Rebond

La déconstruction à l’oeuvre (X.-L. Salvador, 11 jan. 22)

Xavier-Laurent Salvador, de l’Observatoire du décolonialisme et des idéologies identitaires. 11 janvier 2022

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Le colloque que nous avons organisé en Sorbonne en ce début d’année 2022 (« nous », à savoir : l’Observatoire du Décolonialisme et des idéologies identitaires, le Collège de Philosophie et le CLR) marque un tournant dans la prise de conscience institutionnelle de la pénétration des idées de la déconstruction dans l’enseignement supérieur. Toutes les disciplines sont concernées, et la barrière que l’on croyait étanche entre la sociologie et les autres disciplines n’existe en réalité plus puisqu’il est acquis désormais que la grille de lecture des théories du genre et de la race sert de prisme à de nombreux travaux, à de nombreuses études et légitime de nouveaux pans de la Recherche regroupés en studies.

L’ambition de ces travaux n’est pourtant pas d’attaquer ni de dénoncer des individus ou des écoles. Pour que la déconstruction ne soit pas un nihilisme, il faut qu’elle se soumette elle-même à l’épreuve de la déconstruction. Et c’est tout l’enjeu de ces journées de parvenir à ouvrir des pistes pour la reconstruction des disciplines : non pas contre des gens mais pour penser la culture ; pour penser la langue ; pour penser les idées.

En face, toujours le même discours : le wokisme n’existe pas et personne ne sait ce que c’est ; mais c’est une avancée et un progrès et de toute façon, c’est très utile. Quel paradoxe ! Pourtant jamais un colloque n’aura suscité autant de curiosité (mille trois cents inscrits pour participer), n’aura mobilisé autant de monde (près de soixante-dix chercheurs pendant deux jours) et n’aura provoqué avant même qu’il n’ait lieu les foudres agressives et vulgaires de ses opposants : un communiqué des syndicats étudiants, professionnels et même de l’association des doctorants en Sorbonne puis la réponse proprement déconcertante d’une Présidente d’Université offrant par avance la protection fonctionnelle à la foule des collègues supposément dénoncés par le groupe d’extrémistes en costume que nous étions censés incarner. Il est vrai qu’inviter des gens à s’exprimer posément dans un amphi, sous le parrainage du HCERES et du Ministère de l’Éducation Nationale : c’est Orange Mécanique résumée en une ligne.

Mais sans doute avaient-ils raison : oui il va falloir jouer de l’article 40 pour les collègues cités pendant ces journées : Heidegger, Derrida, Sartre, Genette, Foucault… qui auraient ri de cette idée. Car tout cela est une farce - « Rabelais, que nul ne comprit ; Il berce Adam pour qu’il s’endorme, Et son éclat de rire énorme. Est un des gouffres de l’esprit ! ».

Êtes-vous d’ailleurs seulement sûrs que ces penseurs et ces philosophes, ces grands hommes sans doute, seraient du côté de ces gens-là ? Du côté de ceux qui ne comprennent rien à la symbolique des statues qu’ils prétendent déboulonner (écouter à ce propos l’excellent topo sur la statue de Champollion par A. Gady) ? Qui ne comprennent rien à l’histoire des tapisseries qu’ils prétendent décrocher (écoutez à ce sujet la conférence de Jérôme Delaplanche) ? Qui n’entendent rien à la musique non-verbale de Beethoven (écoutez à ce propos la conférence de Bruno Moysan) ; qui ne savent pas lire un poème de Ronsard sans y plaquer la bassesse de leur triste interprétation a priori (écoutez à ce propos ce que vous dit Hubert Heckmann) ; qui ne connaissent pas la loi et ne comprennent pas la différence qu’il y a entre être libres et être esclaves (écoutez donc les propos des juristes du colloque, Anne-Marie Le Pourrhiet et Rémi Pellet) ? Qui ne savent pas ce que c’est que l’histoire (écoutez donc ce que vous disent Éric Anceau, Pierre Vermeren), qui se trompent quand ils parlent philosophie (écoutez donc Pierre Manent, Pierre-Henri Tavoillot), qui ne comprennent rien auX scienceS PolitiqueS (écoutez donc Pascal Perrineau et Pierre-André Taguieff) [1], ni les arts, ni les lettres, ni la culture antique, ni la moderne ? Êtes-vous si sûre que la sagesse et la raison soient du côté de ces syndicats qui vous intiment de vous positionner par rapport à des propos qui n’ont pas encore été tenus ? N’y a-t-il pas quelques signes éclairants qui pourraient faire surgir des brumes l’idée que la force, la sagesse et la raison étaient, exceptionnellement peut-être, en Sorbonne les 7 et 8 janvier à la tribune de l’amphithéâtre Louis Liard ?

Pour organiser ces journées, nous nous sommes réfugiés là où l’on nous a accueillis. Nous avons mobilisé nos trois associations pour ne pas faire intervenir nos Universités, nos Laboratoires ni nos équipes. Ce n’est pas l’Institution qui nous a accueillis, mais sa cousine : la Chancellerie de Paris. Pourquoi ? Parce que nous n’étions pas bienvenus chez nous. A-t-on seulement lu ce qu’ils ont écrit ?

Qui établit les listes de ceux qui sont infréquentables ? Qui désigne Nathalie Heinich ou Pierre-André Taguieff à la vindicte publique ? Qui pratique le « name and shame » pour reprendre l’expression lamentable ?

On nous a abandonné, tant mieux : c’est une insigne décoration qui consacre la légitimité de notre lutte. Comme l’a parfaitement rappelé Monsieur le Ministre Jean-Michel Blanquer, « le monde nous regarde » ; et à vrai dire : « le monde vous regarde ». Et ce qu’il voit, c’est encore ce que voyait Montherlant dans ses Lépreuses :

« Ils ont été les Sorbonagres de Rabelais, les Précieuses et les Médecins de Molière, les Idéologues de Napoléon : la cuistrerie est un des traits éternels de la France (1939, p. 1388) »

Nous défendons les disciplines, nous défendons ce que nous croyons être une mission - voire une vocation. Nous le faisons avec au coeur l’idée que derrière ce qu’il est convenu d’appeler « La littérature et les sciences humaines », il y a des enjeux éducatifs et scolaires ; et que derrière l’école, il y a tout l’édifice de la République qui repose sagement à l’abri des élucubrations de ceux qui ne voient dans l’oeuvre que la projection de leur médiocre ressenti. Libre à vous de protéger les déconstructeurs : personne ne nous interdira en revanche d’être des bâtisseurs.

Xavier-Laurent Salvador



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