusqu’au bout cette logique dans l’Holocauste, en prétendant opposer une « Nouvelle Europe » à la tradition européenne universaliste et humaniste, que défendent notamment les Lumières. Actuellement, l’islamisme politique se caractérise par une sorte de marcionisme mortifère s’opposant à la tradition islamique éclairée, notamment en manipulant la notion d’ancestralité.

[5Rémi Brague, dans son livre Europe. La voie romaine, nomme secondarité culturelle cette posture a priori de l’héritier : ainsi, les Romains se définirent explicitement comme les héritiers des Grecs. Les diverses langues européennes se caractérisent par un très grand nombre d’emprunts à d’autres langues.



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