Grand maître du Grand Orient de France, première obédience maçonnique de France, Jean-Michel Quillardet explicite les raisons de son attachement au principe de la laïcité.
Ces deux discours ont incontestablement marqué un pas : pour la première fois, un président de la République rompt le consensus républicain qui s’était fait jour jusqu’ici. C’est la première fois qu’un chef de l’État va aussi loin dans la manifestation de ses propres opinions et convictions intimes et tente à faire croire qu’elles sont essentielles et se situent au-dessus de toutes les autres. C’est surtout la première fois qu’un président en exercice va aussi loin dans la remise en cause de la séparation entre les religions et l’État. Dans ces deux discours, il nous dit d’abord que l’identité nationale est essentiellement fondée sur des racines chrétiennes : c’est une erreur historique. Ensuite, son propos est frappant et inquiétant lorsqu’il tente une comparaison entre instituteur et pasteur, l’un limité par sa propre fin et l’autre tendu vers l’infini : cela signifierait-t-il qu’il n’y a pas d’éducation sans Dieu, sans religion ? Enfin, au nom de quoi peut-on affirmer que la morale laïque s’épuise si elle n’est pas tendue vers l’infini ? Le célèbre poème d’Aragon, « La rose et le réséda », est une superbe preuve du contraire.
L’acte de foi est tout à fait respectable, la laïcité ne s’oppose pas à la religion. elle considère seulement qu’il y a plusieurs démarches intimes et personnelles. La spiritualité ne relève pas uniquement d’une démarche religieuse. Ainsi, nous-mêmes francs-maçons, nous estimons que notre réflexion peut aussi relever d’une démarche spirituelle sans référence à un surnaturel ou à un dieu, quels qu’ils soient. Rechercher du sens, rechercher de la transcendance ? Au nom de quoi, un président de la République peut-il donc oser nier à une bonne moitié des Français leur capacité à donner sens à leur vie ? Là encore, la confusion opérée par le chef de l’État remet en cause d’une certaine façon les fondamentaux de notre société. Nous faudra-t-il, demain, inventer de nouveaux « Voltaire » pour défendre les futurs Chevaliers de la Barre ?
Dans son discours à Ryad, Nicolas Sarkozy a tenté d’atténuer son propos en se présentant comme un garant de la séparation des Églises et de l’État et de l’unité entre les différentes familles de pensée : catholiques, juifs, musulmans et même francs-maçons… Or, c’est une fausse conception de la laïcité. En tant que franc-maçon, je ne demande pas à être reconnu comme tel. La laïcité, c’est justement de reconnaître un individu, un homme, non pas pour ce qu’il est en tant que culture ou appartenance à un groupe communautaire, mais de le reconnaître en tant que citoyen. Dans le forum public, affirmer la laïcité c’est suspendre et dépasser nos appartenances identitaires pour trouver un chemin commun à la construction de la société. En ce sens, la laïcité est l’exercice même de la citoyenneté.
La laïcité n’a pas besoin de qualificatif. Parler d’ailleurs de « laïcité positive » signifie qu’il pourrait en exister une autre, négative… Ce propos n’a pas de sens, il ne peut qu’ouvrir une boîte de pandore et raviver une guerre que l’on pouvait considérer du passé. En fait, Nicolas Sarkozy s’inscrit dans un courant de pensée très américain, il suggère ainsi un vrai projet idéologique qui inscrit libéralisme et religion au coeur de la société. On retrouve, sous-jacente, l’idée de Tocqueville selon laquelle la démocratie ne peut se passer de la religion. Le Grand Orient, qui n’est pas un parti, accueillera monsieur Sarkozy pour l’écouter d’abord, débattre ensuite avec lui… Les affirmations qu’il m’a faîtes dans son bureau, nous l’invitons à les renouveler publiquement dans le nôtre : sa volonté de ne pas toucher à la loi de 1905 certes, mais ne pas la vider de son contenu par des mesures techniques qui la priverait de tout son sens.
Propos recueillis par Yonnel Liégeois
Voir Grand Orient de France (GODF) (note du CLR).
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