Revue de presse

Derrière l’ "affaire Benzema", les "bonnes intentions antiracistes obsessionnelles" (G. Chevrier, T. Yildiz, atlantico.fr , 2 juin 16)

Guylain Chevrier, ancien membre de la mission Laïcité du Haut Conseil à l’Intégration (2010-2013) ; Tarik Yildiz, auteur de "Le racisme anti-blanc" (Puits de Roulle). 3 juin 2016

"Atlantico : Dans une interview accordée à la presse espagnole, Karim Benzema a expliqué que s’il n’avait pas été sélectionné dans l’équipe de France de football pour l’Euro 2016, c’est parce que "Deschamps a cédé sous la pression d’une partie raciste de la France". Dans la foulée, Jamel Debbouze enfonçait le clou en affirmant que le footballeur payait la "situation sociale de la France d’aujourd’hui". Malek Boutih a alors réagi en déclarant que les propos de l’humoriste s’apparentaient à du "poison", nourrissaient une "paranoïa, des théories du complot" et que cela ajoutait des "tensions". En quoi cette analyse vous paraît-elle pertinente ?

Guylain Chevrier : Elle l’est tout d’abord parce qu’elle redonne du sens à cet événement, là où beaucoup se contentent de s’indigner, souvent avec un peu trop de mesure, tel que le fait Noël Le Graët, président de la Fédération française de football, lorsqu’il explique que les « sous-entendus d’Eric Cantona m’attristent un peu… ». Il ne faut pas banaliser l’événement, car il est bien le reflet d’un malaise profond et en réalité d’enjeux de société. C’est Jamel Debbouze qui va au bout des propos diffamatoires de Cantona et Benzema, lorsqu’il explique regretter de n’avoir « aucun de nos représentants en équipe de France. », c’est-à-dire d’origine Nord-africaine.

On pourrait souligner la mauvaise foi de ce détracteur, en rappelant que l’on trouve dans cette équipe Adil Rami qui a la double nationalité, française et marocaine, mais les choses vont bien au-delà de cela. Ce qu’il y a derrière ces propos, c’est la volonté d’imposer une représentation "racialisée" de la France dans l’équipe qui la représente, sujette aux pressions de groupes ethniques, sur un mode communautariste, ce que dénonce Malek Boutih comme la fin du modèle républicain égalitaire. C’est ce dernier qui est effectivement attaqué de plein fouet, de façon très politique. On se demande ce que pourrait être dans ces conditions une telle équipe, si chacun pour se reconnaître en elle devait avoir un représentant de ses origines ethniques, régionales, religieuses… C’est exactement l’opposition entre la logique des particularismes qui divise et celle de l’intérêt général qui rassemble. Mais derrière la défense des accusations portées contre le sélectionneur de l’équipe de France, c’est bien le combat entre deux modèles de société qui se dessine, l’air de ne pas y toucher, au nom de combattre une soi-disant « injustice ».

Le journaliste Bruno Roger-Petit, sur Challenges.fr, prend la défense de Jamel Debbouze, considérant qu’il pose le vrai problème, celui de l’intégration, qu’à travers la non-sélection de Benzema et de Ben Arfa, considérés selon l’artiste comme les meilleurs joueurs, on leur fait effectivement payer la situation sociale de la France d’aujourd’hui, entendez « d’une France qui se sent rejetée par une autre France », et finalement, qu’ils auraient du être sélectionnés parce que représentant un symbole « en banlieue ». Autrement dit, parce qu’ils représentent un symbole en banlieue on devrait passer sur ce qui doit seul désigner les meilleurs, pas seulement la performance, mais aussi un point de vue moral, une exemplarité, d’autant plus au regard de ces gamins de banlieue qui voient à travers le football une grille de lecture des valeurs de notre société. L’intégration dont parle le journaliste, ce serait la représentation ethnique et la notoriété, l’emportant sur toute considération de morale, de modèle ? Mais n’est-ce pas plutôt en allant dans ce sens, à banaliser les raisons qui ont été à l’origine de cette non-sélection, des démêlés qui sont pour le moins peu reluisant avec la justice, donner comme signe à toute une jeunesse que la notoriété serait synonyme d’impunité, renvoyant à un rapport entre ego et argent propre à un foot parfaitement immoral.

Ce sont les compétences des individus et leur exemplarité qui doivent être le vecteur de toute sélection pour représenter notre pays comme d’ailleurs n’importe quel pays. Il en va de valeurs communes dans lesquelles tous puissent se reconnaître telles que le mérite, le respect. Tomber dans la logique d’une équipe qui devrait refléter les quartiers serait figer les différences et entériner des fractures dangereuses promettant des lendemains qui déchantent pour tous. Jamel Debbouze, en choisissant cette posture va contre l’intérêt de ces jeunes de banlieue auxquels il se réfère pour porter sa voix, car leur proposer ces divisions et assignations aux origines et autres différences, c’est justifier l’adage « diviser pour régner », autant que les livrer à toutes les inégalités. Qu’il y a-t-il de plus réactionnaire que cela ?

Il est désespérant de voir un Jamel Debbouze, qui fait partie des personnalités les plus aimées des Français, participer à front renversé à cette opération de mise en accusation, une fois de plus, d’une France raciste totalement fantasmée, qui agirait dans les coulisses pour écarter qui que ce soit des Bleus !

Tarik Yildiz : L’analyse de M. Malek Boutih me semble tout à fait pertinente. Le racisme existe, en France et ailleurs. Il s’agit d’un phénomène sérieux qui touche toutes les sociétés. Le dénoncer est noble mais cela suppose d’être en possession d’éléments solides pour le faire.

En effet, porter des accusations en matière de racisme alors que les faits ne sont pas avérés pose de graves problèmes, en particulier dans une société fracturée où des tensions existent. L’accusé et ses soutiens se braquent et sont poussés à regarder l’autre à travers le prisme de ses"origines". Un sentiment d’injustice, de deux poids deux mesures s’ajoute rapidement et créé des tensions dans l’ensemble de la société.

Jamel Debbouze n’est pas le seul à avoir évoqué, plus ou moins directement, les origines de Karim Benzema pour expliquer sa non-sélection : en plus de la récente sortie médiatique d’Éric Cantona, Guy Roux avait également explicitement dénoncé le racisme qu’il considérait inhérent à cette décision. Souvent emprunts de bonnes intentions, ces derniers sont le produit d’une société qui racialise de plus en plus le débat public. En Benzema, on ne voit pas le footballeur talentueux mais le footballeur talentueux issu de l’immigration, des banlieues, musulman… Dire, comme Jamel Debbouze, que l’équipe de France est amputée de "nos" représentants montre bien cette vision essentialiste des individus. Karim Benzema est perçu comme autre chose qu’un simple footballeur.

Si l’on peut comprendre la déception de Karim Benzema, qui, par ailleurs, dit son attachement à la France dans cette même interview polémique, il est manifeste qu’une intériorisation de ce discours se développe. Que l’on soit footballeur de haut niveau ou collégien, la vision racialiste pousse l’un ou l’autre à accuser son sélectionneur / professeur de racisme alors même que les faits parlent contre eux.

Des groupuscules militants tels que les Indigènes de la République et d’autres associations engagées contre un prétendu racisme institutionnalisé (par ailleurs pour partie financées par l’Etat) ont-elles réussi à convaincre les communautés dont elles sont censées défendre les intérêts qu’elles seraient victimes d’un tel traitement discriminatoire par l’Etat français ?

Guylain Chevrier : Malek Boutih explique très bien que ce type de procès fait à la France, avec sa République égalitaire en toile de fond, ruine le travail de tous ceux qui cherchent à préserver la cohésion nationale, à travers l’idée que cela joue comme un poison. Mais c’est d’une certaine façon aussi reconnaître que ces propos sont rendus possibles en raison de l’écho qu’ils ont dans certains quartiers, d’un état mental qui s’y répand.

Il y a incontestablement glissement d’une partie de notre société dans ce sens aujourd’hui et même un véritable décrochage vis-à-vis de notre cohésion sociale. Une frange non-négligeable de nos concitoyens est prise dans les nœuds d’un discours de victimisation outrancier, qui rabat systématiquement les difficultés sociales ou le manque de réussite, souvent partagés à condition sociale égale avec les autres membres de notre société, sur le versant des discriminations. On entend tout expliquer à travers une cause unique, un raccourci facile qui est un filon à exploiter, transformant des frustrations ou la peur de ne pas réussir en esprit de revanche. Sentiment collectif dont on peut ensuite profiter pour peser sur le politique, en faveur d’une discrimination positive que certains cultivent et distillent dans les quartiers effectivement comme un poison, qui divise selon les origines, la couleur ou la religion, en sapant les bases de l’idéal républicain de mixité sociale et culturelle, comme bien commun. C’est le même usage des sentiments violents comme la colère, le ressentiment, qu’en fait l’extrême droite, lorsqu’elle désigne un bouc-émissaire que serait avant tout l’immigré, comme l’unique cause à tout.

On voit se dégager dans les propos incriminés une sorte de modèle caricatural. Des propos qui rejoignent l’organisation par les Indigènes de la République, au nom de lutter contre le post-colonialisme d’un Etat français désigné comme raciste, des assemblées non-mixtes, entendez dont sont exclus les blancs qui ne peuvent être, dans le meilleur des cas, que des colonisateurs qui s’ignorent. Une démarche qui devrait un peu plus inquiéter les pouvoirs publics, qui regardent sans bouger se déverser des torrents de haine contre la République, ce qui laisse présager des violences majeures demain contre notre société.

Pour prendre un exemple qui contredit les détracteurs d’une France jugée raciste, le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel constate, dans l’une de ses dernières études, l’évolution en constant progrès de la représentation des personnes perçues comme « non blanches ». Dans le divertissement, 21% en 2014 contre 14% en 2012 ; les programmes de sport, 17% contre 11% en 2012 ; et les fictions, 17% contre 12% en 2012. Une surreprésentation si on compare ces chiffres au nombre de personnes étrangères ou issues de l’immigration extra-européenne, ce qui discrédite les propos de certains quand à une volonté de la France d’empêcher sa diversité de trouver à s’exprimer et à réussir.

Tarik Yildiz :
Je ne pense pas que ces associations aient un tel pouvoir, néanmoins, il est manifeste qu’une partie des élites médiatiques et politiques véhiculent une certaine vision de la société avec d’un côté les "dominants" et de l’autre les "dominés" qui sont forcément les personnes issues de l’immigration ou appartenant à des minorités.

Cette vision est néfaste car elle emprisonne les individus dans une identité qu’ils n’ont pas forcément choisie. Les individus sont d’abord des composants d’un groupe avant d’être des citoyens avec des identités multiples et des choix qu’ils ont eux-mêmes construits.

Les individus les plus en difficultés vont parfois se réfugier dans l’image qui a été construite et subir cette identité imposée. Ils vont alors justifier leur propre échec par cette idée qui finit par être intériorisée et qui les enferme dans un rôle défini.

Certaines de ces associations flirtant ouvertement avec l’antisémitisme caractéristique de ce qu’on appelle l’islamo-gauchisme, dans quelle mesure la peur croissante d’une partie des juifs français est-elle compréhensible ?

Guylain Chevrier :
On sait combien le conflit israélo-palestinien est utilisé comme ciment d’un discours de haine antisémite, qui amalgame les juifs de France avec la politique du gouvernement israélien qui ne fait pas pourtant parmi eux que des convertis, tout en dédouanant les islamistes du Hamas de toute responsabilité dans les événements. Mais cela ne peut se faire qu’en raison d’une attitude des médias dans ce domaine qui donne aussi de ce conflit une image à sens unique, loin de la complexité de la situation sur place, passant allègrement par-dessus les dangers d’un Etat islamique qui est en gestation côté palestinien, bien loin d’un Etat palestinien laïque comme le souhaitait Arafat.

Cette façon de rabattre les problèmes d’inégalités sociales sur les discriminations, comme cela est fait dans le discours de Jamel Debbouze, est doublée par les islamo-gauchistes de la théorie selon laquelle les juifs, tous riches, seraient à la tête d’un complot mondial qui partirait d’une Amérique qu’il tiendrait entre leurs mains, « le grand Satan », chose qui est aujourd’hui partagé par bien des jeunes des quartiers, comme l’a révélé le reportage de la série Infrarouge, « Français, c’est les autres », diffusé le 3 février dernier sur France 2 [1]. On y voit une classe de collège de banlieue, reflet de la diversité culturelle, se lâcher sans retenue dans des clichés qui rejoignent ceux des pages les plus sombres de l’histoire ! La réalisatrice et le journaliste qui réalisent le reportage posent la question aux élèves de désigner lequel des deux est juif et l’autre arabe. Les jeunes commencent à désigner le journaliste comme le juif sous prétexte qu’il a les cheveux crépus, qu’il a un gros nez… Il révèlera être "l’arabe" des deux. Les jeunes poursuivent ensuite dans la même veine, de façon quasi unanime, pour dire que les juifs sont riches et donc pas à plaindre, etc. On voit combien il ne faut pas jouer avec certaines idées qui contribuent à poser le cadre mental qui aboutit à toutes les haines et rejet du vivre-ensemble. Connaissant ce contexte, il y a quelque chose d’assez impardonnable aux propos qui viennent d’être tenus.

Il y a d’ailleurs de quoi s’inquiéter lorsqu’on reprend les propos d’un Eric Cantona mettant en accusation de racisme Deschamp, qui explique pour en justifier l’intuition qu’ « il a un nom très français. Peut-être qu’il est le seul en France à avoir un nom vraiment français (…) personne dans sa famille n’est mélangé avec quelqu’un, vous savez. (…) je ne suis pas surpris qu’il ait utilisé la situation de Benzema pour ne pas le prendre… » Il y a dans cette façon de procéder, en faisant appel à une recherche ethnique sur la famille du sélectionneur de l’équipe de France pour arriver à son but, quelque chose d’assez sombre qui rappelle des méthodes qui dépassent la maladresse et peuvent faire peur à plus d’un.

La ministre de l’Education a parlé récemment de la nécessité de stopper le racisme à l’école. En fait, le vrai sujet c’est de stopper l’antisémitisme à l’école, tel que dans son rapport elle en fait le constat, espérant ainsi créer une prise de conscience qui retiendrait les enfants juifs dans l’école publique, qu’ils ont désertés déjà depuis longtemps au regard d‘une situation très dégradée les concernant. Une situation qui touchent aussi d’autres enfants, qui s’affrontent à une expression décomplexée de ceux qui se désignent comme musulmans, qui sont souvent les seuls à s’auto-désigner selon leur religion, et créent une atmosphère parfois pesante vis-à-vis des autres élèves. C’est un fait qui existe même dans des établissements qui ne sont nullement en zone prioritaire, comme des témoignages que j’ai recueillis récemment le montrent de façon préoccupante.

Tarik Yildiz : Encore une fois, je pense que l’on surestime le poids de ces associations. Néanmoins, il est vrai qu’il existe en France un racisme qui, bien que minoritaire, revêt des formes multiples et s’exprime à différents niveaux. Une de ses expressions se traduit par l’antisémitisme qui s’exprime dans certains quartiers populaires. La crainte des populations victimes de racisme est tout à fait compréhensible dans ce contexte.

Dans quelle mesure l’Etat, loin de mener une politique raciste, participe-t-il néanmoins à une hystérisation des débats sur le sujet ? En interdisant les statistiques ethniques et en taxant de raciste quiconque cherche à étudier sérieusement les chiffres de l’immigration, le pouvoir ne provoque-t-il pas des réactions excessives de méfiance ou de rejet envers les communautés concernées (Benzema étiqueté "racaille", etc.) ?

Guylain Chevrier : Par-delà le débat sur les statistiques ethniques qui sont à double tranchants, car elles peuvent servir à encourager encore la victimisation plutôt qu’une prise de conscience tout en quittant l’idéal républicain qui ne veut voire que des citoyens, on doit ici aussi éclairer bien des responsabilités. Des élites de droite et de gauche n’ont cessé depuis des années d’encourager à penser tout en termes d’identités et de différences, et de présenter la lutte contre les discriminations comme la panacée face à leur impuissance à répondre aux défis économiques et sociaux. Façon de croire s’assurer une influence auprès de populations issues de l’immigration qui pèsent leur poids dans l’électorat d’aujourd’hui.

Nicolas Sarkozy lorsqu’il était ministre de l’intérieur, dans son livre « La République, les religions, l’espérance », en 2004, proposait de donner à la religion un rôle d’encadrement des quartiers, se disant « convaincu que l’esprit religieux et la pratique religieuse peuvent contribuer à apaise et à réguler une société de liberté », tout en en appelant à la discrimination positive dans le Figaro du 25 novembre 2005, comme seule voie à « l’égalité réelle des chances ». Jean-Marc Ayrault, lorsqu’il était Premier ministre, a mis en ligne sur son site un rapport qui proposait d’en finir avec l’intégration considérée comme un principe discriminatoire, pour la remplacer par un « Nous inclusif et solidaire » fondé sur une démarche visant à « Assumer la dimension « arabe-orientale » de la France », au point d’en arriver à proposer de supprimer la loi laïque du 15 mars 2004 d’interdiction des signes religieux ostensibles dans l’école publique. Il a du reculé mais le mal était fait. On se rappellera que Najat Vallaud-Belkacem a voulu imposer dans les nouveaux programmes, l’enseignement de l’islam comme obligatoire et celui des penseurs des Lumières comme optionnel, ce qui a fait heureusement un tollé et l‘a obligé à retirer cette proposition. Sans compter encore avec l’encouragement par celle-ci de l’accompagnement par des mères voilées des sorties scolaires, propres pourtant aux missions de l’école qui restent laïques par-delà ses murs, contrairement à la neutralité qui avait été acquise dans ce domaine, livrant les enfants à la pression communautaire. Le projet de loi récent « Egalité et citoyenneté » a fait de la lutte contre les discriminations un de ses axes principaux de lutte contre la radicalisation, quant il faudrait recentrer les choses sur la promotion des valeurs républicaines. Car, c’est bien d’un déficit de partage de celles-ci dont découle bien des risques de fractures, et la teneur de cette polémique touchant le monde du football.

Tarik Yildiz : L’Etat participe à une hystérisation des débats sur le sujet dans la mesure où il ne prend pas ses responsabilités lorsque des dérives existent. Les problèmes de sécurité et le non respect des lois alimentent la défiance envers les populations qui sont assimilées, injustement, aux fauteurs de troubles. La fermeté vis-à-vis des individus les plus violents apaiserait la société qui ne tolère plus le laxisme qu’elle constate depuis des années.

Par ailleurs, au-delà de la question des statistiques ethniques, l’Etat doit renouer avec la tradition républicaine française de lien direct entre lui et ses citoyens. Les intermédiaires auto-proclamés alimentent bien trop souvent cette assignation identitaire qui nuit à la cohésion nationale.

Si les minorités issues de l’immigration sont victimes de préjugés xénophobes, stigmatisées ou discriminées, n’est-ce pas en partie lié à l’inversion des valeurs que pratique la gauche actuelle, lorsqu’elle accuse de racisme ceux qui dénoncent les paroles douteuses de Black M plutôt que de pointer les dérapages du rappeur lui-même ?

Guylain Chevrier :
Sur France info, Lilian Thuram ce jeudi matin, revient sur les faits pour expliquer que Karim Benzema « aime mal l’équipe de France » à travers le procès fait à Didier Deschamps, mais renchérit en expliquant que l’on doit être exemplaire si on veut pouvoir dénoncer « le racisme qui monte dans notre société », alors qu’elle devrait être partout représentée dans ses différentes composantes. Une façon de rebondir après les propos de Jamel Debbouze qui veut une équipe de France qui « reflète » les quartiers, sur le mode de la discrimination positive. Le journalisme qui mène l’échange donne une tonalité clairement partie prenante de cette lecture qui induit la logique des quotas et des concurrences entre groupes séparés selon les différences. Une façon de voir qui passe pour être de gauche, humaniste, alors qu’en réalité, elle contribue à une lecture ethnicisée des rapports sociaux, effaçant toute analyse en termes de classes sociales et d’intérêts commun selon la condition sociale, qui ne peut déboucher que sur la défiance entre les individus assignés à des groupes identitaires concurrents dans leurs recherche de reconnaissance et de droits, voire de privilèges, encourageant le non-mélange et à terme pour de bon un racisme qui porte en lui la violence entre ces groupes.

On voit bien que nous sommes dans une situation de confusion extrême, car l’affirmation de Thuram d’une France qui deviendrait plus raciste est clairement contredite par les faits. Le dernier rapport de la Commission consultative des droits de l’homme (2016) sur « La Lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie », montre sans ambiguïté que la France n’a jamais été aussi tolérante vis-à-vis des étrangers, contrairement aux idées reçues. Une réaction positive dans le prolongement de celle aux attentats de janvier, en reflet de la manifestation du 11 janvier, rendant caduque les accusations d’un Emmanuel Todd qui y voyait des relents de racisme postcolonial. Ce sont les tensions vis-à-vis de l’immigration actuelle qui montent, au regard d’un discours sur l’accueil sans condition que défendent certains à gauche de façon irresponsable, alors que la crise économique continue de faire des dégâts, ce qui est toute autre chose. Malheureusement, la commission ajoute aussi à la confusion en reprenant à son compte un concept « d’islamophobie » synonyme d’interdiction du blasphème, en lui accordant par là-même une valeur qui plaide en faveur de sa reconnaissance juridique, de façon incompréhensible. Elle préconise aussi de renforcer dans les programmes scolaires la place de l’enseignement (dit) laïc du fait religieux, encourageant encore une situation qui se dégrade comme nous l’avons évoqué, où on s’identifie à l’école de plus en plus sur le fondement des différences. Ceci, alors qu’il devient impérieux de se redonner des repères communs, propres à notre socle républicain largement perdu de vue par les élèves qui nous préoccupent, ceux des quartiers, précisément.

Nous sommes dans une situation de confusion extrême. Alors que la France est décrite par le dernier rapport de la Commission consultative des droits de l’homme sur « La Lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie », comme plus que jamais tolérante contrairement aux idées reçues, la dite commission reprend aussi à son compte un concept « d’islamophobie » synonyme d’interdiction du blasphème, en lui accordant par là-même une valeur qui plaide en faveur de sa reconnaissance juridique, de façon incompréhensible. Elle préconise aussi de renforcer dans les programmes scolaires la place de l’enseignement (dit) laïc du fait religieux, encourageant encore une situation qui se dégrade comme nous l’avons évoqué, où on s’identifie à l’école de plus en plus sur le fondement des différences. Ceci, alors qu’il devient impérieux de se redonner des repères communs, propres à notre socle républicain largement perdu de vue par les élèves qui nous préoccupent, ceux des quartiers, précisément.

La polémique autour du rappeur Black M rejoint celle autour d’un Karim Benzema. Là encore, il était question à Verdun, pour commémorer les morts de cette terrible bataille dont la dimension morale n’a échappé à personne, de justifier la présence de l’artiste en raison de ce qu’il représente pour la jeunesse des quartiers, malgré ses insultes envers la France, à la façon d’une prime à la différence qui autorise tous les débordements et toutes les transgressions, les passe-droits. Il n’y a aucune lecture cohérente possible d’un système de valeurs derrière ce désordre, pour cette jeunesse en herbe qui se cherche aujourd’hui des repères. Une crise identitaire que certains guettent en embuscade pour la dérouter vers des impasses gravissimes, que l’on ne pourra déjouer sans clarifier les valeurs sur lesquelles on entend faire société, celles d’une République laïque et de son idéal démocratique qui ne souffrent aucun compromis.

Tarik Yildiz : La société française est en proie à des tensions liées à une multitude de facteurs allant de la crise identitaire aux difficultés économiques en passant par le manque de respect des lois. Même s’ils ne les expliquent pas totalement, l’ensemble de ces éléments peut favoriser les préjugés et les discriminations.

Au-delà de ce contexte, la société a connu de nombreuses évolutions depuis la fin des années 1960 qui ont sensiblement modifié le rapport aux différents groupes de la société. Certaines évolutions ont été positives, d’autres ont poussé à une essentialisation du débat public, un renvoi permanent, conscient ou inconscient aux origines ethniques des individus. Nous sommes très loin d’un simple clivage gauche droite.

Il existe, sur internet, un activisme de certains mouvements racistes de tout bords, ce qui ne doit pas pousser les responsables politiques à défendre aveuglement une personne pour ses origines ou ce qu’elle est censée représenter.

Les minorités issues de l’immigration peuvent en effet subir de la discrimination : lutter contre passe non seulement par des sanctions fortes contre l’auteur de ces actes mais aussi par l’affirmation d’un Etat qui regarde ses citoyens de la même manière sans se soucier de ses origines ethniques, réelles ou supposées. S’il est évident qu’un enfant d’immigré n’est pas, par définition, un problème pour la société française, il est tout aussi évident qu’il n’est pas forcément une victime. Ses origines ne déterminent pas sa qualité, ni dans un sens, ni dans l’autre."

LIre "Derrière la crise de nerfs nationale autour de Karim Benzema, cet enfer français pavé de "bonnes" intentions antiracistes obsessionnelles".


Lire aussi L. Bouvet : "Affaire Deschamps-Benzema : la dérive identitaire des « antiracistes »" (lefigaro.fr/vox , 1er juin 16), M. Boutih : « Les propos de Jamel Debbouze, c’est du poison » (Le Parisien, 1er juin 16), Rapport annuel sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie (CNCDH, 2 mai 16), S. Beaud, G. Noiriel : "Race, classe, football : ne pas hurler avec la meute" (Libération, 6 mai 11), S. Beaud : « Un endroit où il n’y a pas de discrimination raciale » (Le Monde, 2 mai 11), “Le foot français nie vouloir imposer des quotas” (Le Monde, 2 mai 11), "La dérive identitaire de Houria Bouteldja" (Libération, 25 mai 16), "Verdun 2016 : la victoire des identitaires ?" (I. Kersimon, lefigaro.fr/vox , 16 mai 16), la note de lecture H. Bouteldja : Le complexe de persécution, "L’inquiétante racialisation du discours de gauche" (F. Noudelmann, Le Monde, 12 mai 16), J. Julliard : « Aux sources de l’islamo-gauchisme » (Le Figaro, 2 mai 16), "Le Camp d’été décolonial ou les pseudos antiracistes dévoilés" (T. Andriamanana, medium.com , causeur.fr , 5 mai 16), La républicophobie, une maladie qui gagne les égoïstes et les sots, "Interdit aux Blancs" (J. Dion, Marianne, 22 av. 16), "« La non-mixité racisée » : un racisme qui ne dit pas son nom" (A. Jakubowicz, 14 av. 16), "Employer la cause de l’antiracisme contre elle-même" : Gilles Clavreul, Tariq Ramadan, les "Indigènes" (lefigaro.fr/vox , 17 déc. 15), "Les idiots utiles de l’islamisme radical" (T. Gadault, hexagones.fr , 1er déc. 15), "L’antiracisme investi par le communautarisme" (Respublica, 28 av. 15), "La mouvance antiraciste malade du confusionnisme" (J. Dion, marianne.net , 20 mars 15) (note du CLR).


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