Livre

"Fake news dans le ciel, une histoire des canulars et des complotismes" (Louis L., 30 ans de République - extrait)

(Louis L., 30 ans de République - extrait) 4 mai 2023

Collectif, 30 ans de République. Une loge du Grand Orient de France à Paris, éd. Conform, avril 2023, 144 p., 17 e.

La chaîne de télévision RMC Story diffuse, en première partie de soirée, le "documentaire" Alien Theory - sans aucun avertissement sur le caractère mensonger et farfelu de nombre d’affirmations ainsi relayées auprès du grand public.
Or, dans le recueil que vient de publier, à l’occasion de son 30e anniversaire, la loge maçonnique République (Grand Orient), un Frère traite des "fake news" et en particulier du programme "Alien Theory". Extraits.
[note de la rédaction CLR]
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[... ] Je suis amené à répondre à beaucoup de questions [...] sur des sujets souvent mis en valeurs par des médias et des moyens de communication numériques, soi-disant de vulgarisation scientifique. Ces questions les plus fréquentes sont celles sur les « ovnis », les extraterrestres, la zone 51, Roswell, les mythes de la pleine lune, la terre plate etc. Mais aussi sur l’apparition du Covid 19, pourquoi pas diffusé par des entités venues d’ailleurs…

En effet, dans ce domaine, comme dans d’autres, les fake news [fausses nouvelles] sont nombreuses, diffusées par des articles pseudo-scientifiques, des émissions de TV faites sous forme de reportage qui mettent en scène de véritables scientifiques, reconnus pour leurs travaux... Et ce que j’appelle des arnaqueurs, complotistes qui en profitent pour développer leurs arguments sur des théories « fumeuses » et en même temps, pourquoi pas, faire de la publicité sur leurs derniers ouvrages en vente dans toutes les bonnes librairies ou sur Internet.

Quelques exemples de ces séries documentaires que vous pouvez trouver sur Netflix, Amazon Prime ou des chaînes comme Planète, RMC Story ou Découverte et parfois même sur National Géographic Channel et bien d’autres encore : Ovnis : Classés top secret sur les complots de nos divers gouvernements concernant la vérité sur l’existence des extraterrestres ; Extraterrestres : La guerre des mondes aura-t-elle lieu ?...

La phrase clé de Alien Théory :
« Certains experts pensent que l’on pourrait croire… »

Et celle que j’ai le plus étudiée : Alien Théory, une série documentaire américaine centrée sur la théorie des « anciens astronautes », théorie qui dit que nous descendons tous d’entités extraterrestres venus sur terre il y a des millions d’années et qui fait le rapprochement du phénomène « Ovni », du « mystère de la construction des pyramides », de la fin du monde et du calendrier « maya », de « l’Atlantide », des disparitions dans le « triangle des Bermudes », des « crop circle », de la montagne inversée du « pic de Bugarach » (non loin de Carcassonne et haut lieu de l’apparition d’« ovnis »)...

On notera que la construction grammatico-sémantique est un des piliers de l’objet. Le conditionnel à niveaux imbriqués est une règle dans la formulation première d’une idée. Son deuxième usage bénéficie lui de l’indicatif, car, bien sûr, le doute ayant été levé, la vérité est établie.

Une autre technique consiste à partir d’un fait non établi, ni démontré, mais utilisé comme la base du raisonnement, d’enchaîner sur une proposition-question au conditionnel... Exemple : Puisque les extraterrestres visitent notre planète depuis des siècles (euh, ah bon ?), pourquoi n’auraient-ils jamais visité l’ouest des États-Unis ? (ben tiens, c’est vrai ça ? pourquoi ?...)

La question restant sans réponse est une autre technique favorite des conspirateurs et autres faux prophètes. Elle consiste à ouvrir une porte dans l’esprit du spectateur, et, pendant qu’il part en conjectures, on lui assène d’autres questions noyées dans des assertions non prouvées. C’est le principe de l’empilement. Un des exemples de cela en France est le documentaire à succès diffusé sur youtube Hold-up : Retour sur un chaos qui prétend dévoiler la face cachée de l’épidémie de Covid 19.

Un autre exemple qui m’a fait hurler de rire, c’est l’usage du film Cow-boys & Aliens (documentaire scientifique s’il en est !) pour aboutir à la question suivante : « Et si ce film était basé sur des faits réels ? »... C’est vrai ça, j’ai entendu de la bouche même d’un expert (le patron du bar ou je vais boire mon café le matin) que Star Wars n’était en réalité que la retranscription d’une histoire vraie à venir dont les éléments nous ont été envoyés depuis le futur par les anciens astronautes... Vous reprendrez bien un petit café ?

La science-fiction n’avance pas avec un faux nez et ne prétend pas nous apprendre quoi que ce soit de caché

Ce qui me gêne, ce n’est pas le délire ambiant. Je suis un grand adepte de la science-fiction et des uchronies, mais celles-ci n’avancent pas avec un faux nez et ne prétendent pas nous apprendre quoi que ce soit de caché. La science-fiction se suffit à elle-même pour alimenter la réflexion, parfois avec une pertinence étonnante. Fahrenheit 451, 1984, Blade Runner et bien d’autres, l’œuvre écrite d’Isaac Asimov ou l’ensemble des écrits de Philip K. Dick sont assez riches pour nous amener à nous envoler dans des univers riches.

Ici, un peu comme dans les films « inspirés de faits réels », le risque est l’appropriation aux premiers degrés de ces théories auprès d’esprits qui n’ont pas le temps d’analyse, ou simplement la construction culturelle nécessaires à l’analyse froide et qui, au final, vont intégrer de nouvelles « vérités » jusqu’à s’en convaincre, quitte à les défendre, avec violence si besoin.

Le mélange entre interview de scientifiques reconnus expliquant certains phénomènes étranges pour le profane et l’interview de « gourous loufoques » est également très bien dosé et amené, semant le doute dans l’esprit de celui qui regarde cette émission.

Cette série, Alien Theory, utilise une autre astuce psychologique que l’on pourrait comparer à celle du « subliminal » utilisée dans les années 1950, qui incorporait dans un film cinématographique une image toutes les 5 secondes avec une publicité « Vous avez soif ? Buvez Coca Cola » que l’on ne voyait pas mais que notre cerveau enregistrait, ce qui favorisait l’achat de cette boisson à la fin du film. Même si cette technique ne fonctionnait pas a 100 %, elle augmentait légèrement la vente du produit, elle fut interdite.

Dans Alien Theory, à des intervalles constants, faisant suite à une véritable interview de scientifiques, la même réplique est répétée : « Comme le suggère la théorie des anciens astronautes »… et à ce moment des loufoques viennent exposer leur théorie en faisant référence au reportage précédent, sans condamner l’exposé de son prédécesseur, ce qui crédibilise aux yeux de certains leurs élucubrations.

Je vous rassure, je ne suis pas le seul à avoir étudié cette série. Si vous le permettez, je vais vous lire la réflexion à ce sujet de Tristan Mendès France (expert en réseaux sociaux et nouveaux usages numériques) lors d’une des émissions Antidote sur France Inter le vendredi 26 février 2021.

Est-ce que toute théorie complotiste est dangereuse ?

C’est une vraie question, alors on est a priori tous d’accord sur le fait que croire à des théories complotistes qui remettent en cause l’efficacité des vaccins, ou qui expliquent qu’il existe un complot mondial juif, là on est sur un terrain particulièrement toxique.
Mais on aura aussi tendance à penser que croire à des théories farfelues, comme le fait qu’on ne serait jamais allé sur la Lune ou que les extraterrestres seraient parmi nous, ça relève d’un complotisme excentrique, décalé, absurde, sans conséquence clairement dramatique.
Et c’est vraiment le cas. Je vais prendre un exemple. Il y a une série américaine qui marche particulièrement bien en France sur Netflix et RMC Stories et qui s’appelle "Alien Theory". Netflix classe d’ailleurs cette série dans la case "Documentaire et enquête", sans autre précision, ce qui est parfaitement son droit, mais qui pose quand même quelques questions. 
Et il y a notamment un épisode de cette série sur les pyramides d’Égypte, qui auraient été construites avec des technologies extraterrestres. C’est un grand classique. Il y a des myriades de vidéos virales sur cette thématique, qui cumulent des millions de vues déjà sur YouTube.
C’est du complotisme assez grossier que je qualifierai de récréatif à première vue, ne semble pas particulièrement dangereux. Mais si on y regarde de plus près, là, ça devient un peu plus compliqué. 

Pour quelles raisons ? 

Parce que si on tire le fil de ce qu’implique ce type d’affirmation, si on ne reste pas en surface, là, ça devient problématique. Alors imaginons une seconde qu’on accorde du crédit au fait qu’on aurait construit des pyramides avec des technologies extraterrestres. Ça voudrait donc dire que ce qu’on a appris à l’école est faux, qu’on nous aurait menti sur cette période de l’ancienne Égypte, que les programmes scolaires auraient donc été écrits en nous cachant volontairement la vérité et que donc que le ministère de l’Éducation nationale aurait imposé cette vision de l’histoire, et ça, forcément sous la responsabilité du ministre de l’Éducation et donc du gouvernement et par extension, du chef de l’État. 
Mais les programmes scolaires de tous les pays de la planète sont concernés, donc tous les États et leurs dirigeants chercheraient à nous cacher la vérité. On en vient donc inévitablement à l’idée d’un complot mondial et ça peut aller encore plus loin. Oui, parce que si on nous ment sur l’histoire de l’Égypte ancienne, il n’y a pas de raison qu’on ne mente pas sur d’autres sujets, et on peut donc remettre en cause tout fait historique enseignés. Et on voit bien que, de fil en aiguille, on peut basculer, pourquoi pas dans un cas extrême, dont le négationnisme. 
Tout ça pour dire que toute théorie complotiste, même farfelue, peut-être une porte d’entrée vers des choses beaucoup plus toxiques. »

[...] En fait l’infox ne date pas d’aujourd’hui. Depuis longtemps Mars ou la Lune sont peuplées de créatures imaginaires issues de canulars ou de l’esprit d’auteurs de science-fiction. Une partie de la planète considère encore sans preuve que la Lune influence le comportement du vivant ou bien que les hommes d’Apollo n’ont jamais marché sur la Lune ou encore que la terre est plate (voir sur Netflix le reportage Flat Earth, La Terre à plat).

Ces croyances s’apparentent beaucoup plus à une foi qu’à une réelle volonté de contester la méthode scientifique, à laquelle, paradoxalement, croient leurs adeptes.

Il faut également s’éclairer sur la fabrique de l’information scientifique, ses journalistes, ses sources, sans cesse sous la pression d’Internet et des réseaux sociaux, la transformation radicale des modes de communication du papier au numérique.

Exemples. Le titre stupéfiant du communiqué de la Royal Astronomical Society, « Indices de vie sur Vénus » [1], a fait le tour des réseaux sociaux à la vitesse de la lumière le 14 septembre 2020. La recherche de formes de vie sur d’autres planètes que la Terre est le « Graal » des astrophysiciens et des exobiologistes.
Et pourtant, il suffisait de lire l’intégralité du communiqué et surtout la publication scientifique qui l’a suscité, pour réaliser qu’on est loin du compte. En fait il s’agit de la découverte par une équipe de l’université de Cardiff, au Pays de Galles, d’une molécule dans l’atmosphère de Vénus, la « phosphine ». Or celle-ci n’est apparemment synthétisée que par les organismes vivants. Il faut attendre la fin du communiqué pour lire « L’équipe considère que confirmer la présence de vie demandera beaucoup de travail supplémentaire. » Vrai décalage entre le titre posté sur les réseaux sociaux et les conclusions des chercheurs.
En fait, ne parvenant pas à trouver par quel moyen la « phosphine » pourrait se former par un processus purement chimique, ils postulent une origine biologique. Ils s’attirent des critiques de nombreux scientifiques interrogés sur l’événement. Mais, trop tard, le mal est déjà fait, les réseaux sociaux sont passés par là.

Une autre annonce sensationnelle qui s’est propagée dans les médias traditionnels et les réseaux sociaux, validée par un scientifique de renom, Abraham Loeb, physicien théoricien à l’université de Harvard : l’astre énigmatique Oumuamua, détecté en 2017 est un vaisseau complètement opérationnel envoyé dans le voisinage de la terre par une civilisation extraterrestre.
L’étincelle fait immédiatement flamber le monde médiatique. Un professeur de Harvard qui annonce l’existence d’extraterrestres, quoi de plus sensationnel ?
Malgré les nombreuses critiques de ses confrères qui lui reprochent de contribuer à diffuser dans le grand public des idées spectaculaires et non démontrées, sans y apporter d’éléments contradictoires, pourtant déjà discutés et argumentés de la part de spécialistes de la question, Loeb trois ans plus tard récidive avec son livre Le premier signe d’une vie intelligente extraterrestre.
La majorité des astrophysiciens et des spécialistes de la recherche de « techno signatures extraterrestres » ne sont pas convaincus par les arguments de Loeb. Ils pensent que c’est surtout une publicité très agressive pour le projet "Breakthrough Starshot" fondé en 2016 par Mark Zuckerberg, patron de Facebook, le regretté cosmologiste Stephen Hawking et le milliardaire russe Youri Miller, qui a pour objectif d’envoyer une flotte de mini sondes spatiales équipées de voiles solaires vers le système stellaire voisin d’Alpha du centaure, projet dont Loeb est bien sûr partie prenante.

« Je jure sur la tête de la souris de mon ordinateur qu’avant d’utiliser ou de partager une information, toujours je la vérifierai »

Comment se prémunir des fake news, comment ne pas être contaminé par l’immédiateté de l’information ?
Une piste peut être, que nous apporte le travail en loge : l’écoute, le partage des idées, la patience. Et si l’information est transmise à la vitesse de la lumière, n’oublions pas que l’explication et l’analyse ont besoin d’espace et de temps.
Comment transmettre ces notions à l’extérieur ? Par des initiatives collectives et individuelles, comme celle par exemple de cette institutrice (Rose-Marie Farinella) à Taninges, en Haute-Savoie, qui enseigne à ses élèves de CM2 comment s’armer contre les rumeurs du Net. Grâce à des exemples ludiques, ses élèves apprennent avec méthode comment ne pas se laisser duper. Elle commence par une méthode amusante et ludique : le « Serment de la souris » : « Je jure sur la tête de la souris de mon ordinateur qu’avant d’utiliser ou de partager une information, toujours je la vérifierai. »
Ce petit monde apprend d’abord à vérifier et à croiser les sources d’une info trouvée sur Internet.

A mon humble niveau, j’essaie [...] de sensibiliser les participants sur la différence essentielle entre la croyance et la connaissance. [...]

Nous sommes les héritiers des Lumières, ne sombrons pas, comme dirait un collègue humoriste, dans celui des ampoules basse consommation.

 »

[1Voir "Hints of life on Venus" (note de la rédaction CLR).



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