Revue de presse

"Face à la barbarie, oui à l’union, mais pas avec les Frères musulmans !" (I. Kersimon, huffingtonpost.fr , 27 nov. 15)

Isabelle Kersimon, journaliste, coauteure de "Islamophobie, la contre-enquête". 28 novembre 2015

"Le 15 novembre, deux jours après les attentats qui ont ensanglanté Paris, Libération publiait une tribune intitulée "Nous sommes unis". Elle appelait à "ne pas tomber dans la division". Nombre d’observateurs se sont en effet largement exprimés sur les intentions de l’État islamique : créer en France un climat de guerre de religion, espérant que des non-musulmans s’attaqueraient aux musulmans. Cette stratégie peut sembler étrange, puisque des Français de toutes confessions pleurent les victimes, également de toutes confessions, du 13 novembre. D’autant plus étrange que, à l’instar de "l’après-Charlie", nos concitoyens ont une nouvelle fois affirmé leur détermination sans faille face à la barbarie. Les associations les plus agressives, les plus promptes à dénoncer l’"islamophobie" structurelle de la France sont même convenues à la suite du Conseil français du culte musulman que les actes antimusulmans qu’elles recensent ont été moins nombreux en novembre qu’en janvier.

Preuve est donc établie par les faits que cette "division" fantasmée par l’État islamique et/ou par les organes de lutte contre l’"islamophobie" ne trouve aucun ancrage dans notre pays. Mais enfin, on n’en voudra à personne de rappeler qu’on est toujours plus forts dans l’union que dans l’atomisation des combats. Surtout en temps de guerre, puisqu’une guerre nous a été déclarée, qu’on le veuille ou non.

Il est donc regrettable que cette tribune insinue qu’une division serait "programmée et orchestrée" en omettant de préciser que si tel est le cas, son grand ordonnateur est l’État islamique. L’heure n’est plus à taire le nom de ceux qui planifient notre destruction. Aussi, écrire que "la division, la délation, la stigmatisation sont au cœur de ce piège sournois" n’est-il pas suffisant. Surtout lorsque, quinze jours plus tard, une partie des signataires dénoncent les perquisitions effectuées par la police comme relevant de l’islamophobie... Sur les réseaux sociaux, les militants contre l’islamophobie en France ont lancé le hashtag #PerquisitionnezMoi.

Comment, dès lors, comprendre qui planifie la "division" selon ces signataires ? L’État islamique ou le gouvernement ? Cette imprécision initiale ouvre la voie à des interprétations qui, à la lumière de telles initiatives, posent sérieusement question.

Ce n’est pas tout. Cet appel à l’union engageait aussi les Français à affirmer leur solidarité avec les victimes. En premier lieu, il enjoignait à "rejoindre les hôpitaux les plus proches pour donner notre sang". C’était faire peu de cas de la détermination de nos concitoyens. Dès le lendemain des tueries, soit le 14 novembre, la presse nous informait que, suite à l’appel à la mobilisation des donneurs lancé par l’Établissement français du sang (ESF) les centres de collecte ouverts en Ile-de-France avaient été pris d’assaut dès 9 heures le matin. Peut-être aurait-il été utile et généreux de souligner avec quel sens civique et sous l’élan de quelle remarquable générosité les Français s’étaient d’emblée placés. Sans quoi, on pourrait également supputer que leur indifférence supposée n’est pas très "unitaire".

Et ce n’est pas fini. Parmi les signataires de cet appel : Jean-Louis Bianco et Nicolas Cadène, respectivement président et rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité, très critiqués pour leurs prises de position en faveur d’une laïcité "ouverte", qui soutiennent la création d’établissements privés de théologie musulmane, notamment. Jean Glavany, député, Patrick Kessel, président du Comité Laïcité République et la sénatrice Christine Laborde, avaient dénoncé, en janvier, les préconisations de cet observatoire, fustigeant des propositions "angéliques et pusillanimes, cosmétiques dans le meilleur des cas" et, pour certaines, "antilaïques".

Medhi Ouraoui, membre du Conseil national du Parti socialiste, s’indigne à juste titre de cet appel : "C’est aberrant, alors que nos morts ne sont pas encore enterrés, de signer des appels avec des représentants des Frères musulmans ou avec Médine, [le rappeur] qui appelle au meurtre au nom de la religion. D’un côté, Manuel Valls prône, à juste titre, la fermeté. De l’autre, l’Observatoire de la laïcité, qui dépend directement de lui, cosigne cet appel avec des gens infréquentables."

Parmi ceux-ci, Yasser Louati, porte-parole du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF). Dans une interview donnée à Al Jazeera en anglais le 23 novembre, Yasser Louati accuse le gouvernement d’ignorer les actes antimusulmans, d’exacerber les attaques contre les musulmans et d’avoir déclaré la guerre... à la minorité musulmane de France ! Il affirme aussi qu’un homme a été battu jusqu’à sombrer dans le coma lors d’une manifestation entre Identitaires bretons et militants d’extrême gauche à Pontivy, ce qui a été formellement démenti par le cabinet du maire, joint ce matin par téléphone : "La personne agressée est un Pontivien d’origine antillaise. Il se trouvait parmi les contre-manifestants. Il a été hospitalisé suite à des dents cassées et une lèvre fendue. Sa plainte a été reçue par la gendarmerie. Il ne s’agit en aucun cas d’une agression islamophobe." Ni d’un coma.

Nabil Ennasri, spécialiste controversé du Qatar en France, proche du CCIF, a quant à lui déclaré que les arrestations et perquisitions effectuées ces derniers jours consistent à stigmatiser la communauté musulmane et multiplier les amalgames. Nabil Ennasri est également président du Collectif des musulmans de France, auquel le Qatar ne serait pas tout à fait étranger.

Quant au Collectif contre l’islamophobie en France, après que son ancien porte-parole Marwan Muhammad a parlé sur Twitter, le réseau social "informationnel" le plus puissant pace que le plus réactif, de "saccage des mosquées", d’"insultes", d’"humiliations" et de "flicage des musulmans", il a "diffusé un guide pratique pour faire face aux assignations à résidence et aux perquisitions jugées arbitraires et les contester". Samy Debah, fondateur et président du CCIF, est un discret professeur d’histoire ayant présenté l’imam de la mosquée du quartier de Pontanézen à Brest, salafiste quiétiste (contre le djihad armé) connu pour ses prêches misogynes et la teneur obscurantiste de ses cours délivrés aux enfants, comme " un personnage public de grande qualité, de grande renommée" lors du dîner de gala annuel du CCIF en mai 2014.

L’avocat Jean-Pierre Mignard a, pour sa part, défendu le Qatar dans la plainte pour diffamation que l’émirat avait engagée contre le vice-président du Front national Florian Philippot le 9 mars. Jean-Pierre Mignard aurait aussi permis à l’association Coexister (également partenaire de cette tribune) de récupérer en 2014 un agrément qui lui avait été retiré.

L’association Coexister est un mouvement interreligieux créé en 2009, après l’opération Plomb Durci à Gaza, qui regroupe nombre de militants de bonne foi, dans tous les sens du terme, mais dont les liens avec les organisations en lutte contre l’"islamophobie" semblent, au moins sur les réseaux sociaux, assez ténus. Il faut ici rappeler que le fondateur des Frères musulmans, l’Égyptien Hassan al-Banna, prônait ce concept de "coexistence" avec la sphère non musulmane. Et rappeler aussi que, dans la doctrine de la Confrérie, on ne distingue pas la politique de la religion, puisque l’objectif est l’instauration, à très long terme, d’un califat mondial où s’appliqueraient les principes et les vertus de l’islam, seul capable, à leurs yeux, d’améliorer le monde et l’humanité.

Youssef Himmat, également signataire, préside quant à lui la FEMYSO (Forum of European Muslim Youth and Student Organisations), organisme basé à Bruxelles et directement créé par les Frères musulmans.

On ne saurait terminer la présentation de quelques-uns des signataires indéfendables de cette liste en omettant le rappeur Médine qui, malgré ses justifications à la presse, a appelé à " crucifier les laïcards" dans sa chanson " Don’t Laïk". Médine est aussi l’un des invités -naïf ou complice ?- de l’organisation frériste Havre Du Savoir, qui invite les jeunes musulmans à comprendre pourquoi chiites, Alaouites, Yezidis, bref, pourquoi les minorités musulmanes "ne sont pas conformes à la voie du Prophète". Ces minorités sont précisément décimées par l’État islamique en Syrie... Pour "déconstruire les préjugés" et favoriser "la coexistence", on peut rêver mieux. Mais seuls les Frères musulmans et les salafistes trouvent grâce aux yeux des réseaux fréristes.

Quelle union ce nouveau collectif entend-il donc défendre, fort qu’il est de réseaux fréristes qui ne cessent de promouvoir la destruction de la laïcité au nom de leur idéologie suprématiste ? Les ouvrage et documentaire d’Emmanuel Razavi et de Michaël Prazan ont d’ailleurs montré, expliqués de la bouche même des responsables égyptiens de la Confrérie au Caire, les liens existant entre les Frères musulmans historiques et tous les mouvements islamistes djihadistes qui se sont créés et organisés autour de leurs réseaux.

Au nom de quelle idée de la laïcité Jean-Louis Bianco affirme-t-il que la "France n’a pas de problème avec sa laïcité" ? Pense-t-il plutôt, à l’instar de Tariq Ramadan, proche des réseaux fréristes même s’il n’appartient pas explicitement à la Confrérie, que c’est "la France [qui] a un problème avec la religion" Quelle religion ? Celle des Frères musulmans, les pires adversaires de la laïcité ou celle des musulmans laïques ou non affiliés à cette idéologie ?

La laïcité que nous aimons et que nous n’aurions jamais songé à défendre il y a encore dix ans, celle que nous avons connue et vécue sans l’interroger est aujourd’hui l’objet de toutes les distorsions. Revendiquée par le Front national mariniste d’un côté, attaquée par quelques chrétiens nostalgiques de l’autre et déconstruite à renfort de concepts sociologiques enfin, la voilà sauvagement blessée une nouvelle fois.

Au nom de l’union extraordinairement manifeste des Français, quelle que soit leur confession, cette union dont ils renouvellent la tangibilité par leur calme, par leur solidarité, par leur dignité, cette union qu’il n’est pas même besoin d’appeler puisqu’elle se déploie sous nos yeux et à la barbe des tueurs, au nom de cette union, il n’est pas admissible qu’un tel texte rassemble nos observateurs de la laïcité et des membres connus de l’islam politique en France."

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