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1993 : Le suicide de Pierre Bérégovoy "annonçait préventivement la déroute d’une gauche déjà vacillante" (Marianne toujours ! de Patrick Kessel - extrait)

par Patrick Kessel, cofondateur et président d’honneur du Comité Laïcité République, ancien Grand Maître du Grand Orient de France. 7 novembre 2022

Patrick Kessel, Marianne toujours ! 50 ans d’engagement laïque et républicain, préface de Gérard Delfau, éd. L’Harmattan, 8 déc. 2021, 34 e.

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Les années 90, riche en péripéties qui se révèleront lourdes de conséquences marquent de façon préméditée la fin d’un siècle agonisant.

Édith Cresson est nommée à Matignon en 1991, première, et à ce jour, unique femme cheffe du gouvernement, elle sera l’objet de quolibets et d’un manque de respect qu’on aurait épargné à n’importe quel homme. Avec ses airs quelque peu bourgeois, Édith est une femme de caractère, simple et courageuse. Ministre à l’Agriculture dans le premier gouvernement Mauroy en 1981, ce que la FNSEA, le principal et presque unique syndicat agricole, sous la présidence de François Guillaume, un homme particulièrement raide qui a succédé à Michel Debatisse, un humaniste chrétien, considère comme un affront, elle résiste.

"Une femme à l’agriculture ! C’est bien la preuve que les socialistes méprisent les agriculteurs", lit-on dans les gazettes agricoles. La menace de jacqueries permanentes ne l’effraie pas. Quelque temps après sa prise de fonction, à l’occasion d’un déplacement en province à la rencontre des exploitants, elle est prise à partie par un commando velléitaire qui la menace physiquement. Ils ne cherchent pas à faire peur mais bien à faire physiquement mal. Avec quelques journalistes présents, nous aidons à son exfiltration alors que les coups pleuvent. 

Édith, amie de longue date, ne baisse pas les bras. Elle sera encore ministre du commerce extérieur et du tourisme, du redéploiement industriel et du commerce extérieur, des affaires européennes puis commissaire européenne à la Recherche, aux sciences et à la technologie. Mitterrand, fidèle à ses amis, n’oubliera jamais le rôle qui fut le sien en organisant le soutien des chiraquiens à son élection en 1981.

1990 est marqué par l’invasion du Koweït et le début d’une guerre du Golfe dont l’onde de choc ne cessera de s’étendre. Autre ébranlement qu’on imaginait impossible, l’effondrement de l’Union soviétique va profondément modifier la donne européenne. La franc-maçonnerie réinstalle des loges dans pratiquement tous les pays de l’ancien glacis dont elle a été chassée et où son histoire se mêlait à celle de la République.

Mais c’est au sein de la gauche que la bascule se révèle la plus destructrice. Quelque chose s’est effondré dans sa culture, dans la motivation de nombreux acteurs pour qui la politique se révèle une machine à conquérir le pouvoir et à y demeurer.

Jeune, je pensais naïvement que ces batailles d’ego, ces turpitudes pour l’argent et quelques privilèges, ces luttes à mort pour les strapontins du pouvoir, ne faisaient essentiellement sens qu’à droite ! La gauche avait pour elle la fidélité à un idéal qui obligeait les hommes à une certaine éthique. Candide et sot !

Tremblement de terre politique, le congrès de Rennes, cette même année, marque le début de la chronique de la mort annoncée du parti de Jean Jaurès, de Léon Blum et de François Mitterrand, et l’entrée de plain-pied dans la comédie du pouvoir.

Le rideau tombe sur ce théâtre des chimères le 1er mai 1993. Pierre Bérégovoy, mon camarade de la section socialiste de Clichy la Garenne, devenu mon ami, met fin à ses jours après avoir été "jeté aux chiens", selon l’expression de Mitterrand, pour une histoire de prêt qui en aucune manière ne méritait le déshonneur et la mort.

Homme brave et honnête, fier de ses origines populaires, le seul probablement de la Mitterrandie à être réellement issu du monde ouvrier, à en avoir partagé les valeurs et la culture, Pierre était demeuré un homme simple.

Ses adversaires en déduisirent, méprisants, qu’il était simplet ! Les mêmes qui avaient décrié Pierre Mendès France pour sa modestie qu’ils prenaient pour de l’ingénuité. Les deux Pierre s’étaient d’ailleurs connus dans les années 60 au PSU, Parti Socialiste unifié.

À l’issue de nos réunions de section, tout ministre qu’il était, il prenait toujours le temps d’écouter, d’échanger, de discuter avec les militants. La politique, telle qu’on la pratiquait dans le vieux monde ! J’ai besoin de votre retour, disait-il, comme si les grandes verrières de son bureau à Bercy ne servaient qu’à déformer la réalité.

En 1983, à la demande du président, il est candidat aux fonctions de maire à Clichy. C’est une ville symbolique pour la gauche qui a connu la lutte à mort au sein du Parti communiste entre Jacques Duclos et Jacques Doriot, les rivalités entre socialistes et communistes, les fusillades de 1937, et qui demeure un bastion de la gauche sociale et laïque. La section socialiste est riche en militants, active, ancrée à gauche.

Aussi les choses se passent-elles mal lorsque, changeant ses plans, François Mitterrand demande à Pierre Bérégovoy d’abandonner Clichy pour partir à l’assaut de Nevers. Pierre s’exécute mais la vieille garde des militants, autour de Pierre Lecam, très attachée au programme de la Résistance et à la laïcité, traîne les pieds dès lors que le candidat de substitution proposé par l’Élysée est Jacques Delors. Le futur commissaire européen qui participe régulièrement aux réunions est un homme sympathique bien que distant, subtil dans ses analyses, parfois trop pour des militants qui attendent davantage d’engagement. Issu de la famille chabaniste, gaulliste de gauche, il est surtout précédé d’une étiquette de catho de gauche. Et, depuis les Assises du socialisme de 1974, l’axe philosophique du PS s’est déplacé et cela inquiète les vieux briscards et les militants laïques. Une certaine conception libérale de l’Europe divise également les adhérents. Il faudra toute la force de conviction de Pierre Bérégovoy pour réduire l’opposition au parachutage de Delors.

Une poignée de jours avant le drame, dans son bureau à Bercy, nous devisions tous deux sur la réalpolitique et les idéaux de la gauche. L’homme pris dans la tourmente s’interrogeait sur ce que Léon Blum appelait le mur de l’argent et au-delà sur l’engagement politique qui avait donné sens à sa vie. L’ancien ouvrier devenu Premier Ministre, qui avait un temps entrepris de rejoindre le Grand Orient, s’était ouvert de ses doutes. La politique menée était-elle la bonne ? Ce jour-là, bien que nous soyons demeurés longtemps à converser, il n’avait pas prononcé un mot de ses soucis personnels. Cet échange confiant, amical semblait repousser plus loin les affres de sa solitude. La fragilité de l’homme semblait encore de nature à nourrir sa force. Il allait sortir de ce mauvais pas, pensais-je en le quittant.

Le suicide de Pierre sur une route de la Nièvre me bouleversa, avec le coupable sentiment de n’avoir pas pris la mesure du drame qui se préparait et rien pu empêcher. Une grande tristesse au cœur d’un chaos médiatique. Il vient toujours un moment, tout au bout du bruit, où c’est le silence qui parle. Et gagne, écrira Régis Debray. Au-delà de la mort d’un ami, le suicide de Pierre annonçait préventivement la déroute d’une gauche déjà vacillante, en grande partie pour avoir oublié que ce sont les hommes qui doivent porter la politique et non le contraire.

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