Revue de presse

"Cette France abandonnée aux islamistes" (Le Figaro Magazine, 13 jan. 17)

16 janvier 2017

Georges Bensoussan (dir.), Une France soumise. Les voix du refus, préface d’Elisabeth Badinter, Albin Michel, 544 p., 24,90 e.

"En 2002, Georges Bensoussan et plusieurs de ses collègues publiaient "Les Territoires perdus de la République". "Une France soumise" qui paraît quinze ans après, montre que tout s’est considérablement aggravé. "Le Figaro Magazine" publie en exclusivité quelques extraits de ce livre événement.

C’est un pays qui change de visage. Ici, un essaim de robes noires se forme dans le paysage bariolé d’une cour de récréation. Là, les commerces traditionnels disparaissent un à un au profit des boucheries halal et des magasins ethniques. Ailleurs, les juifs et les Blancs, interdits de séjour, font leurs valises. Ce pays n’est pas l’Algérie de Boualem Sansal dans Gouverner au nom d’Allah. C’est le pays de Voltaire en passe de devenir la France de Houellebecq. Une France soumise. Les voix du refus (Albin Michel), dirigé par Georges Bensoussan avec l’aide de Charlotte Bonnet, Barbara Lefebvre, Laurence Marchand-Taillade et Caroline Valentin, en dresse un tableau saisissant. Un magistral ouvrage d’histoire immédiate qui regroupe les témoignages de plus de 70 acteurs de terrain (enseignants, médecins, infirmières, policiers, maires, hauts fonctionnaires, etc.). Une réalité plus effrayante que la fiction imaginée dans Soumission. En France, la charia s’est invitée au coin de la rue. Les islamistes progressent, non par le sommet, mais par le bas. Ils ne visent pas la conquête du pouvoir institutionnel mais la conquête de la société. Leur stratégie est celle de la contamination lente et oblique. Ils grignotent une cité, un quartier (bientôt une ville ?) et se taillent des enclaves à l’intérieur du territoire où ils imposent leurs marqueurs politico-religieux pour mieux faire régner leurs propres lois et leur vision du monde. Le phénomène n’est plus circonscrit à quelques quartiers, l’islamisme s’est propagé dans toute la France au point que, pour les auteurs, le pronostic vital de notre vieux pays est engagé. Une contre-société salafisée, qui hait ce que nous sommes, a grandi en notre sein. Elle menace désormais de faire exploser notre cohésion nationale, de bouleverser nos modes de vie et d’effacer notre héritage culturel.

Le pire est que cette situation, fruit d’un long processus de décomposition, aurait pu être évitée.

En 2002, Georges Bensoussan, déjà, sonne le tocsin. Il publie un recueil de témoignages d’enseignants de banlieue, Les Territoires perdus de la République (Fayard). Le livre fait écho à des phénomènes disparates mais déjà inquiétants : les « Vive Ben Laden ! » qui ont fusé dans certaines cités après le 11 septembre 2001, les premiers niqabs qui concurrencent les sweats à capuches, La Marseillaise sifflée au Stade de France, le drapeau français piétiné et la pelouse envahie devant le regard impuissant du Premier ministre Lionel Jospin.

« Un livre qui faisait exploser le mur du déni de la réalité française, se souvient aujourd’hui Alain Finkielkraut qui fut, à l’époque, l’un des rares intellectuels de haut rang à défendre le travail de Bensoussan. A un moment où on disait “il n’y a pas de problème de l’immigration en France, il n’y a qu’un problème de racisme”, ce livre faisait apparaître le sexisme, l’antisémitisme mais aussi la francophobie qui régnait dans les quartiers dits sensibles. C’est un livre qui arrachait la sociologie aux sociologues patentés. En cela, il a été absolument salutaire. »

Avec les années, le titre est entré dans le langage commun, mais l’ouvrage a d’abord été accueilli par un long silence médiatique suivi par une intense campagne de dénigrement. « Nous nous sommes vite heurtés à ce refus d’entendre qui plombe la société française, se souvient Georges Bensoussan, directeur de l’ouvrage. La stigmatisation, venue d’une partie de la gauche, nous priva de parole publique et nous valut d’être qualifiés de “racistes” et d’“islamophobes”. Ce terrorisme intellectuel nous a fait perdre vingt ans, car les premiers signes du malaise dataient du début des années 1990. » Et de rappeler que Mohammed Merah et Mehdi Nemmouche étaient des adolescents scolarisés au collège à l’époque de la rédaction de Territoires perdus de la République. En 2004, le rapport Obin sur les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires fait le même diagnostic que le livre de Bensoussan. Commandé par le ministère de l’Education nationale de Luc Ferry, il est cependant enterré par son successeur rue de Grenelle, un certain François Fillon. Après la première affaire des foulards de Creil en 1989, qui marque l’entrée en scène de l’islam politique, l’Etat mettra quinze ans à réagir avec la loi de 2004 interdisant le voile à l’école. Il faudra également de longues années pour que les élites médiatiques et politiques commencent à ouvrir les yeux sur les territoires perdus de la République.

En 2005, les « observateurs » qualifient les émeutes de « révoltes sociales » et persistent dans une lecture socioéconomique du phénomène. Des millions d’euros sont engloutis dans les plans de rénovation urbaine tandis que les enjeux culturels et religieux que soulèvent ces événements sont éludés. Pourtant, comme le souligne Gilles Kepel dans Banlieue de la République (Gallimard), c’est une grenade lacrymogène tirée par la police près d’une mosquée alors que le ramadan battait son plein qui est la cause de la propagation des émeutes dans toute la France (elles avaient été déclenchées par la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré dans un transformateur à Clichy-sous-Bois). L’incident, grossi et rapporté comme « le gazage de la mosquée Bilal », est alors interprété par une partie de la jeunesse de banlieue comme une déclaration de guerre à l’islam. Il ravive le ressentiment entretenu par des années d’antiracisme et d’idéologie de la repentance. La banlieue rouge est devenue verte. Une génération Dieudonné a grandi dans la haine de l’Occident. Déracinée, déboussolée, désintégrée, elle a fait sécession et se cherche une identité de substitution dans l’islam radical.

En 2012, Mohammed Merah fait basculer la France dans l’horreur terroriste. Les soldats abattus, les trois enfants froidement assassinés dans une école juive de Toulouse ne réveillent pas les consciences endormies. Les médias, pour la plupart, passent sous silence les graffitis à la gloire du meurtrier qu’on peut lire sur certains murs de province, de même que les incidents qui émaillent la minute de silence demandée par le ministère de l’Education nationale. Ce n’est qu’après la vague d’attentats des années 2015-2016, les tueries de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher puis le carnage du vendredi 13 novembre, l’attentat de Nice et l’égorgement du père Hamel à Saint-Etienne-du-Rouvray que le réel s’impose tragiquement. « Le salafisme est l’arrière-plan culturel du djihadisme », comme le dit Gilles Kepel.

A lire l’essai dirigé par Georges Bensoussan, les territoires perdus de la République sont en passe d’être gagnés par les islamistes. « Ce qui n’était que “vaguelettes” il y a vingt-cinq ans s’est transformé en lames de fond », résume Elisabeth Badinter, qui a préfacé l’ouvrage. Si Les Territoires perdus de la République était un cri d’alarme, Une France soumise est un cri de désespoir. « On sort de ce livre découragé et même accablé », reconnaît Alain Finkielkraut. Impossible de ne pas songer à L’Etrange Défaite, de Marc Bloch. Barbarba Lefebvre, qui a codirigé le livre avec Georges Bensoussan, l’affirme : « Un monde est peut-être en train de se terminer, celui d’une France laïque, républicaine et libre, et il y a une incertitude angoissante et, pour certains, désespérante quant au monde qui est en train de naître », analyse-t-elle. « L’espérance, c’est le désespoir surmonté », disait Bernanos et ce livre peut être lu comme un manuel de résistance. « Notre sous-titre, Les Voix du refus, dit aussi ce qui nous a frappés chez nombre d’interlocuteurs : la volonté de combattre en dépit de ce que beaucoup ressentent comme le “terrorisme intellectuel” venu d’une coterie parisienne restreinte et socialement privilégiée, analyse Bensoussan. Chez plusieurs interlocuteurs, on sent émerger l’esprit d’une résistance clandestine, comme réprouvée et qui se sait telle. » La force d’Une France soumise, au-delà de son implacable constat, est de faire entendre la voix des sans-voix. Ceux qu’on n’entend jamais, abandonnés par une hiérarchie professionnelle qui ne veut pas de vagues, lâchés par des politiques clientélistes prêts à tous les accommodements déraisonnables pour gagner une élection, accusés d’être des menteurs ou des salauds par des commentateurs hors-sol. Comme Héloïse et Marcel, ces infirmiers en région parisienne qui, dans un hôpital gangrené par le communautarisme, luttent au quotidien pour soigner tous les patients sans distinction d’origine et de religion. « Rester travailler à l’hôpital est pour nous un acte de résistance. Nous ne savons pas encore combien de temps nous tiendrons car l’un comme l’autre nous habitons aussi dans des quartiers où la religiosité ostentatoire progresse à grande vitesse. Dans les deux situations, professionnelle et personnelle, nous ne voulons pas céder notre place, parce que rien ne justifie que nous désertions. »

« La France m’a accueillie, m’a aidée à donner un avenir à mes enfants », poursuit Héloïse avant de conclure par ce qui devrait être le slogan de tous nos politiques : « Je ne me résigne pas à voir cela disparaître. »

Alexandre Devecchio"

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