Revue de presse

"Une messe avec le gourou purificateur d’utérus" (Charlie Hebdo, 7 juin 23)

(Charlie Hebdo, 7 juin 23) 11 juin 2023

[Les éléments de la Revue de presse sont sélectionnés à titre informatif et ne reflètent pas nécessairement la position du Comité Laïcité République.]

"Un catholique résidant à Meaux, en Seine-et-Marne, organisait au départ des pèlerinages religieux, puis il a dialogué un jour « avec le démon », qui lui a expliqué toutes ses ruses. Voilà qu’il est devenu une sorte de gourou, rassemblant une communauté d’un millier de personnes via WhatsApp, prônant des croyances toutes plus délirantes les unes que les autres, même pas reconnues par l’Église. Parmi celles-ci, l’idée que tous nos problèmes seraient causés par les péchés de nos mères, et c’est pour cela que l’on doit purifier l’utérus par des messes. Il exploite la vulnérabilité de fidèles souvent très crédules et fragiles. Nous avons été alertés par des personnes dont des proches ont été abusés par sa mystification.

Laure Daussy

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« C’est un appelé  ! » C’est ainsi que certains de ses fidèles parlent de ce mystérieux Patrick lorsque nous assistons à l’une des messes qu’il organise dans l’église Notre-Dame-de-Lourdes, dans le 20e arrondissement de Paris, un samedi de mai. Il n’est pas présent ce jour-là, mais l’église est bondée. Elle a été louée par son association pour organiser une messe du Précieux Sang (une fête religieuse supprimée du calendrier liturgique en 1970, parfois encore célébrée).

À l’entrée, une dizaine de bouteilles d’huile d’olive Lidl nous intriguent. C’est de l’huile « exorcisée », nous explique le fidèle qui la vend, Serge, un des soutiens de l’association. On connaît les objets « bénits », mais « exorcisés »  ? Quand on lui demande la signification, il nous met entre les mains un livret de prières (5 euros  !) rassemblées par Patrick lui-même, dans lequel il explique que l’huile exorcisée « permet d’anéantir la puissance des démons » et qu’elle a « la propriété de débarrasser le corps de ce qui lui est néfaste ». Serge est conquis : « J’avais une tumeur à la main, j’ai mis de l’huile dessus, et quand les médecins ont effectué une nouvelle radio, en fait, ce n’était plus une tumeur mais un simple problème de calcification d’os. » Et comment s’utilise cette huile  ? « Vous pouvez masser une partie du corps malade, mais aussi l’utiliser en salade. » En salade  ! Grands dieux, ingérer de l’huile exorcisée  !? « Mais oui, ça protège le corps de l’intérieur  ! » Même à 10 euros la bouteille, toutes sont vendues à l’issue de la messe (dont une achetée par Charlie, car il fallait bien passer inaperçue…).

Cette vente d’huile, c’est déjà une première entorse à la doctrine de l’Église catholique : pour elle, le commerce d’objets bénits ou exorcisés est condamné, et ce depuis plusieurs siècles. « À partir du moment où l’on vend un objet bénit ou exorcisé, la bénédiction tombe », nous explique même une bonne soeur, contactée pour l’occasion.

Une grande partie des personnes de l’assemblée sont membres du groupe WhatsApp de Patrick, le bouche-à-oreille fonctionne très bien : l’une des fidèles a convaincu sa sœur de venir, une autre est arrivée par l’intermédiaire d’une amie. Beaucoup sont issues de communautés subsahariennes ou antillaises. Au départ, Patrick, un enseignant résidant à Meaux, a fondé, en 2010, une association appelée Les Pèlerins Notre-Dame du Mont Carmel, pour organiser des pèlerinages. Peu à peu, il s’est improvisé prophète, organisant des sessions où il propage sa bonne parole via Zoom. Il en est aujourd’hui à 1 400 membres, répartis dans sept groupes WhatsApp différents.

Nous avons pu entendre un extrait audio, dans lequel on perçoit que plusieurs « fidèles », en majorité des femmes, semblent être sous emprise. En tout cas, elles le considèrent comme leur guide spirituel et boivent ses paroles. Elles ­l’appellent « frère Patrick », alors qu’il n’est en rien un homme d’Église. Patrick y évoque un concept qu’il a inventé de toutes pièces : la « purification de la matrice ». Saviez-vous que tous les problèmes de votre vie sont causés par les péchés sexuels de votre mère  ? C’est la thèse du gourou. Et ses ouailles y croient, au point de lui demander dans un message audio : « Qu’en est-il des enfants adoptés, puisque la matrice n’est pas la mienne, est-ce qu’ils risquent aussi d’hériter des péchés de mes ancêtres  ? » Patrick a réponse à tout : « Puisque vous avez un droit sur ­l’enfant, vous pouvez demander réparation pour tout ce que l’autre maman a pu faire, ça va agir quand même. »

Pour en savoir plus, et entendre par nous-même le prophète, on le contacte en se faisant passer pour une personne intéressée par son association et par la purification de la ­matrice. Il nous précise : « On dit « matrice » car on ne peut pas dire sexe, ovaires, enfin, c’est tout ce qui permet de faire un enfant. » Lorsqu’on lui demande comment procéder, il nous explique qu’il faut envoyer à l’association un chèque de 35 euros, pour payer une série de neuf messes, pendant lesquelles on doit en parallèle réciter une neuvaine. Ce n’est pas une messe à laquelle on peut assister : celle-ci est délocalisée en Afrique, « pour que cela soit moins cher », comme le précise ­Patrick. L’association se charge de transférer le chèque à des prêtres situés en Afrique. En prenant une commission au passage  ?

D’où vient cette idée de réparation de matrice  ? Il ­assume en être à l’origine, au moyen d’une histoire aussi délirante que ses élucubrations. Lors d’un pèlerinage, une maman, dont les enfants étaient tombés dans la drogue, a demandé une prière spéciale lors d’une messe, même chose pour une femme qui avait mal au ventre, qui a offert une prière en réparation de ses péchés. Et tout s’est arrangé grâce à ces messes. « Depuis, on s’est dit qu’on allait le proposer. » Il espère même convaincre la hiérarchie de l’Église. « Beaucoup de choses ont commencé comme ça dans l’Église  ! » lance-t-il.

C’est aussi lors d’un pèlerinage qu’il a développé un autre de ses délires : la « liste de renonciation ». Douze pages de questionnaires – hilarants et flippants à la fois – à propos des péchés de nos ancêtres et de nos propres péchés, qu’il envoie à chaque nouvel arrivant de son groupe ­WhatsApp, et qui sont téléchargeables sur son site. Il nous en explique la philo­sophie : « Un peu comme un abonnement télé, si on ne résilie pas l’abonnement, on peut être relancé pour payer. » La renonciation, c’est la résiliation. Parmi la liste de ces « blessures auxquelles il faut renoncer », le fait qu’un proche ait fait une fausse couche, soit allé en hôpital psy, ou encore toute une liste de « péchés sexuels » dans lesquels il ­inclut l’homosexualité et la masturbation. S’ensuit une liste de plus de 50 questions tout aussi précises qu’incongrues : « Avez-vous déjà regardé de l’art abstrait sous l’effet d’un stimulus hallucinogène  ? » , « Avez-vous déjà fait analyser votre écriture  ? » ou encore « Avez-vous été impliqué dans le culte de Satan  ? » L’origine de cette liste de renonciation  ? Il dit s’être inspiré d’un prêtre d’origine rwandaise, qui a publié un livre sur le sujet. Il se l’est procuré sur Amazon et l’a traduit en français. Ça aussi, il espère « le faire remonter aux évêques » et inspirer la hiérarchie de l’Église.

On est prête à raccrocher, après une bonne heure de conversation, lorsqu’il nous parle d’une expérience. Intéressant de voir comment le gourou assoit son influence sur une pseudo-révélation… Il a un jour rendu visite à un prêtre exorciste italien, le père Bianco, et l’a accompagné lors d’une séance d’exorcisme dans sa sacristie. Le « démon », qui parlait en araméen, s’est alors soudain mis à parler… en français. Patrick a donc pu échanger avec le Malin. « Il m’a communiqué un certain nombre de choses, comment il fait pour attaquer les gens, ce qu’il faut faire ou ne pas faire. J’ai cinq heures d’enregistrement sur mon téléphone », nous raconte-t-il. Évidemment, il refuse de nous le faire écouter.

Que penser de ce personnage  ? Suffisamment perché pour être sûr d’être l’« élu »  ? Ou manipulateur cynique qui veut se créer une communauté à sa botte  ? Une chose est sûre, il risque d’exploiter des esprits vulnérables. « Cela semble bien être un gourou escroc », souligne Christine Pedotti, direc­trice de la publication de Témoignage chrétien et figure du catholicisme de gauche, lorsqu’on lui fait part des éléments en notre possession. « Il y a un tel effondrement du catholicisme dans son expression « normale » que cela a donné lieu à tout un tas de phénomènes sectaires », déplore-t-elle. Pour prospérer, Patrick s’appuie d’ailleurs sur certains prêtres qui le soutiennent et viennent servir ses messes ou exorciser son huile.

L’association entretient ainsi des liens étroits avec les chrétiens du Liban, plusieurs de ses offices se déroulent dans l’église maronite d’Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine). L’asso est aussi liée l’Association française Luisa-­Piccarreta (AFLP) – du nom d’une mystique italienne –, créée en 2018 et agréée par Luc Ravel, archevêque de Strasbourg, qui vient de démis­sionner (voir Charlie no 1608) . La messe à laquelle nous avons assisté était d’ailleurs servie par le père Gabriel-Marie Tchonang, président de l’AFLP, venu exprès du diocèse de Strasbourg. Le gourou loue aussi régulièrement plusieurs églises dans Paris, en y faisant venir des prêtres extérieurs : Saint-Denys de la Chapelle, Saint-Roch, Notre-Dame-de-Lourdes. Ces églises l’auraient accueilli « en toute bonne foi », sans connaître le fond des propositions de ­l’association.

Nous avons contacté le diocèse de Paris pour avoir sa réaction. Eh bien, c’est historique, une fois n’est pas coutume, le diocèse a remercié Charlie ! « Merci de nous avoir signalé cette association, dont nous ne connaissions ni l’existence ni les pratiques, nous répond-on. Au vu des différents documents présents sur le site de cette association, nous avons saisi les services diocésains compétents et demandé aux paroisses qui ont accueilli des rencontres de ne plus le faire, et de nous faire remonter tout témoignage de pratiques douteuses. Nous allons aussi alerter l’ensemble des paroisses de Paris afin qu’elles refusent toute demande de la part de cette association. » Reste à savoir si une partie de l’Église ne fermerait pas les yeux si elle n’était pas interpellée, ce type de gourou permettant, au fond, de ramener quelques ouailles avides de superstitions dans une Église qui en perd beaucoup."


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