Revue de presse

"La « civilisation judéo-chrétienne », un concept fallacieux ?" (La Croix, 28 mars 25)

(La Croix, 28 mars 25) 29 mars 2025

[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]

"Explication Un livre paru ce mois de mars déconstruit le concept de civilisation judéo-chrétienne et critique son usage politique actuel (1). Que signifie-t-il ? Dans quelle mesure peut-il être jugé pertinent ?

Guillaume Daudé

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D’où vient le concept de civilisation judéo-chrétienne ?

Le concept de civilisation est apparu au siècle des Lumières, par opposition à la barbarie et au sauvage, selon une vision progressiste de l’histoire. Lorsque le terme est mis au pluriel ou suivi d’un adjectif, à partir du XIXe siècle, il renvoie plutôt à un ensemble d’éléments culturels mais aussi matériels, attribué à divers foyers géographiques, formant des grandes continuités dans l’histoire de l’humanité. Quant à l’adjectif judéo-chrétien, lorsqu’il apparaît au XIXe siècle, il renvoie seulement aux premiers temps de l’Église, lorsque le christianisme ne se distinguait pas encore clairement du judaïsme.

Après le traumatisme de la Première Guerre mondiale, la décadence et la mort des civilisations font l’objet de méditations philosophiques, chez Oswald Spengler ou Paul Valéry, puis chez l’historien Arnold Toynbee qui en propose une histoire comparée. C’est selon cette connotation pessimiste que le terme est revenu en vogue dans les années 1990, à travers la célèbre thèse de Samuel Huntington sur le « choc des civilisations », popularisée par le 11 septembre 2001.

Une civilisation est, selon lui, « le niveau d’identification le plus large dans lequel l’individu peut se reconnaître »,« la forme la plus élevée du regroupement par la culture ». Il en distingue huit à la surface du globe, selon lui inconciliables, proposant un grand découpage du monde, avec parmi elles la « civilisation chrétienne occidentale ». Le concept est devenu géopolitique.

Quelles sont les critiques qui lui sont faites ?
Au rappel de la filiation chrétienne de l’Europe, le concept de civilisation judéo-chrétienne y ajoute la filiation juive en supposant une intrication forte des deux religions. L’historienne et journaliste Sophie Bessis critique ce concept dans un livre qui vient de paraître (1), en avançant deux principaux arguments. Elle note que c’est un construit politique récent, qui, d’une part, occulte l’antagonisme historique entre judaïsme et christianisme jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle. Alors que le juif était une des incarnations de l’Oriental jusqu’à l’époque contemporaine, les juifs ne sont « érigés en constituants centraux de la civilisation européenne et plus largement occidentale » qu’au tournant des années 1980, rappelle-t-elle, après la prise de conscience des horreurs du nazisme.

D’autre part, le concept fonctionne, selon elle, comme « une machine à expulser » l’islam, dont l’apport civilisationnel à l’Europe est oblitéré. Elle montre que les nationalistes arabes et les islamistes ont eux-mêmes repris le concept pour dénoncer les interventions impérialistes occidentales. Tandis que la figure du juif est occidentalisée en Europe, le monde musulman s’est inversement servi du concept « pour expulser de lui-même sa part juive », explique-t-elle.

Les critiques de Sophie Bessis mettent en jeu la place donnée à la religion dans la définition de notre identité collective et son usage politique. Elle dénonce ainsi une erreur de méthode, à travers ce qu’elle nomme le « grand remplacement » de l’hellénité et de la latinité par le judéo-chrétien, signe à ses yeux de « l’avènement spectaculaire du recours contemporain au registre religieux pour qualifier tout fait de culture ». L’historien Paul Veyne jugeait aussi que la religion « n’est qu’un facteur historique parmi d’autres », le « nom de famille » d’une civilisation, la partie « la plus audible et lisible », à l’occasion du débat sur l’inscription des racines chrétiennes dans la Constitution européenne au début des années 2000. Sophie Bessis va plus loin : elle y voit une arme redoutable aux mains d’extrêmes droites occidentales et de Benyamin Netanyahou pour « se poser en défenseur de la civilisation judéo-chrétienne contre la barbarie musulmane ».

Dans quelle mesure peut-on alors qualifier la civilisation européenne de judéo-chrétienne ?
Sophie Bessis passe sous silence la redécouverte des racines juives du christianisme au XXe siècle, qui a conduit l’Église, au moment du concile Vatican II, à repenser son rapport au judaïsme dans le sens de l’enracinement ou de la filiation, et non plus de la substitution, comme l’a montré le théologien Jean-Miguel Garrigues (2). L’historien Philippe Chenaux a aussi analysé ce rapprochement à travers l’évolution de la perception de l’antisémitisme, perçu comme une forme d’antichristianisme et devenu intolérable pour le chrétien au cours du siècle dernier (3). C’est dans ce cadre que la compréhension de l’adjectif judéo-chrétien est renouvelée.

L’adjectif peut-il alors légitimement caractériser la civilisation européenne ? La difficulté est, d’une part, de prendre en compte la pluralité des facteurs qui façonnent une civilisation, composée de valeurs religieuses, mais aussi culturelles (l’hellénisme), juridico-politiques (le droit romain), ou économiques (le capitalisme), comme le rappelle l’historien Hervé Inglebert (4). D’autre part, puisque ces éléments forment « un champ de significations valorisantes permettant une identification collective ultime », ils entretiennent souvent l’illusion d’une continuité historique, selon lui.

Dans Europe, la voie romaine (5), le philosophe Rémi Brague semble éviter ces écueils en cherchant à déterminer non pas le contenu de la culture européenne, qui oblige à entrer dans un calcul impossible de pourcentage et à faire jouer des éléments contre d’autres, mais sa forme même. Le christianisme reconnaît sa « secondarité » en reconnaissant l’authenticité d’une religion qui l’a précédé, « non pas telle qu’il la reconstruit, mais telle qu’elle s’atteste elle-même dans les Écritures », explique-t-il.

Cette structure judéo-chrétienne se retrouve selon lui dans d’autres domaines qui caractérisent la civilisation européenne, puisque le christianisme n’a pas seulement hérité de la culture venant de Grèce et du droit venant de Rome, « il les a “acceptées”, en affirmant très explicitement qu’il venait après coup et n’avait pas tout inventé », écrit-il. Cette capacité à inclure l’altérité sans la digérer est selon lui la spécificité de la civilisation européenne.


Une expression débattue

Le concept de civilisation judéo-chrétienne peut renvoyer à la centralité du facteur religieux dans l’histoire de l’Europe, mais aussi à une identification collective valorisante qui correspond à un grand découpage du monde.

Sophie Bessis lui reproche d’occidentaliser indûment la religion juive et de rejeter d’un même geste celle musulmane, tout en majorant le facteur religieux dans la construction d’une civilisation, pour justifier un positionnement géopolitique.

Si une civilisation est aussi façonnée par des éléments non-religieux, le rapport du christianisme au judaïsme semble avoir forgé un rapport spécifique de la civilisation européenne à ce qui l’a précédée dans de nombreux domaines : une reconnaissance de sa « secondarité » par rapport à ce dont elle hérite."

(1) La Civilisation judéo-chrétienne. Anatomie d’une imposture, de Sophie Bessis, Les liens qui libèrent, 2025

(2) L’Impossible Substitution. Juifs et chrétiens (Ier-IIIe siècles), Les Belles Lettres, 2023

(3) La Fin de l’antijudaïsme chrétien, Le Cerf, 2023

(4) « La civilisation, une notion en question », dans Un monde commun, CNRS, 2023

(5) Gallimard, 1999


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