Revue de presse

"La France de… Aldo Naouri" (Le Point, 17 août 23)

(Le Point, 17 août 23). Aldo Naouri, pédiatre 18 août 2023

[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]

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Lire "Aldo Naouri : « Ma culture orientale m’a condamné à la solitude »".

"[...] Petit dernier d’une fratrie de dix, élevé dans un grand dénuement par une mère très tôt veuve, Aldo Naouri est un pur produit de la méritocratie républicaine. [...]

À contre-courant de l’époque centrée sur la satisfaction des désirs de l’enfant, il publie en 1982 au Seuil L’Enfant porté, puis, en 1985, Une place pour le père, premiers ouvrages d’une longue série qu’on pourrait résumer comme un plaidoyer pour un retour de l’autorité au sein de l’éducation et une alerte sur les dangers de la toute-puissance de l’enfant-roi. Des principes qui semblent aujourd’hui retrouver les faveurs de nombre de parents inquiets et ne trouvant pas de réponses dans les commandements de l’éducation « positive ». Anticonformiste, Aldo Naouri se définit comme un conservateur car « le conservateur pense à après-demain, quand le progressiste ne pense qu’à demain ». [...]

Aldo Naouri - À l’école de la République, en Algérie. Nos livres étaient pleins d’images d’une France qui n’avait rien à voir avec l’Algérie. Avec des « feuilles mortes » qui crissaient sous les pas. Dans nos rédactions, nous devions utiliser des termes comme « frimas » ou « givre », qui n’évoquaient rien pour nous. Nous étions façonnés par les images de cette France ainsi que par les valeurs inculquées à l’école, où tout était ordonné. Le matin on se range deux par deux. En classe, on ne fait pas de bruit, on se met debout et, au tableau, il y a une leçon de morale. Je me souviens de « Se gêner est la première des politesses ». Qui oserait apprendre cela aux enfants aujourd’hui…

On parlait français chez vous ?

Non, nous sommes originaires de Benghazi, en Libye. Nous parlions un dialecte judéo-libyen. Mon père avait la nationalité française. Elle avait été octroyée par la France à son arrière-grand-père au moment de la conquête de l’Algérie pour s’assurer de sa loyauté, parce qu’il devait probablement occuper un poste important dans l’administration ottomane. En juin 1942, j’ai 4 ans, et nous sommes renvoyés de Libye par le gouvernement de Mussolini. L’Italie ne veut pas garder sur son territoire de ressortissants des pays avec lesquels elle est en guerre. Il y a un processus d’échange de populations civiles entre les belligérants. Nous partons dans des cars de la Croix-Rouge. Au bout de trois mois nous arrivons à la frontière tunisienne. Mon frère aîné se souvient que pour la première fois de sa vie on s’est adressé à lui en disant « Monsieur ». En Libye, c’était plutôt « chien de juif » qu’il entendait en permanence. Nous ne parlions pas le français et c’était source d’une grande angoisse pour mes frères et sœurs. Ma mère les a tranquillisés en leur assurant qu’elle le parlait. Et elle s’est mise à déclamer en remuant ses mains : « Mama ouassi mama lassédoi mama sidi mama sédoi. » Nous étions émerveillés, on lui a demandé où elle l’avait appris. Elle nous a répondu à l’école de l’Alliance, quand elle avait 3 ans. Donc, nous voilà tranquillisés, calmés, nous avons une mère qui parle français. Et puis, évidemment, nous nous sommes vite rendu compte en Algérie qu’elle n’en comprenait pas un traître mot. L’histoire est magnifique parce que, trente ans plus tard, mon fils Laurent se propose de nous réciter une comptine qu’il a apprise à la maternelle : « Ma main, voici ma main, elle a cinq doigts, en voici deux en voici trois… » Et je pars d’un immense éclat de rire qui s’achève en sanglots. C’était la comptine de ma mère. Ce « mama ouassi » aura été mon tout premier contact avec la langue française.

Ce père que vous n’avez pas connu puisqu’il est mort avant votre naissance se sentait français ?

Ma mère racontait que mon père allait tous les 14 Juillet au consulat de France à Benghazi et que c’était pour lui plus important que le jour de Kippour. [...]

À l’école, vous apprenez « nos ancêtres les Gaulois » ?

J’apprends le français à l’école, j’ai hérité de la mémoire phénoménale de ma mère, et je retiens tout. La langue française est d’une richesse incroyable. En comparaison, le stock lexical de ma langue d’origine est ridicule. La langue nous a colonisés… en nous ouvrant l’esprit. C’était le drame des copains algériens, musulmans, au moment de la guerre d’Algérie, ils disaient que leur sensibilité avait été forgée par Baudelaire et Rimbaud. Comment renoncer à cela ? Quand je lis Kamel Daoud, je me régale. [...]

Comment vivez-vous les événements de mai 1968 ?

[...] Je circulais en voiture et, de temps en temps, je prenais quelqu’un en stop. Une fois, un étudiant m’a dit qu’en tant que médecin je participais au système puisque je remettais les ouvriers en bon état pour qu’ils retournent à la chaîne. Ça m’a révolté, je me suis arrêté et je l’ai fait descendre. Pour moi, l’ordre est une valeur essentielle. L’évolution, oui. La révolution, non. Ces enfants-là étaient des enfants gâtés. S’ils avaient vécu des années entières dans une cave de 20 mètres carrés à huit, ils ne seraient pas là à se plaindre de ne pas pouvoir aller dans le pavillon des filles. J’ai toujours été dans la révolte contre cette révolte. [...]

Vous n’êtes jamais retourné en Algérie ?

Si, deux fois. J’ai regretté les deux fois. C’est un pays qui a été ruiné. C’est un pays qu’on a massacré alors qu’il était promis au plus bel avenir. Il était exportateur d’agrumes dans le monde entier, et aujourd’hui il n’y a plus rien.

On ne doit pas condamner le colonialisme ?

Je ne dis pas ça. Le colonialisme est le produit d’une époque. Toutes les époques, avec le recul, ont eu leurs excès, leurs défauts, leurs crimes. Quel était l’état de l’Algérie en 1830 et quel est-il cent trente ans plus tard ? L’université d’Alger était la deuxième après Paris. Des copains algériens pointaient que la France avait négligé les infrastructures, car il n’y avait pas d’électricité sur l’ensemble du territoire algérien dans les années 1950. Mais la France elle-même n’a fini d’être électrifiée qu’en 1956, avec le Morbihan…

Quels sentiments vous inspirait la guerre d’Algérie ?

Quand j’étais à Paris, j’étais pour l’indépendance de l’Algérie à 100 % et quand j’allais en Algérie, j’étais pour l’Algérie française à 100 %. [...]"


Voir aussi dans la Revue de presse le dossier Le Point "La France de…" (juil.-août 23) dans Être Français (note de la rédaction CLR).


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