Revue de presse

"Châteaux "hantés", youtubeurs et "chasse aux fantômes" : le spiritisme, un business florissant" (lexpress.fr , 30 déc. 23)

15 janvier 2024

[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]

"Enquête. De plus en plus de Français croyant aux fantômes et aux esprits, de nombreux prestataires proposent nuits d’hôtels, produits dérivés et stages spécialisés sur cette thématique.
Céline Delbecque

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Il y a d’abord eu le chanteur Marilyn Manson, à l’univers teinté de symboliques mystiques, que Virginie s’est mise à écouter dès la classe de cinquième. Puis la jeune femme est tombée sous le charme des séries américaines Charmed et Buffy contre les vampires, avant que les feuilletons pour adolescents ne laissent place à un intérêt grandissant pour les tirages de carte, les médiums ou autres oracles. Mais c’est pendant le Covid et les longues heures de confinement qu’il a soudainement fallu combler que cette Francilienne de 39 ans s’est réellement plongée dans la découverte du spiritisme, cette doctrine fondée sur la croyance en l’existence des esprits des défunts, dont l’objet premier est de communiquer avec ces derniers.

Sur YouTube, la trentenaire découvre alors des centaines d’heures de vidéos, filmées par des amateurs ou des influenceurs, qui se revendiquent parfois comme des professionnels de la pratique. En visite - souvent nocturne - dans des lieux dits hantés, en pleine séance de spiritisme autour d’un guéridon, ou lors d’"enquêtes" chez des particuliers, à grand renfort de matériel "spécialisé" et de caméras infrarouges, ils tentent d’enregistrer des événements surnaturels ou paranormaux. A la sortie du confinement, Virginie décide de tenter elle-même l’expérience, et s’inscrit dans une association qui propose des ateliers de "chasse aux fantômes" un peu partout en France. Pour une somme s’élevant de 80 à 100 euros la nuit, auxquels il faut ajouter les frais de transport, elle rejoint d’autres adeptes et s’adonne à des séances de spiritisme durant les week-ends.

"J’y ai rencontré des gens de tous les âges et de toutes les classes sociales : il y avait même la greffière d’un procureur, qui retournait au tribunal le lundi matin !" raconte-t-elle en riant, évoquant une pratique "bien moins taboue qu’auparavant" et "largement normalisée par les réseaux sociaux". Une étude de l’Ifop sur les croyances irrationnelles et les superstitions, publiée en mars 2023, lui donne raison : près d’un quart des Français interrogés (24 %) y admettent "croire en l’existence des fantômes" - contre 5 % en 1982, et 13 % en 2000. Pas moins de 21 % des sondés disent également croire aux démons, ainsi qu’aux tables tournantes et au spiritisme - contre 15 % il y a vingt ans. Pour les autoproclamés médiums, chasseurs de fantôme, youtubeurs en recherche de sensation fortes ou simples propriétaires de vieilles bâtisses, le terrain de jeu est immense. Et le business florissant.

"Nous sommes complets toute la saison"

Débarqué en France vers le milieu du XIXe siècle et théorisé par le philosophe Allan Kardec, le spiritisme s’est majoritairement diffusé dans la classe ouvrière et au sein de l’aristocratie française. "Les uns tentaient d’échapper à leur condition sociale le temps d’une nuit, tandis que pour les autres c’était une occasion de briller en société", rappelle Philippe Charlier, médecin légiste et anthropologue, auteur d’Autopsie des fantômes. Une histoire du surnaturel (Tallandier, 2021). Tombée en désuétude au fil des décennies, souffrant d’une mauvaise presse liée à ses multiples escroqueries, la pratique tombe peu à peu dans l’oubli. Mais, à la faveur de la pandémie de Covid, elle retrouve l’intérêt des Français. "Le spiritisme est une croyance très vieille, qui a été régulièrement réanimée à la faveur de guerres ou d’épidémies, par exemple. Une fois encore, les deuils violents et massifs liés au Covid ont fait resurgir cette envie de communiquer avec les morts", analyse le chercheur. "Pour croire à l’incroyable, il faut du temps. Et c’est ce que les Français ont eu durant le confinement. D’autant que le spiritisme est la seule pratique à leur faire croire qu’il est possible d’interagir avec les défunts", complète Romy Sauvayre, sociologue spécialiste des croyances à l’université Clermont-Auvergne.

Certains professionnels ont bien senti la nouvelle popularité du spiritisme. Directrice et propriétaire du château de Fougeret depuis 2009, Véronique Geffroy a pu observer un engouement exponentiel pour ce type de croyances. Elle-même propose, chaque week-end depuis une dizaine d’années, des séances de spiritisme aux touristes venus séjourner dans son château, réputé comme étant "le plus hanté de France". "Nous sommes complets durant toute la saison, de juin à octobre", assure-t-elle. La propriétaire n’hésite d’ailleurs pas à jouer de l’image mystique du lieu : sur le site du domaine, sa demeure est définie comme "rattachée à une zone d’ombre que l’on pourrait qualifier de paranormale". L’expérience est même "fortement déconseillée" aux femmes enceintes et aux personnes cardiaques, et interdite aux mineurs non accompagnés. L’expérience complète au château, tarifée 120 euros la nuit, accompagnée d’un dîner et un d’un petit déjeuner, propose des ateliers "sur les vies antérieures, les chemins de vie, du spiritisme, des déambulations dans le château de nuit avec un médium et de l’hypnose". Vaste programme, dont la rentabilité servirait surtout, selon Véronique Geffroy, "à rénover le château".

La thématique cartonne : Virginie décrit ainsi le château de Fougeret comme un "incontournable" des adeptes du spiritisme. Sur YouTube, des dizaines de vidéos d’influenceurs ont également été filmées sur place. Parmi elles, une "enquête" de plus de deux heures tournée par la youtubeuse aux plus de 3,6 millions d’abonnés EnjoyPhoenix, vue par plus de 2,1 millions de personnes. Même succès pour une vidéo tournée en 2021 par la youtubeuse Silent Jill (617 000 abonnés), spécialisée dans les thématiques du paranormal, visionnée par près de 850 000 internautes. Au fil des chaînes YouTube, d’autres lieux semblent rassembler les inconditionnels du spiritisme, comme le château de Veauce, dans l’Allier - qui abriterait le fantôme d’une servante décédée dans son donjon -, ou celui de Puymartin, en Dordogne - qui serait devenu l’éternelle demeure d’une "Dame Blanche". Sa copropriétaire, Marie-Sophie Rouchon, a ainsi vu défiler entre ses murs de nombreux médiums depuis une dizaine d’années - assurant tous "ressentir des choses". Mais, depuis deux ans, un autre public, souvent plus jeune, est venu grossir leurs rangs. Attiré par les vidéos de youtubeurs comme Le Grand JD (4 000 abonnés) ou Jordan Perrigaud (398 000 abonnés), il représenterait désormais "environ la moitié des visiteurs". Hors visite et de manière "occasionnelle", la directrice indique par ailleurs accueillir des "enquêteurs passionnés de paranormal et de spiritisme", pour une privatisation facturée de 1 000 à 1 500 euros la soirée.

Ouija, livres spécialisés et détecteurs de radiations électromagnétiques

De l’autre côté de la caméra, Jérôme, fondateur de la chaîne Spirit Xperienz (37 000 abonnés sur YouTube), témoigne d’une multiplication de ses "confrères" vidéastes. "Il y a une demande impressionnante, et l’offre suit automatiquement. Mais beaucoup sont là uniquement pour l’argent, créent de faux phénomènes pour faire des vues… Et, surtout, tout le monde ne peut pas en vivre", prévient-il. Lui-même ne s’est lancé qu’il y a deux mois à son compte, et indique "ne toucher que quelques centaines d’euros" pour chaque partenariat avec les marques exposées dans ses vidéos. "On a également des dons de certains followers, et des commissions sur les ventes de produits sur lesquels on communique, à hauteur de 10 % au maximum par vente", admet-il. Car, pour chasser les fantômes, les spécialistes doivent s’équiper : sur certains sites, il est ainsi possible de trouver des détecteurs de radiations électromagnétiques - censés détecter la présence d’esprits - pour plus de 300 euros. Mais également des ouija (grandes planches en bois censées aider à la communication avec les esprits), pour plus de 150 euros, des torches et projecteurs infrarouges pour 70 euros, des pendules, des pentacles, des bâtons d’encens, des livres spécialisés…

"La demande a explosé", confie William, fondateur d’une boutique de décoration en ligne, qui vend notamment des ouija personnalisés et des "pentacles de protection". Ses ventes annuelles de planches sont passées d’une cinquantaine au début de son activité, il y a cinq ans, à "entre 200 et 250", pour un tarif allant de 38 à 120 euros pièce. "De plus en plus, des jeunes me demandent de leur en créer de plus petites, qui peuvent rentrer dans un sac, pour aller faire des séances de spiritisme dans des cimetières ou des lieux abandonnés", confie-t-il. Au point que les articles liés au spiritisme portent le chiffre d’affaires de ce décorateur, qui a ralenti la cadence sur les articles "plus classiques". Jérôme observe le même engouement autour de ses produits dérivés : lors du premier Salon de l’esprit et du paranormal organisé par ses soins en novembre dernier - qui aurait réuni plus de 600 visiteurs en un week-end -, il a pu vendre "une vingtaine de pendules en deux jours". La vente des ouija, proposés sur son site de 35 à 85 euros, aurait également "largement augmenté" à partir du moment où ces dernières ont été mises en scène dans ses vidéos.

"Les gens ont envie d’y croire"

L’intérêt pour le spiritisme se développe également en dehors des écrans. Occasionnellement, Jérôme indique ainsi laisser la caméra de côté pour se rendre directement chez des particuliers qui l’appellent à la rescousse lorsqu’ils "sentent une présence dans leur appartement". "On le fait bénévolement, contrairement à d’autres", assure-t-il. Certains "passeurs d’âmes", censés être en capacité de "purifier les lieux hantés", ne sont pas si généreux : pour des tarifs allant de 70 à plus de 200 euros, des dizaines d’entre eux vendent leur service - à domicile ou à distance - sur Internet. En janvier dernier, la youtubeuse EnjoyPhoenix a d’ailleurs été vivement critiquée pour avoir fait dans une story Instagram la promotion de l’un d’entre eux, venu "purifier" sa nouvelle maison. "Dans 95 % des cas que nous traitons à domicile, ce sont des phénomènes naturels que l’on peut expliquer assez rapidement. Une mauvaise isolation, de la moisissure, des hallucinations… Il y a beaucoup de social : des gens qui se sentent seuls, qui ont envie d’y croire", raconte Jérôme.

Pour se convaincre, certains vont même jusqu’à participer à des "stages de spiritisme", là encore proposés au tout-venant sur Internet pour de quelques dizaines à plusieurs centaines d’euros. Via ses réseaux sociaux, Kevin, un trentenaire se définissant comme médium, organise ainsi des ateliers groupés une fois par mois - "50 euros par personne, dans une limite de dix personnes", précise-t-il au téléphone. "Beaucoup souhaitent savoir si leurs défunts sont en paix, avoir des réponses à leurs questions. Certains culpabilisent d’avoir refait leur vie, par exemple", explique-t-il. Qu’importent les éventuelles conséquences psychologiques pour les clients du jeune homme, âgés d’une vingtaine à une soixantaine d’années : ces ateliers "sont de plus en plus demandés", et celui qu’il organise ce week-end est déjà complet. Même bilan du côté de Noura, qui propose de son côté des stages "de divination et de spiritisme" facturés 150 euros pour trois heures, ainsi que tout un arsenal de bougies, d’encens ou de livres spécialisés sur son site Internet. "De plus en plus de jeunes s’y intéressent, demandent des renseignements, achètent des produits… Ça peut aussi se faire en famille ou entre amis", indique cette coiffeuse, indiquant diriger cinq ou six stages par mois.

"Le danger est toujours le même : pratiquées à l’excès, ces croyances auront des conséquences néfastes sur certains publics", commente Romy Sauvayre. "A partir du moment où une personne pense réellement communiquer avec l’au-delà, il peut y avoir de l’extorsion de fonds, un isolement social ou professionnel, de la détresse émotionnelle", explique-t-elle. D’autant que selon Philippe Baudouin, maître de conférences en sciences de l’information à l’IUT de Cachan et auteur d’Apparitions. Les archives de la France hantée (Hoëbeke, 2021), le spiritisme 2.0 est devenu une "sorte de patchwork de croyances", savant mélange de pseudosciences et de pensée New Age, allant du chamanisme à la clairvoyance, en passant par la médiumnité. "A une époque très consumériste et matérialiste, il existe une soif de mise en contact avec une forme de spiritualité. Les adeptes peuvent trouver un contentement dans ces pratiques en ligne, qui promettent efficacité, rapidité et résultat. Mais cela développe évidemment tout un business, qui peut s’avérer néfaste pour les publics les plus fragiles", analyse-t-il. Sur Instagram, le mot-clé #medium regroupe désormais plus de 3 millions de posts, et celui de #spiritisme plus de 17 000 publications."


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