Revue de presse

G. Biard : "Aux radicalisés les mains pleines" (Charlie Hebdo, 3 jan. 24)

(Charlie Hebdo, 3 jan. 24). Gérard Biard, rédacteur en chef de "Charlie Hebdo" 4 janvier 2024

[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]

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Lire "Aux radicalisés les mains pleines".

"[...] Qu’est-ce que ça veut dire, « se radicaliser », quand on croit en Dieu ? Ça veut dire qu’on y croit plus fort que tout le monde ? Oui, mais ça veut surtout dire qu’on exige que tout le monde y croie. Et que tout le monde croie en son dieu à soi, ce qui n’est pas simple, car on en compte des millions, de dieux – autour de 330 millions de divinités diverses rien qu’en Inde. On veut enfin que tout le monde y croie de la même façon, et ordonnancer la société autour de cette foi et de ses règles, fussent-elles aberrantes.

Aucune religion n’échappe à la radicalisation, même le réputé très cool bouddhisme, comme on peut le voir en Birmanie, où des bonzes massacrent régulièrement des communautés musulmanes. Encore aujourd’hui, l’Église catholique a beaucoup de mal à se déradicaliser. Certains, en son sein, rêvent toujours d’inquisition. S’agissant de l’islam, il est de bon ton de parler de « dérives », au nom du padamalgame. Mais la radicalisation n’est pas la « dérive » d’une religion, c’est sa nature, pour peu qu’on lui laisse le champ libre pour organiser la société – c’est-à-dire faire de la politique – à sa guise.

D’ailleurs, là où elle règne en majesté, on peut dire adieu à l’État de droit. Cela se vérifie à tous les coups. On sait ce que produit l’islam politique en Iran, en Afghanistan, dans les monarchies du Golfe, le catholicisme en Pologne, en Hongrie, l’Église orthodoxe en Russie, en Grèce, les évangéliques aux États-Unis, au Brésil, sans oublier l’hindouisme nationaliste de Modi ou le judaïsme cynico-radical à la sauce Netanyahou… L’Histoire et l’actualité le prouvent, dans une sorte de mouvement hélas perpétuel : la raison d’être d’une religion, sa quête ultime, est l’exercice du pouvoir absolu.

C’est là qu’on en arrive au second paradoxe. Alors que les faits démontrent que toute religion tend « par essence » vers sa propre radicalisation, et alors que jamais les sociétés n’ont été aussi sécularisées – la proportion de personnes se déclarant athées ou agnostiques n’a jamais été aussi élevée dans les sociétés occidentales -, la croyance en Dieu est vue avec toujours plus de déférence et est l’objet de tous les égards. Elle incarne cette « spiritualité » tant fantasmée, que l’on confond trop souvent avec la sagesse. Or la sagesse la plus élémentaire, justement, serait au contraire de se méfier des religions comme de la peste et du choléra réunis. Pas parce qu’elles nous racontent des histoires saugrenues de messagers divins apparaissant sur un cheval ailé ou nés de la fécondation in vitro d’une femme de charpentier par une colombe de Plantu, ce qui pourrait être en soi assez drôle. Mais parce qu’elles cultivent toutes, sans exception, ce qu’on pourrait nommer, en généralisant la formule de Gilles Kepel, un radicalisme d’atmosphère."


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